mardi 23 juin 2015

LIVRE DU MOIS - De l'Être au Vivre - François Jullien (Éd. Gallimard)

Le philosophe François Jullien rassemble les concepts que son oeuvre de trente ans a produits, à partir de la rencontre entre pensées chinoise et occidentale, par un jeu d'allers-retours, « de-ci de-là, en zigzaguant, cahin-caha ». Le sinologue revient sur une vingtaine d'écarts philosophiques, au-delà des comparatismes et des histoires culturelles. Entre transformations silencieuses et pensée du graduel changement, entre propension et causalité, entre beauté et fadeur, entre disponibilité et liberté, entre sujet et situation, le lecteur est invité à voyager en pensée entre la Chine et l'Occident, dans un écart que le dernier chapitre de l'ouvrage amène à réfléchir.


Pages : 320
Prix : 18,90 euros / 34,95 $
Site Internet : Gallimard 





De l'Être au Vivre: Lexique euro-chinois de la pensée


Le Figaro, no. 21944 - Le Figaro, jeudi 26 février 2015, p. 13
Vent chinois, terres européennes
Charles Jaigu

Dans un livre à paraître début mars, le philosophe François Jullien revient sur une vie de méditations euro-chinoise. Un texte dense, ardu, qui se dévore. Et une leçon de vie très concrète.

Il a le côté bohème d'un philosophe du vague et de l'oblique. La tenue n'est pas mandarinale du tout, négligée même, avec son tee-shirt gris-bleu distendu. François Jullien évoque plutôt l'éternel étudiant que le philosophe institutionnel. Son pigeonnier, au dernier étage d'un immeuble de la montagne Sainte-Geneviève, est tapissé de livres de philo, avec vue sur le Paris du Quartier latin. C'est son port d'attache, même s'il a quitté son pays natal depuis bien longtemps pour un long voyage, qui a mené cet helléniste de formation de l'étude des mythes grecs à la mer de Chine. Entreprise ulyssienne, long détour avant de revenir à la maison. Jullien a complètement redéfini le dialogue entre ces deux civilisations aux antipodes aussi bien géographiques que spirituels : l'européenne et la chinoise. Depuis ces temps lointains où Leibnitz et Voltaire s'avouaient sinophiles, l'eau a coulé du côté du fleuve Yang-Tse. On se souvient que Lévi-Strauss, dans Tristes tropiques, suggère que ces mondes-là ont tout à se dire, que la complication est venue, dans l'équilibre spirituel et géopolitique du monde, de l'invention tardive de l'islam, qui s'est immiscé entre le bouddhisme d'une part et le judéo-christianisme d'autre part. Terrain glissant ! Mais Jullien ne nie pas : « L'islam, c'est l'Occident en pire, tout est rigide, binaire, c'est Dieu au carré ! » Un double qui a mal tourné.

Notre philosophe a décidé un jour de laisser de côté Zeus et Platon. Il serait le premier normalien immergé dans une Chine interdite, fermée jusque-là aux échanges universitaires : le Pékin rouge sang du règne finissant de Mao. Il arrive en 1976, année de la mort du Timonier. L'empire du Milieu est à son nadir. Il sera bientôt à son zénith, grâce à l'économisme pragmatique de Deng Xiao Ping. Après le Japon des années 1980, c'est la Chine des années 2000 qui est à la mode. Jullien en est l'oracle. Chefs d'État et d'entreprises veulent tout comprendre du Tao et du Yi King. Que dire de l'évasif ? de l'oblique ? Comment sortir d'un management trop directif et planificateur ? Les entreprises et cabinets de conseil le sollicitent. Jean-Pierre Raffarin, le « M. Chine » de la droite, le cite à tout-va. Le marché du développement personnel se saisit de ses concepts - comme c'est le cas ces jours-ci avec la publication d'un petit livre très alerte de Hesna Cailliau, intitulé Le Paradoxe du poisson rouge (Éditions Saint-Simon).

Jullien n'a pas choisi la Chine par crypto-maoïsme - « il fallait avoir les yeux crevés pour l'être encore à ce moment-là » , nous confie-t-il. Il a choisi cette terre vierge pour lui, dont il n'avait pourtant jamais rêvé, parce que le jeune philosophe pressentait un potentiel dans la confrontation de deux langues, de deux visions du monde. « C'est un choix stratégique que j'ai fait, celui de regarder le fonds philosophique européen du dehors, depuis cette page blanche qu'était pour moi la Chine » , nous dit-il.

