vendredi 15 mai 2015

La bonne fortune du consultant Antoine Arnault - Yann Philippin

Le fils de Bernard Arnault est gâté par son papa. En plus de son job à 750 000 euros par an de patron de la PME Berluti, l'une des griffes de LVMH, Antoine Arnault a décroché deux contrats de conseil à 560 000 euros par an avec le géant du luxe.


Quand on aime, on ne compte pas. Bernard Arnault, PDG et actionnaire de référence de LVMH, est aux petits soins pour son fils Antoine. En fouillant dans les rapports annuels du leader mondial du luxe, Mediapart a découvert qu'Antoine Arnault, 37 ans, a obtenu un contrat en or avec le groupe de son papa : il oeuvre depuis deux ans comme consultant chez LVMH pour 560 000 euros brut par an, soit 46 000 euros par mois. Une très coquette somme pour un job à temps partiel.

Car Antoine Arnault est déjà fort bien payé par LVMH, comme patron de la griffe pour hommes Berluti. Pour diriger cette petite filiale du groupe (moins de 100 millions de chiffre d'affaires et 173 salariés), le second enfant de Bernard Arnault est déjà rémunéré 750 000 euros par an. Si l'on y ajoute ses honoraires de consultant et ses jetons de présence d'administrateur, Antoine Arnault émarge au total à 1,4 million d'euros par an, un salaire digne de certains PDG du CAC40. Il gagne par exemple 100 000 euros de plus que Stéphane Richard, patron du géant d'Orange (39 milliards de chiffre d'affaires et 150 000 salariés).

Bref, Antoine Arnault bénéficie d'une rémunération disproportionnée vu la taille de Berluti. C'est d'autant plus étonnant qu'il ne cesse d'être augmenté, alors que l'entreprise perd de l'argent. Plus troublant encore : il a d'abord exercé ses talents de consultant gratuitement pendant un an et demi, avant de décrocher mi-2013 son contrat à 560 000 euros.


[Un élément multimedia s'affiche ici, dans ce même article en ligne sur Mediapart.fr.]
Il y a enfin un risque juridique, comme l'a récemment expliqué Mediapart dans son enquête sur les « patrons-consultants » . Quand on fait du business avec le groupe dont on est administrateur (a fortiori quand c'est la société de papa), il faut, pour éviter l'abus de biens sociaux, que les prestations soient à la fois utiles à la société et facturées au prix du marché.

Antoine Arnault mérite-t-il son salaire digne d'un grand patron ? Pour répondre à la question, un retour sur son parcours s'impose. Alors que sa discrète soeur aînée Delphine, 40 ans, a gravi méthodiquement les échelons au sein de LVMH (numéro 2 de Dior, puis numéro 2 de Vuitton, la cash machine du groupe), Antoine a longtemps traîné une image de dilettante, entre ses soirées à Saint-Tropez, sa passion pour le poker (il a été la tête de gondole du site Bwin ) et ses conquêtes people - il partage sa vie avec la mannequin Natalia Vodianova.

Après avoir créé une startup (très vite revendue) avec le soutien financier et logistique de son papa, Antoine a été poussé par Bernard à passer aux choses sérieuses, c'est-à-dire à rejoindre le groupe familial. Entré en 2002 chez Louis Vuitton au marketing, il en devient cinq ans plus tard le directeur de la communication. Il s'y illustre avec une campagne de pub largement saluée, mettant en scène des icônes (Mikhaïl Gorbatchev, Zinedine Zidane, Mohamed Ali...), shootées par la photographe des stars Annie Leibovitz.

C'est un succès, mais c'est un peu court pour prétendre diriger un jour l'empire. Dépourvu d'expérience managériale, Antoine se lance un défi fin 2010 : transformer la centenaire maison parisienne Berluti, petit orfèvre des souliers pour homme (21 millions de chiffre d'affaires pour 73 salariés à l'époque), en griffe de référence du luxe masculin. En janvier 2011, Antoine Arnault devient donc patron de PME. Et transforme Berluti à marche forcée : lancement d'une ligne de vêtements et de maroquinerie ; embauche du styliste vedette Alessandro Sartori ; rachat du tailleur Arnys ; rénovation et extension du réseau de magasins ; et enfin aménagement d'un nouveau siège social à 4,7 millions d'euros, conçu par Antoine Arnault lui-même.

