mercredi 13 mai 2015

Claude Durand, l'art de l'édition - Patrick Besson

Figure des lettres, « l'empereur Claude » est mort le 7 mai. Son ami Patrick Besson lui rend hommage.


Nos amis ne meurent pas, ils nous précèdent dans l'obscurité. Ce sont les éclaireurs du néant, sauf qu'à un moment ils se retournent et nous font un petit signe de la main, pour signifier qu'ils accompliront seuls le reste du trajet. Claude Durand n'est pas mort : il m'attend. Nous attend, ses nombreux auteurs, les Albanais comme les Russes, les romanciers et les polémistes, les biographes et les anciens Premiers ministres. Les hommes de papier dont on a versé le sang ou qui l'ont fait couler. Claude a eu trois obsessions : l'édition, l'écriture et la politique. Une seule d'entre elles suffit à occuper une vie, voire à la gâcher. Lui qui a édité tant de biographies aura un jour la sienne. En trois volumes, puisqu'il a eu trois desseins.

Au commencement était le Verbe de Jean Cayrol. Il faut rappeler ce qu'était le Seuil dans les années 60 : une boule de feu sacré, celle du savoir. Y étaient tous ceux qui n'étaient pas chez Gallimard. Annexe fraîchement bâtie du Collège de France. Le monde littéraire entier est gauchiste, ce catholicisme sans le KGB. Les révolutionnaires de salon font leur nid rue Jacob, où on publie la première vraie bible de l'anticommunisme : « Le petit monde de Don Camillo ». Grasset a les bourgeois dépensiers, le Seuil les bourgeois penseurs. Claude arrive de sa banlieue, dandy plein d'orthographe. Jean Cayrol, écrivain qui a résisté aux nazis mais pas à l'édition, lui apprendra ce métier divin, puisqu'il consiste à aimer ce qu'on a lu. Ils écrivent ensemble le scénario de « Nuit et brouillard » d'Alain Resnais, quand le cinéma était un art et un combat. Claude, éditeur de nombreux auteurs de gauche non communistes : Macciochi, Lacouture et surtout Debray, qui a compris dans une prison bolivienne ce qu'était l'écriture : être dans une prison bolivienne. Dans la bibliothèque de mon épouse, je trouve le magnifique « Journal d'un petit-bourgeois entre deux feux et quatre murs » (1976), avec cette dédicace tapée à la machine, bizarrement : « Pour ma Corona Smith. Pour le 21 mai. Pour Elia Kazan pour Steinbeck pour Brando pour le cinéma. Pour ce soir pour le thé pour Alain pour Alain encore, pour AM + RD = D ARM. Pour ma superbe Corona Smith. Pour la Suède. Pour Gisèle ses 25 ans et ses yeux bleus. » Il faudra que Debray m'explique ce petit poème bukovskien, la prochaine fois qu'on se croisera dans le ventre de Drouant, où naissent chaque année, dans le gibier et le champagne, un prix Goncourt et un prix Renaudot.

Je passerai vite sur Grasset, où Claude ne s'est pas attardé, se contentant d'y faire trois choses : recevoir le prix Médicis en tant qu'auteur (pour « La nuit zoologique »), amener - en langage éditorial, on dit « apporter », ce qui est une faute de français doublée de ce néologisme barbare : l'« apporteur » - Gabriel Garcia Marquez (dont il avait traduit et édité au Seuil « Cent ans de solitude », sur lequel il touchait encore chaque année plusieurs milliers d'euros, tant la vente de ce chef-d'oeuvre de la langue française est abondante et régulière), et se fâcher avec Jean-Claude Fasquelle. Sur cette fâcherie, voir le journal de Jacques Brenner, tome 3. Edité in extenso par Claude à la fin des années 90, au grand scandale du petit monde littéraire haché menu par Brenner, qui met souvent lui-même la tête sous le hachoir.

J'ai connu Claude Durand chez Fayard, dont ce féodal avait fait son comté, son duché, sa principauté. Cet ancien instituteur aimait être le maître. Le commandeur dans sa commanderie. Il avait la douceur réfléchie des grandes brutes intellectuelles. Il disait oui ou non tout de suite, à l'instar de ses collègues qui lui ressemblaient trop pour qu'il puisse faire autre chose avec eux que de ne pas les sentir : Jérôme Lindon et Jean-Marc Roberts. S'il y a un paradis des éditeurs - ce qui serait justice, tant ils sont en enfer, surtout au moment des prix de fin d'année -, ces trois-là n'ont pas fini de parler boutique. Cela me rappelle que Claude m'avait engagé comme éditeur au début des années 90. Je pensais que ce travail consistait à ne rien faire, jusqu'à ce que je comprenne que c'était l'inverse, raison pour laquelle j'ai donné ma démission, mais ceci est une autre histoire littéraire.

Claude chez Fayard : énigmatique, souriant, silencieux, aux aguets, baby-sitter, paternel, maternant. Adoré de ses collaborateurs comme de ses auteurs. Il aimait voyager d'un biographe à un ambassadeur, faire une pause chez un romancier, s'attarder avec un historien. Vous aviez l'impression d'être son écrivain préféré alors qu'il en avait cent autres, auxquels il ne mentait pas plus qu'à vous : nous étions tous ses écrivains préférés. Les méchants garçons au coeur d'or comme les gentilles dames pestes. Les Péan comme les Arnothy, les Deforges comme les Kahn. Son grand homme était Soljenitsyne, l'un des rares sujets sur lesquels on ne tombait pas d'accord au restaurant La Luna, rue du Rocher, notre principal lieu de travail sur les textes. Et puis il y avait Kadaré, l'auteur de l'un des plus beaux romans du monde balkanique : « Qui a ramené Doruntine ? »

Claude aimait manger et manger les manuscrits. Il les regardait comme on regarde un gâteau. Je le revois quitter La Luna avec mes 200 ou 300 pages sous le bras : pour lui, le vrai déjeuner commençait. Il m'appelait le soir ou le lendemain matin, ayant à peine eu le temps de me digérer. Mais il avait avalé tous mes mots. Et recraché ce qu'il aimait le moins : les virgules. Ce qu'on a pu se bagarrer pour les virgules. Le jour où il me les a laissées, je me suis dit qu'il n'allait plus bien.

Il ne connaîtra pas le résultat des élections anglaises. Il ne saura pas si Sarkozy finira en prison ou en prison à l'Elysée. Il ne verra pas la fin de la guerre en Syrie. Il ne lira pas nos nouveaux livres, mais seront-ils si différents des anciens ? Quand on a vécu plusieurs vies, meurt-on plusieurs fois ? J'ai perdu un ami et un lecteur : c'est beaucoup. Heureusement qu'il a pris soin, ces dernières années, d'écrire quelques romans - chez Albin Michel, De Fallois et Fayard - où on peut le retrouver en entier : tendre, fâché, brutal, bougon, érudit, mélancolique. Vivant



Le Point, no. 2227 - Culture, jeudi 14 mai 2015, p. 86,87,88

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