lundi 22 juin 2015

LIVRE DU MOIS - Chine, l'âge des ambitions - Evans Osnos (Éd. Albin Michel)

On voit souvent la Chine comme une caricature, une nation de ploutocrates pragmatiques et d'étudiants brillants qui ne rêvent que d'une chose : contrôler l'économie globale. Ou encore comme un géant un peu confus, aux prises avec une corruption rampante et au bord de la stagnation. Ce que nous ne voyons pas, c'est la façon dont les Chinois, qu'ils soient puissants ou modestes, réinventent leurs vies alors que leur pays connaît des changements incroyables. Pendant toutes les années qu'il a passées en Chine, Evan Osnos a été le témoin de profonds changements politiques, économiques et culturels.


Dans son livre,   Chine, l'âge des ambitions, il décrit la collision entre la montée de l'individualisme dans la société et la lutte que mène le Parti communiste pour reprendre le contrôle. Pourquoi un pays qui a tiré son peuple de la pauvreté s'acharne-t-il à lui refuser la liberté d'expression? Pourquoi des millions de jeunes Chinois séduits par la culture occidentale font-ils tout pour résister à son influence? Comment vont les Chinois, qu'ils soient nantis ou démunis, après deux décennies de quête inlassable de prospérité et de richesse? Autant de questions qui jalonnent ce portrait la Chine d'aujourd'hui et de demain.

Pages : 496
Prix : 25 euros / 36,95 $
Site Internet : Albin Michel

EXTRAITS

Une mise en scène

Sur Internet, le peuple chinois apprend à faire fi de l'habitude qu'Orwell a baptisée "noirblanc" : la volonté loyale de dire que le noir est blanc quand la discipline du Parti l'exige. Certains rituels qui ont autrefois bien fonctionné perdent leur efficacité. Un jour, la télévision montre le président Hu Jintao rendant visite à une famille modeste, à l'occasion du Nouvel An, dans une HLM. "Je suis tellement reconnaissante au Parti et au gouvernement d'avoir bâti un si grand pays !" s'extasie la mère, à côté du président, pour la caméra. Les internautes s'empressent alors de découvrir que cette femme est fonctionnaire de la ville - agent de police, précisément -, et son image de ménagère besogneuse est doublement écornée quand il apparaît qu'elle a mis en ligne les photographies de ses vacances à Shanghai et sur l'île tropicale de Hainan en compagnie de sa fille. (...).

"Le Grand Slip"

Le Web mine durement la crédibilité des médias de l'establishment. Le blogueur Ran Yunfei parle d'Internet comme d'un "système de langage parallèle" et la tension entre les deux mondes revitalise un goût de l'impertinence qui a été réprimé en Chine pendant des décennies. Les autocrates supportent mal l'ironie, en général, et les autocrates chinois ont donné la preuve qu'ils ne goûtaient guère l'humour. Peu après la révolution de 1949, le Parti a créé une commission chargée d'évaluer la comédie en Chine : elle a conclu que les comiques de scène devaient remplacer la satire par la louange. Mais les internautes préfèrent l'ironie et la dérision. Quand le gouvernement dévoile le nouveau siège de la Télévision centrale de Chine (CCTV) - des tours jumelles, inclinées, reliées par une passerelle -, les Chinois commencent à le surnommer le Grand Slip. Agacé, le Parti suggère de le baptiser plutôt Fenêtre du Savoir, ou zhichuang; le peuple adopte ce nom, mais en lui donnant une prononciation légèrement différente... qui signifie "hémorroïde". (...).

"Friends"

Sur le Web, les adolescents chinois regardent gratuitement des épisodes sous-titrés de Friends au moment même où un apparatchik de la télévision d'État, Qin Mingxin, explique avec colère à des journalistes qu'il a envisagé de diffuser Friends à la télévision chinoise, jusqu'au moment où il a lui-même regardé la série. "Je croyais qu'il s'agissait d'amitié, dit-il. Mais,en fait, on s'aperçoit que dans chaque épisode les personnages parlent tout le temps de sexe !" Même quand le Parti réussit à contrôler ce que les gens regardent, leurs réactions le troublent. Il donne un jour sa bénédiction au tournage d'un film dramatique à gros budget, La fondation d'un parti, dont il est le sujet, et invite une longue liste de stars du cinéma à se porter volontaires pour y jouer. Quand le film est diffusé et que le public commence à le noter sur le site d'informations culturelles Douban, les opinions négatives sont si nombreuses que le système de notation est supprimé. (...).