En parallèle, il faut ripoliner l'image de l'héritier. C'est chose faite en septembre 2013, avec le portrait que lui consacre le très chic New York Times Magazine. Dans ce papier au titre explicite ( « Chez Berluti, Antoine Arnault fait passer le business avant le plaisir » ), on apprend que ses premiers pas d'entrepreneur sont couvés par son papa, et qu'il a désormais une ambition : montrer qu'il peut, comme Bernard, gérer une entreprise avec succès. Preuve de sa motivation, Antoine Arnault a même arrêté les tournois de poker.

Mais les comptes de Berluti, que Mediapart a consultés, montrent que l'héritier est encore au milieu du gué. Antoine Arnault peut revendiquer une belle performance commerciale, puisque le chiffre d'affaires de Berluti a triplé entre 2011 et 2013, pour atteindre 63 millions d'euros (1). Mais la société a enregistré sur la même période 76 millions de pertes cumulées. À tel point que LVMH a dû injecter 90 millions d'euros. Le groupe souligne que ces pertes comptables correspondent aux investissements « conséquents » pour la relance de Berluti, qui sont « parfaitement conformes au plan stratégique » . LVMH ajoute que les comptes sociaux de Berluti « ne sont pas destinés à rendre compte de la performance de la société » (2). Il n'empêche, tant que la maison n'est pas rentable, il est un peu tôt pour affirmer que la gestion d'Antoine Arnault est un succès.

Pourtant, son salaire ne cesse d'augmenter. Il a bondi de 70 % en quatre ans, passant de 435 000 euros en 2011 à 750 000 euros l'an dernier. Ce qui est doublement surprenant. D'abord parce que le bonus d'Antoine Arnault est resté stable : c'est son salaire fixe, déconnecté de ses performances, qui a doublé, passant de 300 000 à 600 000 euros. Ensuite parce que cette rémunération apparaît disproportionnée : en tant que patron de la PME Berluti, Antoine est presque aussi bien payé que sa soeur Delphine (940 000 euros par an), numéro 2 de Vuitton, une entreprise cent fois plus grosse. LVMH assure que « la rémunération d'Antoine Arnault est parfaitement en ligne avec celle des dirigeants des 60 autres maisons du groupe » . Bernard Arnault a-t-il vraiment doublé le salaire fixe de tous ses patrons de filiales depuis 2011 ?

(1) Il a même quadruplé entre 2011 et 2014, selon LVMH. Berluti n'a pas encore publié ses comptes 2014.

(2) Les comptes sociaux, que Berluti a déposés officiellement au greffe du tribunal de commerce de Paris, ne prennent pas totalement en compte le chiffre d'affaires (et pas du tout les effectifs) des filiales, contrairement aux comptes consolidés (qui ne sont pas publics). Mais ces comptes sociaux donnent bien une image fidèle de la rentabilité.

560 000 euros plus les frais

Antoine Arnault ne se contente pas de Berluti. Fin 2010, lors de l'annonce de sa nomination chez le bottier, LVMH précisait à l'AFP qu'il quittait son job de directeur de la communication de Vuitton, mais que ce passionné de publicité garderait « un rôle de conseil pour l'image » auprès du maroquinier. En clair, Antoine Arnault supervise le travail de son successeur. Il a aussi lancé en 2011 les « Journées particulières » , qui consistent à organiser, tous les deux ans, une visite gratuite des ateliers des griffes de LVMH.

Pendant un an et demi, Antoine Arnault a d'abord prodigué ses conseils à titre gratuit. Avant d'estimer (à moins que cela ne soit son papa) que tout travail méritait salaire. En avril 2013, LVMH a donc conclu deux contrats de conseil avec la société personnelle d'Antoine Arnault pour un total de 560 000 euros par an, plus les « frais de mission » .

