mercredi 13 mai 2015

REPORTAGE - L'Inde et la Chine rivales navales - Emmanuel Derville

Les marines française et indienne ont conclu le 2 mai cinq jours de manoeuvres dans l'océan Indien, dans un contexte où la Chine et l'Inde renforcent leur puissance maritime. Une occasion pour la flotte indienne d'observer le savoir-faire français.


En cette nuit d'été, une demi-lune argentée brille au-dessus de l'océan Indien. Les marins de la frégate anti-sous-marine Jean-de-Vienne aperçoivent la ligne d'horizon sans difficulté. « Cette nuit, il fait jour » , lance le commandant, le capitaine de vaisseau Guillaume Merveilleux du Vignaux. La chasse au sous-marin peut commencer.

Ce soir, le Jean-de-Vienne escorte le Deepak, un navire ravitailleur de la marine indienne. Il ouvre la marche devant le destroyer Mumbai et les frégates indiennes Gomati et Tarkash, qui couvrent ses flancs. Dans le central opérations du Jean-de-Vienne, une douzaine de matelots en combinaison bleu marine ont le nez collé sur leur écran. Ils scrutent les informations collectées par les deux sonars de la frégate. Aucune ampoule n'éclaire la pièce. Seules les lumières blanches et orange des écrans de contrôle percent l'obscurité. Le silence règne, mêlé du vrombissement des climatiseurs. Un bip strident retentit par intermittence : c'est le sonar qui envoie une onde radar dans la mer pour détecter un éventuel sous-marin. Chasser une telle proie exige de la patience. « Ici, le fond de l'océan est tapissé de roche et de vase. Cette topographie a tendance à absorber les ondes sonar » , explique un officier français.

Deux heures plus tard, branle-bas de combat. Un opérateur a capté quelque chose : « Contact sonar à 22.50 ! » Un autre confirme : « Vitesse estimée, moins de 5 noeuds ! » « Alerte aux armes ! » , s'écrie un troisième. Une réponse fuse : « Arceau bâbord paré. Torpille partie ! » Mais la munition ne part pas. Il s'agit d'un exercice entre la marine indienne et la marine française au large de Goa, à l'ouest des côtes indiennes. Ces opérations d'entraînement dites « Varuna » ont lieu presque chaque année depuis 2001, dans le cadre du partenariat stratégique franco-indien signé en 1998.

L'océan Indien devient chinois

Cette année, la 14e édition de « Varuna » revêt une pertinence aiguë pour une marine indienne lancée dans une course à l'armement avec sa rivale chinoise. La flotte de l'armée populaire de Chine renforce sa présence dans un océan qui n'a plus grand-chose d'Indien. Depuis 2008, elle participe aux opérations de lutte contre la piraterie et a déployé durant les quatre premières années 10 000 hommes sur trente-sept navires de guerre, d'après une étude de l'École navale américaine. Une révolution pour une marine que les observateurs qualifiaient de « flotte de garde-côtes » il y a vingt ans. Dans le même temps, la Chine construit des ports autour de l'océan Indien pour ravitailler ses navires : à Gwadar, sur la côte pakistanaise à l'est, et à Djibouti à l'ouest. « Il y a vingt ans, les flottes occidentales étaient les seules à naviguer ici. Aujourd'hui, tous les pays asiatiques, et surtout la Chine, y déploient des navires » , remarque le capitaine de frégate Emmanuel Müller, dont La Meuse, un navire de ravitaillement, participe à « Varuna » aux côtés du Jean-de-Vienne et du porte-avions Charles-de-Gaulle.

Pour la Chine et l'Inde, l'océan Indien est une autoroute incontournable. 90 % des exportations et des importations chinoises transitent par là. Pour sécuriser cette jugulaire de son économie, la Chine modernise sa flotte à marche forcée. L'ONI, le bureau de renseignement de la marine américaine, note dans un rapport publié début 2015 que la Chine a mis en chantier, à l'eau ou en service, soixante bâtiments l'an dernier, et autant en 2013. L'ONI estime que ce rythme de construction, destiné à remplacer des navires anciens, se poursuivra cette année. La modernisation concerne tous les navires : destroyers, frégates, sous-marins, porte-avions... À bord du Charles-de-Gaulle, d'où il commande la task force 473 (le groupe aéronaval français), le contre-amiral Éric Chaperon prévient : « La Chine pourrait un jour s'appuyer sur sa puissance navale pour imposer ses propres règles et modifier le droit maritime. »