Le ministère de la Vérité

Au fond, la culture du Web est l'antithèse presque parfaite de celle du Parti communiste. Les dirigeants chinois aiment la solennité, le conformisme et le secret; Internet encense la décontraction, la nouveauté et, par-dessus tout, la divulgation de l'information. Quatre ans après que le journaliste Shi Tao a été envoyé en prison pour avoir dévoilé les instructions de censure adressées aux salles de rédaction, ces instructions fuitent désormais sur Internet quelques heures à peine après avoir été émises par le Département central de la Propagande, le bureau de l'Information du Conseil des affaires de l'État ou les autres services actifs dans ce domaine. Les censeurs du Web essaient aussitôt de les faire disparaître, mais les internautes les copient pour les poster de l'autre côté de la Grande Muraille électronique où elles deviennent inaccessibles aux autorités chinoises. China Digital Times, un site d'information basé à l'étranger, en vient à créer une archive qu'il baptise, en hommage à Orwell, Directives du ministère de la Vérité. Ces directives ont souvent la brièveté et le caractère incisif d'un tweet - à croire que l'État chinois a adopté les cadences de la technologie qui le tourmente - et chacune se lit comme l'image en négatif d'un titre de la presse officielle : "Il est demandé à tous les sites Web d'effacer sans délai l'essai intitulé "De nombreux responsables politiques ultracorrompus bénéficient de suspensions de peine"." Je m'abonne au flux de l'archive pour recevoir les directives du ministère de la Vérité dans ma boîte aux lettres électronique. Mon téléphone me signale l'arrivée de chacune par un petit bourdonnement. Bzzzz : "Les sites Web doivent effacer immédiatement l'article intitulé "94 % de la population chinoise est mécontente de la concentration disproportionnée des richesses au sommet de la hiérarchie sociale". " (...).

Mélodie centrale

N'en déplaise au Parti, trente ans après s'être lancée sur la voie de l'économie de marché, la Chine n'a pas de doctrine unificatrice, pas de "mélodie centrale". Quel genre de pays deviendra-t-elle ? Rien n'est encore écrit. En évoquant son "Rêve chinois", le nouveau président avait en tête un slogan unificateur. Mais la population a entendu un pluriel : rêves chinois - et à chacun le sien. (...).

Sur le Web, les censeurs bataillent déjà pour supprimer des photographies d'hommes et de femmes brandissant des pancartes sur lesquelles ils ont écrit : "Mon Rêve chinois, c'est la justice et l'équité", ou encore : "Mon Rêve chinois, c'est que Xi Jinping protège ma sécurité personnelle et mon droit à la procréation." Lorsqu'un site affilié au Quotidien du peuple lance un sondage "Rêve chinois" et demande aux internautes s'ils soutiennent le régime du parti unique et croient au socialisme, quatre-vingts pour cent des trois mille personnes interrogées répondent non aux deux questions, et le sondage disparaît. (...).

Assiettes vides

Peu après son arrivée au pouvoir, Xi fait sienne une idée partagée par beaucoup de gens : si les dirigeants chinois ne réussissent pas à endiguer la corruption, celle-ci va "inévitablement conduire le Parti et la nation à leur perte". Comparant la corruption aux "vers qui se multiplient dans la matière en décomposition", Xi promet de punir non seulement les "mouches"- les acteurs les plus modestes -, mais aussi les puissants "tigres". Il appelle enfin ses camarades de l'élite à se montrer "diligents et économes". Lors de son premier voyage officiel, la télévision souligne qu'il a pris une suite "normale" à l'hôtel et n'a pas participé à un banquet pour le dîner, mais s'est contenté d'un simple buffet : une révélation tellement inédite dans la culture politique chinoise que le mot buffet prend une connotation métaphysique. La presse d'État publie un gros titre qui dit en substance : "Xi Jinping rend visite à des familles pauvres dans le Hebei. Quatre plats seulement, et une soupe, pour le dîner. Pas d'alcool."

Xi exhorte les responsables gouvernementaux à renoncer à leurs cortèges de voitures, aux bouquets de fleurs et aux interminables discours. Les bureaucrates régionaux s'empressent de transformer ces recommandations en nouvelles règles, mais leur action ne sert qu'à mettre en relief la situation qui prévalait auparavant. La ville de Yinchuan, par exemple, déclare que ses fonctionnaires ne doivent plus "accepter d'argent dans des enveloppes pendant les mariages, pour les changements de résidence ou pour les inscriptions scolaires". La campagne "Quatre plats et une soupe" est suivie par une autre, "Opération assiette vide", qui encourage les cadres du Parti à terminer les plats qu'ils commandent, mais cette réduction brutale de la gloutonnerie ne tarde pas à affecter l'économie : les ventes d'ailerons de requin (un mets de rigueur dans les banquets) plongent de plus de soixante-dix pour cent, les casinos de Macao signalent une baisse de fréquentation des VIP, les exportations de montres suisses chutent d'un quart par rapport à l'année précédente et, de manière générale, les marques de produits de luxe se lamentent. (...) Xi Jinping est confronté à un problème que ses prédécesseurs n'ont pas eu : il doit trouver le moyen de se faire aimer alors qu'il n'est pas élu et que les citoyens chinois, de mieux en mieux informés, se montrent de plus en plus méfiants, et même cyniques, à l'égard de leurs dirigeants. Le président Mao a un jour comparé ses camarades à des poissons, et le peuple à l'eau : "Les poissons ne peuvent survivre sans eau", a-t-il dit. Maintenant que l'idéologie socialiste est dépassée, la légitimité du gouvernement chinois repose plus que jamais sur sa capacité à satisfaire et à séduire la population.


EXTRAITS

Comment lutter contre la corruption d'un côté et verser des pots de vin de l'autre

Pour soudoyer un juge, les repas sont essentiels. C'est la première chose que Hu Gang m'enseigne. « Tout le monde décline la première fois, mais à la troisième ou quatrième invitation il n'y a personne qui refuse, dit-il. Et quand vous mangez ensemble, c'est parti, vous êtes de la même famille. » J'entends beaucoup parler de la corruption en Chine et j'ai récolté diverses informations sur le sujet - à Macao avec Siu Yu Ping, à travers l'histoire de Liu le Grand Bond ou dans les enquêtes du magazine de Hu Shuli -, mais il m'a fallu rencontrer Hu Gang pour percer le mystère de ses mécanismes, de ses rituels, de ses tabous, et en saisir le tableau d'ensemble.