Vu le conflit d'intérêts, il a fallu faire approuver une « convention réglementée » par le conseil d'administration du groupe. Un cénacle présidé par Bernard Arnault, où siègent aussi Delphine et Antoine. Sans surprise, le conseil a dit oui le 18 avril 2013. Antoine Arnault n'était pas très inquiet : il a créé sa société A.A. Conseil le 7 février, deux mois avant que le conseil d'administration ne rende son verdict.

Chez LVMH, on souligne que ce contrat a aussi été approuvé par les actionnaires (3) et par le comité d'audit et des rémunérations du conseil d'administration, qui est un « organe indépendant » . Enfin, tout dépend de la conception qu'on a de l'indépendance. Ce comité de trois administrateurs est présidé par le milliardaire belge Albert Frère, un ami intime de Bernard Arnault. On y croise aussi Yves-Thibault de Silguy, qui se trouve être dans la même situation qu'Antoine Arnault. Il cumule en effet un poste d'administrateur de Vinci avec un job de consultant à 330 000 euros pour le groupe, qui commence à faire tiquer les actionnaires du géant du BTP (4). Bref, on voit mal de Silguy refuser à Antoine Arnault ce qu'il fait déjà chez Vinci...

Pour sa première année pleine comme consultant, le fils de Bernard Arnault a touché 590 000 euros en 2014, soit 30 000 de plus que ce qui était prévu (probablement grâce aux « frais de mission » ). Reste à savoir si ce contrat est justifié. C'est-à-dire s'il est bien dans l'intérêt de LVMH, et si ses conseils sont facturés au prix du marché.

Sollicité par Mediapart, LVMH indique que ces « prestations correspondent au travail important que réalise Antoine Arnault pour le compte du groupe LVMH, en dehors de ses fonctions de CEO de Berluti » - l'intégralité de la réponse est consultable dans l'onglet « Prolonger » .

Il y a d'abord le contrat à 150 000 euros avec Vuitton en matière de communication et de publicité, une mission qui « s'est d'ailleurs vue renforcée depuis le départ du successeur d'Antoine Arnault » à la direction de la communication de Vuitton fin 2014. Il n'empêche, Antoine Arnault encaisse, rien qu'avec ce premier contrat, 60 % du salaire qu'il touchait lorsqu'il exerçait le poste à plein temps.

Reste le second contrat à 410 000 euros, passé avec LVMH et ses filiales. Au siège, on explique que cela correspond principalement à « assurer la coordination du développement du groupe LVMH en France et à l'international, sous toutes ses formes » : « développement de l'image » , via des comités stratégiques, des réunions, la participation à des conférences internationales ; « travail sur la stratégie digitale » , avec en particulier le lancement du nouveau site web de LVMH le mois dernier ; « différentes missions ponctuelles auprès des membres du comité exécutif » ; et enfin l'organisation des « Journées particulières » , cette opération portes ouvertes organisée tous les deux ans, qui mobilise « l'ensemble des maisons du groupe et des milliers de collaborateurs » dans plusieurs pays européens.

Vu la diversité de ses missions (dont le détail est confidentiel) et la situation très particulière d'Antoine Arnault (Bernard ne confierait jamais un tel poste transversal à un consultant extérieur), il est impossible de savoir si LVMH a franchi juridiquement la ligne jaune. Mais on peut s'interroger, sur le plan éthique, sur le montant très élevé versé par le groupe à Antoine Arnault en plus de son salaire déjà confortable de patron de Berluti. D'autant plus que l'héritier a exercé au moins une partie de ses missions de conseil gratuitement pendant un an et demi. Dès lors, pourquoi est-il subitement devenu indispensable de lui payer près de 50 000 euros d'honoraires par mois ? LVMH ne nous a pas répondu sur ce point.

(3) Les contrats de consultant d'Antoine et de Bernard Arnault ont été approuvés à 84 % par l'AG des actionnaires de LVMH du 16 avril 2015. C'est un score médiocre, puisque le taux d'approbation moyen pour les sociétés du CAC40 est de 93 %, selon le cabinet Proxinvest.

(4) Le contrat d'Yves-Thibault de Silguy a été voté par l'AG 2014 de Vinci à seulement 68 %, l'un des taux d'approbation les plus bas du CAC40.