Dans ce marathon à l'armement naval, l'Inde a déjà perdu du temps. « La Chine a plus de destroyers, plus de frégates et plus de sous-marins que nous, déplore un officier de marine indien. Elle possède des bâtiments plus modernes. Ces dernières années, elle a récupéré des technologies russes qu'elle a décortiquées puis fabriquées dans ses usines. » Le nerf de la guerre est budgétaire : cette année, la Chine dépensera au moins 130 milliards d'euros pour son armée, alors que les forces militaires indiennes se contenteront de 35 milliards. Et en Inde, les procédures d'appel d'offres sont d'une complexité byzantine. Le ministre indien de la Défense a admis au début de l'année que lui-même s'y perdait. Ainsi, l'an dernier, l'Indian Navy a dépensé moins de 80 % de son budget alloué aux acquisitions. Malgré tout, les amiraux indiens nourrissent des ambitions.

L'Inde veut quatre porte-avions

Assis dans la passerelle du porte-avions Charles-de-Gaulle, le capitaine de vaisseau Pierre Vandier observe les Rafale Marine et les Super-Etendard décoller et apponter dans un bruit assourdissant. Avec sa catapulte et ses câbles d'arrêt capables de lancer puis de récupérer des chasseurs de quinze tonnes, ainsi que sa propulsion nucléaire permettant de rester en mer quasi indéfiniment, Pierre Vandier commande un navire dont l'Inde aspire à maîtriser la technologie. « Lorsqu'on discute avec des officiers, ils disent vouloir trois porte-avions à propulsion classique et un quatrième à propulsion nucléaire. Il est facile de comprendre pourquoi, poursuit le pacha. Quand vous ne possédez que des frégates, votre portée de tir est la même que celle de votre adversaire. La bataille navale ressemble à un duel au fleuret. Avec une aviation navale, la portée devient bien plus grande et vous surclassez l'ennemi. »

Difficile de dire quand l'Inde concrétisera ses rêves de grandeur navale. Elle possède un ancien porte-avions russe modernisé, le Vikramaditya, en service depuis 2013. Il sera le seul navire de ce type à partir de l'an prochain, quand le Viraat, un vieux bâtiment racheté aux Anglais, actif depuis 56 ans, sera désarmé. Un second porte-avions en construction à Cochin, le Vikrant, sera mis en service fin 2018, avec quatre ans de retard.

En dépit de la lenteur de la modernisation de la marine, la France perçoit les ambitions indiennes comme une occasion à saisir. New Delhi travaille à la conception d'un troisième porte-avions, le Vishal. Il lui reste à décider quel avion embarquera sur le Vishal.

Bataille sous-marine

Dans l'aéronavale, l'Inde n'est guère en retard par rapport à la Chine, qui n'a mis à l'eau qu'un seul porte-avions, utilisé pour entraîner ses pilotes. Pékin en construit un second, qui ne devrait pas être opérationnel avant 2020, selon l'ONI. Sa flotte sous-marine, en revanche, inquiète l'Indian Navy. « Le sous-marin est une arme discrète et précise. C'est la plus redoutée du marin, explique un militaire français. Si une torpille frappe la coque d'un navire en son milieu, elle casse le bâtiment en deux et le coule en quelques minutes. » La Chine possède soixante-huit sous-marins, dont neuf à propulsion nucléaire, réputés pour leur discrétion.

L'Inde, elle, n'a qu'une flotte vieillissante de quatorze sous-marins, dont un à propulsion nucléaire. La mise en service de six sous-marins « Scorpène » à propulsion classique, construits sous licence à Bombay avec l'aide de la DCNS, a pris trois ans et demi de retard. Le premier exemplaire, qui devait être mis à l'eau en 2012, n'a été lancé que le 6 avril dernier. En 2013 et 2014, deux accidents ont amoindri la flotte sous-marine. Le plus grave s'est produit en août 2013 lorsqu'une explosion à bord du Sindhurakshak a coulé le bâtiment et tué dix-huit marins.

Ce n'est pas un hasard si l'édition 2015 de « Varuna » a mis l'accent sur la lutte anti-sous-marine. La marine indienne cherche à comprendre comment les Français utilisent leurs sonars. « La France est en pointe dans ce domaine. Nos officiers viennent se former dans les écoles françaises » , indique un officier de l'Indian Navy. Pas question de se laisser distancer par les Chinois.


Le Figaro, no. 22006 - Le Figaro, lundi 11 mai 2015, p. 16

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