À première vue, Hu n'a pas le profil du maître de l'art obscur de la dépravation. Quand nous faisons connaissance, il est romancier. C'est un homme de petite taille, âgé d'une cinquantaine d'années, apparemment très minutieux, qui parle de sa fille avec une fierté anxieuse. Il mentionne, quand nous sommes à table, qu'elle lui conseille de se modérer au déjeuner. Comme beaucoup d'autres individus qui se sont trouvés un jour en situation de profiter de certaines opportunités particulières, il n'a pas su résister à la tentation. Jadis, il a étudié la philosophie, puis entamé une paisible carrière au service des ressources humaines de son université. Quand l'économie de la Chine a décollé, il a trouvé un emploi dans une société de ventes aux enchères : il était responsable des peintures chinoises classiques et touchait une commission sur chaque oeuvre. « C'est là que j'ai découvert qu'une grande partie des peintures et des rouleaux que les gens nous envoyaient étaient des faux, me raconte-t-il. C'était fascinant ! Ça ne me mettait pas très à l'aise, mais je me suis dit : "Bon, je peux quand même vendre ces trucs et en tirer de bons prix." »

Son embarras ne dure pas. Et il est si bien submergé de fausses oeuvres d'art qu'il décide, au bout d'un moment, de s'y essayer. Il découvre alors, non sans surprise, qu'il est doué pour imiter les vigoureux coups de pinceau d'un Qi Baishi ou le réalisme d'un Xu Beihong. Parallèlement, il développe sa société de vente aux enchères pour traiter les saisies judiciaires - un univers où la simple signature d'un juge donne droit à des commissions élevées sur la vente d'immeubles, de terres et de beaucoup d'autres choses. « Je me suis dit : "Si certains réussissent, pourquoi pas moi ?" »

Comme dans bien des domaines, la compétition est rude. « Tout le monde veut sa part du gâteau », précise Hu. Constatant qu'il joue des coudes avec un grand nombre de concurrents pour atteindre les juges et les fonctionnaires bien placés, il comprend qu'il doit aller au-delà des simples cadeaux et nouer de vraies relations avec ceux dont il compte obtenir quelque chose. Et dans ce domaine aussi, il découvre qu'il est doué. Il soudoie d'abord les juges avec des cigarettes, puis avec des banquets, puis avec des séances au salon de massage.

Personne ne lui apprend comment s'y prendre. Il est organisé et il réussit en se donnant quelques règles de conduite simples : ne jamais offrir de pot-de-vin à un inconnu, par exemple, ou programmer les cadeaux en espèces pour l'automne, lorsque tombent les frais de scolarité des enfants. Bientôt, il jongle avec tant de juges différents qu'il est parfois obligé de passer trois fois par jour au salon de massage. « Trois fois en une seule journée, dit-il en me regardant d'un air épouvanté. Ce n'est pas agréable du tout. C'est épuisant ! »

Depuis des siècles, chaque génération de dirigeants chinois invente sa propre stratégie pour vaincre la corruption. Au XIVe, l'empereur Hongwu ordonnait que les voleurs soient exécutés, dépouillés, bourrés de paille, et que leurs carcasses soient exposées à la vue des visiteurs du palais. Les effets dissuasifs de ces méthodes ne duraient guère. Les postes à responsabilité ouvraient d'irrésistibles perspectives d'enrichissement personnel. Quand le courtisan Heshen fut arrêté en 1799, on découvrit qu'il avait amassé une fortune équivalant à dix fois le budget annuel de l'empire. En 1935, Lin Yutang, un auteur et traducteur, observa : « En Chine, un homme peut être arrêté pour avoir volé un sac à main, mais il ne risque rien pour avoir volé le Trésor. »


EXTRAITS

Entre marxisme et capitalisme, la Chine se bat contre la schizophrénie

Lorsque Deng Xiaoping a déclaré qu'il était temps « que certains s'enrichissent d'abord », il n'a pas précisé à qui il pensait. Aux Chinois de comprendre.

Auparavant, la première et la plus durable des cibles du Parti avait été la « tyrannie des classes ». Mao avait démantelé quatre millions d'entreprises privées, nationalisé tout ce qui était nationalisable et si bien aplati la société chinoise que les inégalités de revenus y étaient plus réduites que dans aucun autre pays du monde socialiste. Le Parti avait seriné aux écoliers que la bourgeoisie et les « ennemis de classe » étaient des « sangsues », de la « vermine ». La ferveur maoïste atteignant son degré ultime pendant la Révolution culturelle, l'armée était allée jusqu'à éliminer les grades - pour constater que cela mettait la pagaille sur le champ de bataille, les militaires étant obligés de s'identifier par le nombre de poches de leurs uniformes (Les officiers en avaient deux de plus que les simples soldats). Pour le citoyen chinois, il était devenu non seulement vain, mais dangereux, de produire le moindre effort pour tenter d'améliorer son sort. Le Parti avait même interdit les sports de compétition, et les athlètes qui avaient remporté des médailles par le passé avaient été accusés, rétrospectivement, de « manie du trophée », c'est-à-dire d'avoir commis le crime consistant à placer leurs victoires personnelles au-dessus des intérêts de la collectivité et de l'État. Les Chinois avaient pris l'habitude de dire : « On gagne moins à fabriquer des fusées qu'à vendre des oeufs. »