Une civilisation « sans »

Pendant longtemps, ses amis philosophes, mais aussi les sinologues et les hellénistes, l'ont regardé avec perplexité. Pour ceux qui s'intéressent encore un peu au mouvement des idées en philosophie, la Chine offre pourtant un contrepoint magistral à la partition occidentale : Jullien nous fait comprendre ce qu'est une civilisation « sans » . Sans métaphysique, sans Dieu, sans eschatologie, sans ontologie, sans science de la nature. Rien de notre platonisme viscéral n'y est présent, car rien n'y est dédoublé entre le monde réel et le monde des idées. Jullien déploie cet immanentisme avec un grand talent d'écriture dans ce livre (en librairie le 12 mars prochain), qui revient sur nombre de ses sujets de prédilection. À chaque concept occidental - liberté, sujet, volonté, frontalité, méthode, révélation... - il confronte une notion chinoise - disponibilité, situation, ténacité, obliquité, régulation, essor, propension. Ce roman philosophique concret débouche sur des analyses superbes, qu'il s'agisse du paysage, du vent, de l'agriculture, de l'art militaire, de la politique ou du rapport à la vie - ce que l'auteur appelle « le vivre » . Un « vivre » plus souple, plus gris, moins dramatique. Un quiétisme, en somme. Car il y a ce côté-là dans la présentation presque intemporelle du corpus de la sagesse chinoise que nous fait Jullien.

Emmanuel Berl, quiétiste revendiqué, ne disait-il pas qu'à côté du « noble art de faire faire les choses par les autres, il y a l'art non moins noble de les laisser se faire toutes seules » . Mais Jullien récuse l'idée. Sa théorie de la maturation vaut « beaucoup mieux qu'un simple pragmatisme radical socialiste » . Il ne se laisse pas non plus prendre au piège de la sinophilie béate. « Je reste foncièrement grec » , corrige Jullien, qui ne remet pas en question l'importance de l'idéal et de la « modélisation » du monde, conditions de la science et de la démocratie. « L'immanence pure, c'est l'acceptation de la tyrannie » , résume-t-il. En tissant ses entrelacs, le livre de Jullien multiplie les suggestions prometteuses. Par exemple que notre Occident fatigué de l'oeuvre gigantesque accomplie - et Jullien souligne que l'essor formidable des techniques n'est en rien une mauvaise chose - pourrait lâcher prise sur l'idée d'un idéal à atteindre, d'un grand dessein à accomplir, d'une énième utopie. « Peut-être que le grand concept des prochaines années est celui de régulation, pas de révolution » , avance-t-il. « Autant la révolution est bruyante, appuyée, spectaculaire, autant la régulation est silencieuse, discrète et s'accomplit sans s'annoncer » , écrit-il. La révolution est tendue vers un but, la régulation est soucieuse d'un équilibre. « Change-t-on de paradigme ? » s'interroge-t-il. Le discours écologique pose nécessairement la question chinoise d'une régulation et d'un équilibre à maintenir.

« On se lasse de ce théâtre du lever et du baisser de rideau, de cette imagerie facile, benoîtement salvatrice, de l'entrée du tunnel et de sa sortie » , griffe Jullien - qui ne ménage pas l'obsession européenne de l'événement qui change tout. En Chine, il n'y a pas de fameux instant T, de situation limite, de décision qui scelle en un moment le destin d'un homme. « La pensée chinoise est sans vertige » , dit Jullien. On comprendra que Lord Jim n'ait pas été écrit en Chine. En revanche, on se dit que Modiano, attaché aux fils les plus ténus d'une situation, aurait pu être chinois. Rue des boutiques obscures est un titre chinois. L'Occident est plein de ces virtualités chinoises.

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Le Monde.fr - Jeudi 26 mars 2015
Figures libres. François Jullien, philosophe en son jardin
Roger-Pol Droit

D'entrée de jeu, dans ce livre qui dresse l'état des lieux d'une vie de travail, François Jullien dit faire le tour de son jardin. Il va chercher « ce qui a pris et ce qui n'a pas pris », discerner « là où il convient d'arracher et de repiquer ». Ce bilan n'a donc rien de figé ni de définitif - le mouvement de la pensée dessine un périmètre vivant, en remaniement constant.

