mercredi 13 mai 2015

LIVRE - En finir avec le libéralisme à la française - Guillaume Sarlat

L'économie française serait victime d'un libéralisme débridé et l'Etat serait réduit au rôle de Samu social. C'est la thèse du livre de Guillaume Sarlat, contestée par Pascal Lamy et Jean-Marc Daniel.


Dans un livre déroutant, l'énarque et polytechnicien Guillaume Sarlat livre une critique acerbe d'un modèle économique tellement libéral que l'Etat a « créé une deuxième économie parallèle, hors marché, hors libre-échange et financée par l'impôt » pour en réparer les dégâts. Mais les solutions de cet ancien banquier parti à Londres monter son cabinet de conseil aux entreprises ne ressemblent pas pour autant à un programme d'extrême gauche. Entretien.

L'auteur : Guillaume Sarlat Polytechnicien, inspecteur des Finances, il a fondé à Londres une société de conseil.
Le livre : «   En finir avec le libéralisme à la française» (Albin Michel, 240 p., 18 E).

Le Point : Avec son droit du travail étouffant, ses dépenses publiques à 57 % du PIB, son niveau élevé de prélèvements et ses normes à foison, comment pouvez-vous dire que la France est libérale ?

Guillaume Sarlat : Depuis trente ans, l'Etat s'en est remis à la seule loi du marché. Et c'est pour cela qu'il a développé une sphère sociale hypertrophiée : pour compenser les dégâts d'un libéralisme débridé. L'Etat s'est transformé en pompier et tous les acteurs économiques se sont concentrés sur leurs propres intérêts de court terme. Les grandes entreprises ont adopté des pratiques opportunistes face à leurs salariés et aux PME. Elles ne rendent de comptes qu'à leurs actionnaires, qui réclament de plus en plus de rendements à court terme. Certes, le droit du travail les oblige à mettre de l'argent sur la table lorsqu'elles veulent réduire leur personnel, mais elles jouissent d'une grande liberté, grâce à toute une gamme d'outils d'optimisation et à la proximité de leurs dirigeants avec la haute fonction publique. Ce libéralisme à la française est aujourd'hui un échec.

En quoi les entreprises françaises sont-elles davantage soumises au court-termisme que d'autres économies ?

C'est vrai que la pression est encore plus forte aux Etats-Unis, notamment à cause des activistes, ces investisseurs qui font pression sur les entreprises, par exemple pour qu'Apple leur redistribue son énorme trésorerie. Mais, outre-Atlantique, l'esprit d'entreprise est tel que l'Apple et le Google de demain sont déjà là. En France, non seulement les grands groupes sont sous pression, mais nous sommes incapables de faire émerger le prochain Google. C'est pour cela que le libéralisme à la française est une catastrophe : nous avons tous les inconvénients du libéralisme sans les avantages.

Comment inciter les grandes entreprises à coopérer avec les PME plutôt qu'à les pressuriser ?

Le fossé entre les deux est avant tout sociologique. Il faut faciliter les allers-retours de salariés entre les grands groupes et les PME, ainsi que les rachats de PME par les grandes entreprises. Actuellement, un salarié d'une grande entreprise n'a aucun intérêt à partir dans une PME ou à créer son entreprise à cause du système d'ancienneté, de l'intéressement, etc. Comme en Allemagne, il faudrait garantir, au moins en partie, le salaire de ceux rejoignant une jeune entreprise.

L'Etat français n'est-il pas déjà en pointe contre le court-termisme des investisseurs, lui qui vient d'imposer les droits de vote doubles pour les actionnaires présents depuis plus de deux ans au capital des entreprises cotées ?

C'est un très bon exemple d'une mesure qu'on prétend favorable à l'investissement à long terme. Mais, pour des raisons techniques, les investisseurs étrangers ne profiteront pas de ces droits de vote doubles. Il s'agit en réalité d'un instrument anti-OPA, qui vient renforcer l'influence de l'Etat sur certaines entreprises, comme on l'a vu dans le cas de Renault. C'est contre-productif pour l'investissement à long terme.

Que préconisez-vous, alors, pour lutter contre la course aux rendements ?

Une mesure qui serait aussi un signal fort de l'ouverture de la France aux investissements : une exonération fiscale totale sur les bénéfices générés par un investissement, quel qu'il soit (immobilier, actions, obligations), au bout de sept ou huit ans. Accessoirement, cette mesure permettrait de sortir du débat caricatural « pour ou contre l'ISF ».

Pour permettre à l'Etat de réinvestir l'économie, vous proposez l'émission d'une dette perpétuelle destinée à financer uniquement des dépenses d'avenir...

Même dans une économie de marché, l'Etat est indispensable pour financer certains investissements de très long terme, comme la fusion nucléaire ou la conquête spatiale. Le problème, c'est qu'ils sont mélangés avec les dépenses de fonctionnement, plus rentables politiquement. C'est ce qui a causé l'échec des « investissements d'avenir » de Nicolas Sarkozy.

Mais cela ajoute de l'endettement à l'endettement !

La dette publique française a déjà tous les défauts d'une dette perpétuelle sans ses avantages. Elle n'est jamais vraiment remboursée : l'Etat se réendette en permanence, ce qui l'expose au bon vouloir des investisseurs. Une véritable dette perpétuelle dédiée aux investissements pourrait être détenue directement par les Français et ainsi les intéresser aux dépenses d'avenir.

Une de vos propositions les plus déroutantes consiste à reprendre le contrôle de la politique monétaire sans sortir de l'euro ! Comment faire ?

Dans les années 2000, la BCE a laissé la masse monétaire augmenter de 8 à 12 % par an alors que la croissance était d'environ 2 %. Il n'y avait pas besoin d'avoir un doctorat en économie pour comprendre que la baignoire allait déborder : l'argent s'est déversé sur l'immobilier en Espagne et, pour une part, sur la dette publique en Grèce, au Portugal et en France... La crise actuelle n'est donc pas celle de l'euro, mais de la politique monétaire : il n'y a pas d'autre issue que de la renationaliser. On garderait le même taux de change et le même taux d'intérêt, mais on redonnerait à chaque Etat le contrôle du crédit et de ses banques.

Des économies tout aussi libérales que la France, voire plus, s'en sortent très bien, comme le Royaume-Uni. La solution n'est-elle pas de réformer radicalement notre modèle social hypertrophié ?

Dans mon livre, je me focalise sur la nécessité pour l'Etat de réinvestir l'économie non pas en nationalisant, mais en redonnant des responsabilités aux acteurs. J'aborde moins le modèle social. Pourquoi ? Parce que je pense que c'est dans cet ordre-là qu'il faut procéder : les Français ne pourront être réceptifs sur le social que le jour où ils auront retrouvé confiance dans leur économie. Au Royaume-Uni, les gens acceptent le système social car ils savent qu'ils vont trouver un travail. Je suis donc d'accord pour dire qu'en France l'Etat social est hypertrophié, tout comme l' Etat moral, qui réglemente de plus en plus la liberté d'expression, ou encore l'Etat central, qui continue à concentrer la plupart des compétences. Mais c'est parce qu'il répond aux peurs des Français. Tant que ces peurs seront là, il sera impossible d'améliorer le modèle social, de rendre la société plus libérale et de décentraliser le pouvoir.

Propos recueillis par Marc Vignaud
Le Point, no. 2227 - Le Postillon, jeudi 14 mai 2015, p. 123,124,125



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