Mais aujourd'hui, les médias ne cessent d'évoquer le rêve, pour tous les ambitieux, de baishou qijia - de se bâtir une « fortune à mains nues ». Souvent, à l'heure du déjeuner, j'ai plaisir à étaler les pages du journal sur le plan de travail de la cuisine pour lire ces histoires de battants passés en un rien de temps de la misère à la fortune : petits restaurateurs de rue qui ont créé des empires du fast-food et autres créateurs de chaînes de magasins d'électroménager. Ils n'ont certes rien de spécifiquement chinois, mais ils ont pris une place centrale dans l'image que la Chine se donne d'elle-même, et les Chinois en parlent comme les Américains mythifient les start-up de la Silicon Valley nées dans des garages. Les premiers à avoir su profiter de la libéralisation décidée par Deng sont surnommés xianfu qunti - le « Groupe des enrichis d'abord ». Ceux-là, cependant, on les connaît peu. Les Fortunes à mains nues ont beau être respectées et admirées, la Chine a tant dénigré, pendant de si longues décennies, les « propriétaires » et tous ceux qui « roulaient pour le capitalisme », que la plupart des membres du Groupe des enrichis ont d'abord préfèrent l'anonymat. « Un homme qui devient célèbre est un cochon qui engraisse », aiment-ils dire. En 2002, quand le magazine Forbes a publié sa liste des personnes les plus riches de Chine, il a illustré leur volonté de discrétion en les représentant par des photographies d'hommes et de femmes portant des sacs en papier sur la tête. Même les gagnants de la loterie nationale se font discrets : ils craignent tellement la renommée que, sur les photos publiées dans les journaux, on les voit recevoir leurs gigantesques chèques coiffés de cagoules et les yeux dissimulés par des lunettes de soleil.

Dès les années quatre-vingt-dix, le Parti communiste a vu une opportunité à saisir dans la recomposition des classes sociales du pays : s'il se plaçait du côté des possédants, ne se prémunirait-il pas contre l'agitation démocratique ? Ses cadres se sont pris à citer Mencius, un penseur chinois de l'Antiquité qui a dit : « Quand le peuple a un revenu stable, il a le coeur stable dans la vertu. Mais s'il n'a pas de revenu stable, sa vertu n'est pas stable. » Toutefois, cette idée de la prospérité comme garantie de la « vertu » du peuple soulevait un problème qui devait devenir le paradoxe central de la position du Parti communiste chinois au tournant du siècle : comment les héritiers de Marx et de Lénine, après avoir créé la République populaire en dénonçant les valeurs bourgeoises et l'inégalité, pouvaient-ils abruptement adopter et défendre la nouvelle classe fortunée ? Leur idéologie étant caduque, n'en allait-il pas de même de leur droit à gouverner ?

Mais l'époque est à la réinvention de soi et la règle est valable aussi pour le Parti. La mission échoit à Jiang Zemin, son président et secrétaire général. En 2002, au XVIe Congrès national du Parti communiste, il réussit une contorsion rhétorique majeure : il ne peut se résoudre à utiliser l'expression classe moyenne, mais il affirme que le Parti consacrera désormais tous ses efforts au succès de la « Nouvelle Strate du revenu moyen ». Cette expression, Nouvelle Strate du revenu moyen, a déjà commencé à apparaître aux quatre coins de la Chine, vantée par les apparatchiks et sanctifiée par de nouveaux slogans. Un auteur de l'École de la police populaire a écrit à son sujet : « La Nouvelle Strate du revenu moyen incarne la force morale qui est le fondement du civisme. Elle est la force dont nous avons besoin pour éliminer les privilèges et réduire la pauvreté. Elle est la force absolue. »

Au XVIe Congrès, le Parti apporte aussi un changement important à sa constitution : il cesse de se qualifier de « Parti révolutionnaire » pour se renommer « Parti au pouvoir ». Les dirigeants chinois se donnent ainsi une nouvelle raison d'être ; les anciens rebelles qui ont passé des décennies à éreinter leurs ennemis et à les traiter de « contre-révolutionnaires » deviennent de tels partisans du statu quo que même le mot révolution commence à poser problème. Le musée de la Révolution, à côté de la place Tian'anmen, est débaptisé et absorbé par le Musée national de Chine. En 2004, le premier ministre Wen Jiabao déclare : « L'unité et la stabilité sont plus importantes que toute autre considération. »



L'Express, no. 3335 - Culture/Livres, mercredi 3 juin 2015, p. 96
Portraits chinois
Harold Thibault

Le correspondant du New Yorker à Pékin a ausculté les habitants de la deuxième puissance mondiale sous toutes les coutures. Une galerie surprenante.

Un professeur d'anglais adulé par ses étudiants leur fait hurler dans les stades « I would like to take your temperature » . Des disciples de ce gourou vendent leur sang pour s'offrir ses cours. Mais pour cet homme richissime, le « secret de la réussite est de les faire payer sans arrêt » . Un soldat de Taïwan s'avance, un soir du printemps 1979, dans les eaux du détroit pour rejoindre le continent, convaincu que l'avenir se joue sur l'autre rive : il deviendra économiste en chef à la Banque mondiale. Une jeune femme, constatant la difficulté à trouver chaussure à son pied, crée un des premiers sites de rencontres en ligne : elle fera à son tour fortune.