Pourtant, le terrain n'est pas soumis aux caprices éventuels du maître des lieux. Ce dernier ne saurait imposer sa volonté à la langue des Grecs, pas plus qu'à celle des Chinois, bien qu'il ne cesse d'aller et de venir à son gré de l'une à l'autre. Nul jardinier ne peut tirer sur la plante pour qu'elle pousse - chacune a sa croissance propre. Mais l'homme de culture ne se contente pas non plus de contempler : il doit sarcler, désherber, dégager les plants vivaces, biner ou arroser selon les cas. Il accompagne ainsi, avec pertinence, ce qui vit par soi-même. Il intervient aussi, en sélectionnant les meilleurs spécimens.

La métaphore doit s'arrêter là. En fait, il n'y a pas d'équivalent horticole exact à la démarche proprement philosophique de François Jullien. Car il ne greffe pas les Chinois sur les Grecs. Il ne rêve ni de clonage ni d'hybridation. Ce qui le préoccupe : explorer les écarts des langues et des pensées entre Europe et Chine, interroger ces idiomes l'un par l'autre, parvenir à les faire bouger du dedans en les observant du dehors. Il s'agit ainsi de rouvrir pour la philosophie des possibilités de mouvement. Malgré tout, on n'en a pas fini avec l'image du jardinier. Car celui-ci, contrairement aux penseurs creux, ne travaille pas dans la généralité vague. Il oeuvre dans le concret et les singularités, au cas par cas. On ne trouvera donc pas dans ce livre des considérations d'ensemble sur la « pensée chinoise » opposée - ou confrontée, ou comparée - à la « pensée occidentale ». Au contraire, seulement vingt couples précis de notions, et les écarts entre elles.

S'écarter de soi-même

Par exemple : la notion chinoise de « propension » - situation orientée du dedans, avec ses lignes de force et ses inclinaisons propres - fait bouger l'idée européenne de « causalité », qui suppose des éléments agissant les uns sur les autres dans une sorte d'extériorité abstraite. Ce que contient chaque situation, son « potentiel » propre, vient déconcerter notre schéma d'une « volonté » individuelle qui impose son plan et vient modifier la réalité. Ici « l'oblique », là « le frontal ». Ici « le biais » ou « la maturation », là « la méthode » et « la modélisation ». De proche en proche, pratiquement toutes les grandes machineries philosophiques - liberté, volonté, nature, action, sens, vérité, être... - se trouvent... quoi au juste ? Ebranlées ? Ce serait trop dire. Eclairées ? C'est plus que cela. Il faudrait un terme qui puisse dire « mises en branle en raison d'une lumière frisante venue du dehors », quelque chose de ce genre. Mais ce mot n'existe pas.

Il se pourrait que « philosophie » en soit un équivalent. Car il s'agit toujours, pour qui fait le geste de philosopher, de s'écarter de soi-même, de ses évidences familières et bien connues, donc inertes, pour tenter d'y remettre du jeu. Philosophe est le nom de celui qui restaure une dynamique à l'intérieur de la pensée. De ce point de vue, François Jullien est un des grands de l'époque.

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Le Monde diplomatique - Mai 2015, p. 25
De l'Être au Vivre. Lexique euro-chinois de la pensée
Evelyne Pieiller

Le philosophe et sinologue François Jullien continue à cerner les écarts entre la pensée européenne et la pensée chinoise, tels que les induisent et les manifestent les langues. Autour de quelques notions-clés, il articule ce qui lui paraît caractériser la « Raison » occidentale et, en regard, son approche chinoise, qu'on ne saurait réduire à sa version orientale, car elle témoignerait d'un positionnement radicalement autre. Ainsi, la « causalité » se trouve confrontée à la « propension », la « cohérence » au « sens », la « vérité » à la « ressource ». La philosophie européenne, dans son héritage aristotélicien, aurait cherché à répondre au « grand pourquoi » -pourquoi quelque chose plutôt que rien, pourquoi en avoir conscience - et postulé en conséquence la « proéminence du sujet ». D'où un dualisme (sujet-prédicat, vérité-erreur, etc.) qui, en se fondant sur l'Etre, se coupe des possibles, champ de la pensée chinoise, apte précisément à discerner non ce qui est, mais ce qui devient, et sur quel fond cela opère. Cette réflexion, menée pour contribuer à un « déblocage idéologique », célèbre en creux les vertus du verbe poétique.