Boite noire

C'est en enquêtant sur les grands patrons qui cumulent une rémunération et des honoraires de consultant que je suis tombé sur le cas d'Antoine Arnault. Vu le montant de ses honoraires et sa situation hors normes (c'est à ma connaissance, parmi les grandes sociétés familiales cotées, le seul enfant de PDG à bénéficier d'un tel contrat), j'ai choisi de lui consacrer cet article.

Boîte noire

C'est en enquêtant sur les grands patrons qui cumulent une rémunération et des honoraires de consultant que je suis tombé sur le cas d'Antoine Arnault. Vu le montant de ses honoraires et sa situation hors normes (c'est à ma connaissance, parmi les grandes sociétés familiales cotées, le seul enfant de PDG à bénéficier d'un tel contrat), j'ai choisi de lui consacrer cet article.



Yann Philippin
Mediapart (site web) - Economie, mardi 12 mai 2015 - 21:04:13+02:00
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Sollicité par Mediapart sur la rémunération d'Antoine Arnault comme patron de Berluti et comme consultant de LVMH, le numéro 1 mondial du luxe nous a adressé la réponse suivante par email :

« Concernant Berluti : les chiffres mentionnés sont ceux des comptes sociaux qui ne sont pas destinés à rendre compte de la performance de la société. Les comptes consolidés des sociétés du groupe LVMH ne sont pas publics. La société Berluti a entamé un développement de grande ampleur en 2012, sous l'impulsion d'Antoine Arnault, avec pour ambition d'en faire un acteur majeur du luxe masculin. Les investissements sont conséquents, et parfaitement conformes au plan stratégique décidé par le comité exécutif de LVMH au moment du lancement du projet. Ainsi, le chiffre d'affaires de Berluti a été multiplié par quatre depuis qu'Antoine Arnault en a pris la direction.
Concernant la rémunération d'Antoine Arnault chez Berluti : Tous les éléments de sa rémunération sont publics et publiés dans le document de référence du Groupe diffusé chaque année. La rémunération d'Antoine Arnault est parfaitement en ligne avec celle des dirigeants des 60 autres Maisons du Groupe. Cette rémunération est évidemment validée par le Comité des rémunérations (organe indépendant). Pour information, les rémunérations des dirigeants du Groupe ne sont absolument pas indexées sur le chiffre d'affaires des Maisons, mais sur des critères de développement à long terme.

Concernant la société AA Conseil: Le mandat entre la société AA Conseil, la société Louis Vuitton Malletier, et le groupe LVMH, a été successivement: 1) validé par le Comité d'Audit et des Rémunérations du Groupe. 2) validé par le Conseil d'Administration du Groupe. 3) voté en Assemblée Générale des Actionnaires, sans aucune réserve. Cette société a différentes missions pour différentes entités du Groupe LVMH, et sa mission principale est la coordination du développement du Groupe LVMH en France et à l'international, sous toutes ses formes:

Développement de l'image, à travers divers comités stratégiques, rencontres avec des acteurs du secteur, ainsi que des interventions lors de conférences (Stanford University en 2014, ouverture de Milano Unica en 2015, Condenast International Luxury Conference récemment),

Travail sur la Stratégie Digitale du Groupe, avec en particulier le lancement du nouveau site le mois dernier

Différentes missions ponctuelles auprès des membres du Comité Exécutif avec lequel Antoine Arnault entretient d'étroites relations professionnelles depuis son entrée dans le Groupe il y a plus de 10 ans

Organisation et supervision des Journées Particulières, qui mobilisent l'ensemble des Maisons du Groupe et des milliers de collaborateurs en France, en Italie, en Suisse, au Royaume-Uni, en Espagne et dans d'autres pays européens

Enfin, AA Conseil a aussi une mission directe avec la société Louis Vuitton Malletier concernant la communication et la publicité. Suite à son départ de la direction de la Communication en 2011, Antoine Arnault a continué à prodiguer des conseils à cette maison en matière de communication en général et de publicité en particulier. Cette mission s'est d'ailleurs vue renforcée depuis le départ du successeur d'Antoine Arnault pour raisons personnelles à la fin de l'année dernière. »

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