Le point commun à ces trois personnages? Ils sont, chacun à son échelle, des acteurs de la Chine au milliard trois cents millions d'habitants peinte par Evan Osnos (38 ans) dans L'Age des ambitions, une enquête qui a valu à son auteur l'une des plus prestigieuses récompenses littéraires (en nonfiction), le National Book Award 2014. Après huit années à Pékin, l'ex-correspondant du New Yorker brosse un portrait sans concession des citoyens de la deuxième puissance mondiale, progressivement libérée du contrôle de l'individu imposé sous le maoïsme, où chacun désormais se bat pour son propre accomplissement.

En quête de richesse, de spiritualité, de justice

Evan Osnos se garde bien d'entrer dans la fastidieuse analyse du fonctionnement du Parti communiste ou de l'impact de l'émergence de la Chine sur le reste du monde. Il s'intéresse aux gens, de l'artiste superstar Ai Weiwei, en butte à la bureaucratie, à l'apprentie touriste dont la seule ambition est de découvrir l'Europe en quelques jours sous la férule d'un tour-opérateur. Ces hommes et ces femmes partagent la quête du bouquet richesse, spiritualité, reconnaissance, justice. Une quête d'autant plus ardue que la rapidité des changements auxquels ils sont confrontés laisse le pays sens dessus dessous. Où sont passées les valeurs morales pour que 17 passants ignorent une petite fille qui vient d'être renversée par une fourgonnette? Le plus souvent, ces Chinois cherchent la fortune, à l'instar de cet officiel prêt à tout pour approcher le président, jusqu'à en oublier ses souliers sur le quai de gare. Il n'en supervisera pas moins la construction, à un rythme effréné, du plus long réseau ferré à grande vitesse de la planète. Mais il tombera pour son niveau - tout aussi inégalé - de corruption et ses 18 maîtresses.

Dans la Chine parcourue par Evan Osnos, on rencontre aussi des êtres épris de vérité et de justice, telle la journaliste Hu Shuli, fondatrice du magazine Caixin, contrainte de naviguer entre les directives du « Département » , le bureau de la propagande; des hommes prêts à sacrifier leur vie à la démocratie, comme l'avocat autodidacte Chen Guangcheng, l'aveugle qui, en fuyant sa résidence surveillée et en se réfugiant à l'ambassade des Etats-Unis, mettra en péril les relations sino-américaines.

Dans ce pays farfelu, un étudiant ultranationaliste voit son site bloqué par les censeurs, tandis que dans les campagnes reculées, des paysans inventent des machines dignes de Léonard de Vinci. Le père des réformes économiques, Deng Xiaoping, les avait pourtant avertis : un groupe devra s'enrichir avant les autres. Comme il n'a pas précisé lequel, dans la Chine d'aujourd'hui, il n'est plus interdit de rêver.

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Atlantico (site web) - Mardi 17 juin 2014 - 08:36 UTC +02:00
Ils sont forts ces communistes : les Chinois ont-ils importé l'American Dream (à moins qu'ils ne l'aient inventé) ?
Jacques Gravereau

Les Chinois auraient beaucoup plus de similitudes avec les Américains qu'il n'y parait, à savoir certaines valeurs, telles que l'ambition, la réussite individuelle ou encore la quête de sens. C'est en tout cas ce qu'explique Evan Osnos, auteur américain, dans son dernier livre, "The Age of Ambition, chasing fortune, truth and faith in the new China" récemment publié aux États-Unis.

Atlantico : Evan Osnos, auteur américain de "The Age of Ambition, chasing fortune, truth and faith in the new China" récemment publié aux Etats-Unis, révèle dans son ouvrage un visage peu connu, ou plutôt peu observé, de la Chine contemporaine. Comment le peuple chinois s'est-il adapté à l'explosion économique de la Chine ?

Jacques Gravereau : Il y a 25 ans, le peuple chinois était encore massivement et inégalitairement pauvre. Depuis, une diversification considérable s'est faite à mesure que l'économie chinoise s'est développée. La classe moyenne compte aujourd'hui 400 millions de personne, dont 90 millions de personnes que l'on pourrait qualifier de raisonnablement riches et qui se situent principalement dans les grandes villes chinoises. Les masses chinoises sont dès lors devenues consommatrices.

Cette modification du paysage économique chinois s'est faite notamment par l'accès pour de nombreux Chinois à de bons emplois au sein des entreprises publiques comme privées. Par conséquent, cela a considérablement augmenté leurs salaires et donc leur niveau de vie. De plus, la création d'entreprise est devenue un véritable sport national. C'est-à-dire que toute une classe s'est mise à créer des entreprises et à investir, soit grâce à un certain talent, soit grâce à des connexions administratives et politiques. On constate donc une certaine individualisation de la société chinoise.