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Sud Ouest - Toutes éditions; Landes - Dimanche 19 avril 2015, p. Landes-C1_13
François Jullien : le tour du chantier
Pierre Tillinac

L'auteur publie un nouveau lexique euro-chinois

Depuis plus de trente ans, François Jullien s'efforce de penser entre la Chine et la Grèce. Philosophe et sinologue, il n'oppose pas une tradition à l'autre. Il ne cherche pas à identifier les différences. Il préfère au contraire jouer avec les écarts. " La différence, écrit-il, en identifiant, sert à connaître; tandis que l'écart, débordant les identités, sert à penser. "

Ce vis-à-vis qu'il instaure entre les deux mondes doit permettre un " dévisagement réciproque " et remettre en tension la pensée qui peut à nouveau oser, ouvrir d'autres chemins. Avec ce livre, il fait, dit-il, cahin-caha, le tour de son chantier qui mène vers une sortie de la " question de l'Être " et une entrée dans la pensée du vivre.

Ce lexique n'a bien sûr rien à voir avec un dictionnaire qui proposerait des équivalences entre des concepts européens et chinois. Au contraire, à partir d'une vingtaine de notions, François Jullien explore et fait fructifier les écarts qui se font jour entre les sens qu'on leur accorde en Europe et en Chine. Le but est d'" introduire un bougé ", bousculer ce que l'on tient pour acquis ou ce que l'on oublie tout simplement de penser.

Grands principes réinterrogés

Propension/causalité; disponibilité/liberté ; influence/persuasion ; transformation silencieuse/événement sonore : c'est à l'intérieur de ce genre de couples que l'auteur cherche à déplier la pensée. L'événement sonore renvoie par exemple à notre façon de concevoir l'efficacité. Elle est liée à l'acte d'un sujet, au spectaculaire, voire à l'héroïque, alors que les transformations silencieuses qui sont à l'oeuvre cheminent sans claironner, de façon évasive. Mais cet évasif reste pour nous sans statut. La question que pose alors François Jullien est celle de sa reconnaissance. Et petit à petit, il nous invite ainsi à réinterroger tous nos grands principes en passant par cet ailleurs chinois.

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Vivre de Paysage ou l'impensé de la Raison (2014)
Le philosophe nous entraîne jusqu'au bord de la métaphysique quand il nous fait comprendre que le paysage chinois, qui se déploie indéfiniment et où l'esprit s'ancre dans le sensible, dispense finalement de l'Ailleurs auquel croient les Occidentaux, du religieux. Parfois, quand il cite le peintre lettré Guo Xi (XIe siècle), pour qui un paysage est un milieu qui nourrit son « souffle-énergie » et répond à un « élan intérieur » , on pense, en dépit de ce qui sépare l'attitude occidentale de l'orientale, à ce que la psychanalyse nomme la « sensation océanique » , lorsqu'un paysage, notamment, trouve en nous une résonance si profonde qu'il semble dissoudre nos propres frontières.

Au milieu du livre, François Jullien, qui jusqu'alors a critiqué la tradition occidentale au sein de laquelle la perspective, « commodité paresseuse » , aurait plutôt « fait obstacle à l'appréhension du paysage » , corrige son appréciation. Mais la réhabilitation se fait surtout à travers la langue et les écrivains : « "Paysage" se glisse à l'aise hors de "pays". » Rousseau, Stendhal ont parlé de paysages comme s'ils étaient chinois... Quelques exemples empruntés à la peinture n'auraient-ils pu servir? Si l'on ne confond pas le point de vue du spectateur avec celui du peintre, on peut admettre que Diderot est un peu « chinois » quand il « se promène » dans les tableaux d'Hubert Robert sans asservir son regard au point de fuite. Et dans sa façon de tenir tensions et contradictions, l'abstraction américaine n'a-t-elle pas traduit une belle compréhension de l'art oriental? Ad Reinhardt (1913-1967) avait regardé de près la peinture chinoise.