Tout ce changement s'est opéré dans un pays qui est rude, dans lequel il faut se battre pour survivre. Aujourd'hui, ce pays est toujours rude car rien n'est jamais garanti : la sécurité sociale est pratiquement inexistante, l'accès à une éducation convenable nécessite un minimum de moyen, les systèmes de retraite sont insuffisants, etc. Il s'agit donc d'un pays dans lequel il faut d'abord se battre pour avoir des moyens de survie dans ces différents domaines. La zone de précarité y est infiniment plus grande que dans certains pays développés. Par conséquent, étant donné ce contexte, on peut véritablement parler d'une ambition à la chinoise, c'est-à-dire que le peuple chinois a une véritable âpreté, une urgence à gagner de l'argent peut-être plus marquée que dans certains pays plus confortables.

Ces traits sont-ils fondamentalement nouveaux ou sont-ils en réalité ancrés depuis longtemps dans la culture chinoise ?

Il y a toujours eu dans la culture chinoise cette capacité à faire du commerce intelligemment, à développer un réseau et à créer des entreprises. De ce point de vue, le patrimoine génétique chinois est très important. Aujourd'hui, et depuis les réformes des années 1980, lors desquelles on a en quelque sorte libérée la soupape capitaliste, ces qualités ont été à nouveau mises à jour après la longue glaciation de l'époque maoïste. Et le tout, dans un environnement qui reste encore difficile aujourd'hui et dans lequel la volonté de se battre pour arriver à saisir les opportunités reste encore très affutée.

Développement de la classe moyenne, notion de réussite individuelle, société de consommation... Ces termes que l'on attribuerait aux Américains sont dans cet ouvrage attribués aux Chinois. Peut-on parler de similitudes entre les Américains et les Chinois, deux peuples que tout semble pourtant opposer ?

A partir du moment où, autant en Chine qu'aux Etats-Unis, l'économie devient le principal sujet, où tout le monde devient matérialiste et consommateur, où l'accès à Internet, aux voitures, à différentes marques est possible, alors oui, il y a forcément des similitudes, à savoir une société matérielle et matérialiste.

S'y ajoute chez les Chinois le fait qu'ils viennent d'un vide idéologique, religieux et politique instauré sous Mao. Par conséquent, ce vide est d'autant plus compensé par le soucis de l'argent et de la réussite rapide. Et une fois encore, cela se passe dans un contexte difficile : les Chinois n'ont pas tellement de filet de sécurité. Ce qui les sauve est justement cette âpreté à se battre dans un monde économique rude. Et cette âpreté à se battre se retrouve chez les Américains mais est encore plus vive et plus rugueuse chez les Chinois.

Selon l'auteur, les Chinois sont en perpétuelle recherche de justice, de liberté et de sens, notamment par la religion. Ici aussi on retrouve des similitudes avec les Américains. Comment cette quête de sens se manifeste-t-elle dans les deux pays ? Peut-on parler d'un réel point commun ?

Il faut faire bien attention à ne pas trop chercher de ressemblances entre les Etats-Unis et la Chine. Certes il y en a, mais les deux pays restent malgré tout radicalement différents. Les Chinois recherchent effectivement de la justice, car la leur n'est pas indépendante ; ils recherchent la liberté, car la leur est limitée ; ils recherchent du sens pour toutes les raisons précédentes. Mais la différence entre les Etats-Unis et la Chine est que les Etats-Unis sont un Etat de droit avec des règles et une démocratie qui fonctionne. Et cela constitue en soi une différence non négligeable avec la Chine.

La vivacité intellectuelle chinoise est au moins aussi forte qu'ailleurs. Seulement, celle-ci est sous le manteau car elle ne peut se permettre d'être aussi libre qu'aux Etats-Unis. Le softpower américain et sa capacité à créer, à penser, à trouver des solutions sont très loin de ce qu'il peut se passer en Chine, et ce, pour des raisons politiques.

Concernant la religion en revanche, il y a un véritable renouveau de la quête de sens et du confucianisme chez les Chinois les plus lucides. Chaque année d'ailleurs, des centaines d'entrepreneurs chinois cherchent à retrouver un sens de l'éthique à travers Confucius, tandis que des églises protestantes commencent à renaître. Cependant, ce mouvement demeure encore limité car la religion dans la tradition chinoise s'est toujours trouvée au second plan ou utilisée pour des raisons politiques.

Comment expliquer que deux idéologies radicalement différentes soient parvenues à des résultats culturels similaires sur leur peuple ?

On ne peut pas vraiment parler de résultats culturels similaires mais de progrès matériels économiques qui a permis un certain confort de vie par la consommation. Il est effectivement plus agréable de vivre en consommant que de vivre dans la précarité. Les progrès techniques et médicaux ont fait que l'espérance de vie a presque doublé chez nous, comme chez eux. Donc finalement il s'agit vraiment de progrès matériels. Mais sur le plan du fonctionnement mental, la Chine reste encore très éloignée des sociétés occidentales.

Si ce rapprochement identitaire en termes de progrès matériels venait à s'accentuer, à quels résultats pourrions-nous nous attendre ?

Les résultats se constatent déjà aujourd'hui. Il y a encore 20 ans, la Chine était repliée sur elle-même. Aujourd'hui elle s'est considérablement ouverte, notamment car elle a besoin de matières premières. De plus, les Chinois ont envie de voir le monde : 83 millions d'entre eux sont sortis de chez eux en 2013, dont 2 millions sont venus en France. Je ne parle pas non plus des nombreux étudiants qui voyagent chaque année aux quatre coins du monde. La Chine sort donc de ses frontières autant physiquement, qu'économiquement, que virtuellement, grâce à Internet - 600 millions de Chinois se connectent chaque jour, c'est-à-dire plus que n'importe quel autre continent. Et tout cela est encore très nouveau pour elle.

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Le Point.fr - Sébastien Le Fol - Le Postillon, vendredi 27 mars 2015
Chine, la révolution secrète
Par Romain Gubert

Dans un document exceptionnel, "L'âge des ambitions", dont "Le Point" publie des extraits, le Prix Pulitzer Evan Osnos raconte l'émancipation des Chinois.

Ceci n'est pas un traité de géopolitique. C'est l'histoire d'une révolution feutrée, subtile et tout en nuances, que raconte Evan Osnos. Celle de la quête d'individualisme de 1,3 milliard de Chinois qui n'ont plus envie d'être des sujets, mais des individus. Le livre est un tableau, une fresque dans laquelle, page après page, surviennent mille petites révolutions et mille héros anonymes. Le village de Xiajia (1 564 âmes), par exemple. Personne n'en a jamais entendu parler. Mais, en posant son sac dans ce lieu improbable, Evan Osnos nous raconte comment l'arbitraire policier n'y règne plus. Pendant des années, les villageois se rassemblaient autour du même poste de télévision pour regarder, ensemble, la série policière "Rick Hunter". Nourris des enquêtes de l'inspecteur américain, les fermiers chinois de Xiajia ont donc décidé que les policiers qui venaient fouiller dans leurs affaires devaient désormais présenter un mandat de perquisition. Ailleurs, c'est Chen Guangcheng, cinquième fils d'une famille de paysans, élevé dans un village de quelques centaines d'habitants, Dongshigu. Chen est aveugle et n'est jamais allé à l'école.

Mais, en se faisant lire à haute voix les lois chinoises par ses proches, il a découvert que sa famille avait droit à une indemnité. En effectuant, seul, le voyage jusqu'à Pékin, il a obtenu gain de cause. Les paysans de sa région se tournent désormais vers lui pour obtenir de l'aide. Il a réussi à éviter des expropriations, il a fait fermer une usine polluante... Il devient, petit à petit, une sorte de militant-dissident qui, sans contester l'autorité du Parti, dénonce ce qui ne marche pas dans le "système". Les grandes marques chinoises ont tout compris de ce désir tout neuf. Ici, c'est China Mobile qui lance un abonnement de téléphonie mobile pour les moins de 25 ans avec ce slogan : "Mon plan, mon choix". Là, c'est une jeune femme, sans relations et dont les parents n'avaient pas dépassé l'école primaire, Gong Hainan, qui a créé le premier site Internet destiné à mettre en relation les jeunes gens cherchant à se marier. Avec ces ficelles : en donnant des conseils intimes aux uns et autres sur les rapports qu'il faut entretenir avec sa future belle-mère ou ce qu'il faut faire en cas d'infidélité de son conjoint. Et avec cette trouvaille : alors qu'en Occident ces sites sont censés élargir le champ des rencontres potentielles à l'infini, l'utilisateur chinois ne cherche, lui, qu'une seule chose : sélectionner le plus possible les rencontres et les candidats. Quitte a remplir des pages et des pages de questionnaires étonnants.

Dans les extraits que Le Point a sélectionnés, Evan Osnos raconte ce que cette "révolution individualiste" change pour le Parti communiste jusque-là tout-puissant.

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Lire, no. 434 - Avril 2015, p. 88
TOUT EST QUESTION D'AMBITION
PHILIPPE ALEXANDRE

En introduction à son livre sur la Chine, l'un des plus passionnants qu'on ait lus sur cet inépuisable sujet, l'auteur, le journaliste américain Evan Osnos, écrit de ce pays en forme de continent : « Vues de près, ses évolutions les plus significatives me semblaient relever de l'intime, du vécu personnel. [...] Dans la Chine que j'ai appris à connaître, le récit national de la performance collective est dépassé, fragmenté en un milliard d'histoires vraies. » Autant dire que l'ambition chinoise est la somme d'innombrables ambitions personnelles. L'auteur, qui a vécu huit ans dans le pays, décrit l'évolution époustouflante à travers des aventures individuelles qu'il a interrogées, analysées, observées dans ce livre, bestseller couronné aux Etats-Unis du National Book Award.

Le premier acteur à entrer en scène est Lin, capitaine et soldat modèle de Taïwan, qui déserte l'île de Quemoy pour gagner à la nage la Chine populaire continentale. C'est l'époque où, à Pékin, Deng, successeur de Mao, lance ce sacrilège mot d'ordre : « Que certains s'enrichissent d'abord, et les autres suivront! » Mais il faudra un peu de temps. En 2005, la Chine compte encore 250 millions d'habitants vivant avec moins d'1,25 dollar par jour. Aujourd'hui, la Chine bâtit l'équivalent de Rome toutes les deux semaines. L'ex-capitaine Lin, étudiant en 1980 à l'université de Pékin, a fondé quinze ans plus tard un centre de recherche économique, a écrit dix-huit livres et est, depuis sept ans, l'économiste en chef de la Banque mondiale. Sa thèse : « Plus la réforme est radicale, plus violents et destructeurs sont les conflits sociaux et plus violente l'opposition à cette réforme. »

Après Lin vient Gong, fille de paysans aisés. Victime d'un accident qui l'a laissée partiellement invalide, elle s'est vu refuser la poursuite de sa scolarité. La ténacité de sa mère lui a permis, en 1994, d'entrer à l'université. Elle lance un site de rencontres, Love21.cn, qui devient rapidement un « business du bonheur » , ditelle, des plus prospères. En 2010, elle introduit son entreprise sur le Nasdaq. A la fin de la journée, ses actions valent plus de 77 millions de dollars.

Elle est dépassée par Cheung, sacrée en 2006 la femme la plus riche de Chine. Cinquante-deux ans, 1m50 sous la toise, elle ne parle pas un mot d'anglais. Elle fabrique du papier à partir de vieux journaux.

Il y a aussi Li, le plus fameux professeur d'anglais de Chine, qui fait répéter à tue-tête des phrases du genre : « I would like. » Son disciple, Michael, quant à lui, enseigne la langue de Shakespeare avec des clips mettant en scène des dialogues très édifiants comme celui-ci : « A: Tu es jolie aujourd'hui. B : Merci. A : Tu m'aimes? B : Non. Je n'aime que l'argent. »

Le 23 juillet 2011, un accident de chemin de fer à Wenghou a fait 40 morts et 192 blessés. Quelques mois plus tôt, le ministre du Rail, Liu, a été limogé pour avoir touché un pot-de-vin de 16 millions de dollars. Il est condamné à mort avec sursis, c'est-à-dire qu'il fera une quinzaine d'années de prison. Son auxiliaire, Hu, dit à l'auteur : « Si je gagne 3 ou 5 millions de dollars en un an, tout ce que j'ai en tête c'est : comment faire davantage l'an prochain? Voilà : vous courez, vous courez, vous n'arrêtez jamais. »

Les champions de la corruption sont appelés « les fonctionnaires nus » . L'une d'entre eux, Ding, a touché 300 millions de dollars avant d'être arrêtée en 2011. Au cours des vingt dernières années, 18 000 fonctionnaires ont fui le pays après lui avoir volé 120 milliards de dollars.

Et la politique? En 2008, année des Jeux olympiques de Pékin, Liu, un étudiant de 26 ans, a dit à l'auteur : « Aujourd'hui, pour les Chinois, il y a d'un côté la belle vie, de l'autre la démocratie. Si la démocratie vous permet de bien vivre, tant mieux. Mais si nous n'avons pas la démocratie et que nous n'avons pas la belle vie, pourquoi vouloir la démocratie? »

Moralité du reportage fleuve d'Evan Osnos : à chacun son ambition.

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Libération - Monde, mercredi 8 avril 2015, p. 8
Les métamorphoses chinoises vues à la loupe
Laurence DEFRANOUX

Dès le prologue, le lecteur de Chine, l'âge des ambitions, est catapulté dans le village de Xiaja (1 564 âmes), dont les habitants suivent si passionnément la série policière Rick Hunter qu'un fermier a réclamé un mandat à la police qui venait fouiller chez lui. Evan Osnos a le don de décrire l'immensité de la Chine par ses plus petits détails. Et miracle, le géant peuplé de 1,3 milliard d'habitants et de villes-champignons se révèle humain, compréhensible, et même attirant.

Evan Osnos est encore écolier quand, en 1989, la répression s'abat sur le «rêve» de la place Tiananmen. Mais c'est en première année à Harvard qu'il ressent «l'appel de la Chine», et part apprendre le mandarin à Pékin, à l'époque «plus proche des plaines de Mongolie balayées par le vent que des néons multicolores de Hongkong». Il s'y installe en 2005 comme correspondant pour le Chicago Tribune puis le New Yorker.

Pendant huit ans, le journaliste américain chroniquera l'expansion spectaculaire de la capitale, la révolution des moeurs et même de la langue. De ses années d'enquêtes et d'interviews, il a tiré un livre épais, où se mêlent portraits, chiffres et anecdotes. Un vieux monsieur apostrophe un jour un banquier : «Dépêchons-nous, camarade !» Des adolescents se tordent de rire : tongzhi, le «camarade» des années Mao, est désormais utilisé au sein de la communauté LGBT. Un symbole parmi d'autres de la spectaculaire mue du Parti communiste, passé en un clin d'oeil de la promotion du collectivisme à celle de la réussite individuelle. S'il sait manier l'humour avec finesse, Osnos sait aussi plonger dans le drame, s'attachant aux «combatifs», paysans ou ouvriers déterminés à sortir de la misère, quels que soient les sacrifices pour eux ou leurs enfants. Grâce à l'épopée de Gong, paysanne du Hunan désormais à la tête d'un florissant site de rencontre, on découvre le difficile rapport des Chinois à l'amour et à la sexualité, et l'extraordinaire tremplin qu'est Internet pour la liberté et l'économie.

Le bras de fer entre libéralisation et totalitarisme, entre élan démocratique et censure, sous-tend tout le livre. «L'Etat fait la course contre l'imagination du peuple et essaie constamment de combler son retard», explique Evan Osnos. En juin, quand approche l'anniversaire de Tiananmen, la police du Net se démène pour traquer en temps réel les expressions codées qui permettent de filtrer les conversations : «Un jour, la plus récente mouture de la liste des termes interdits me fait l'effet d'une commémoration à elle toute seule : Feu-Ecraser-Réparation-Ne jamais oublier.»

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