jeudi 18 juin 2015

ANALYSE - La Chine, (super)puissance de coercition - Brice Pedroletti

Deuxième économie et deuxième budget militaire de la planète, la Chine du président Xi Jinping est à l'offensive : du projet des " routes de la soie ", destiné à équiper en infrastructures l'Asie du Sud-Est et l'Asie centrale, en passant par les prêts colossaux promis à des pays d'Afrique ou d'Amérique latine, sans oublier la création d'institutions concurrentes de celles de Bretton Woods, comme la Banque asiatique d'investissement en infrastructures (BAII), la Chine mène tambour battant une diplomatie économique aux implications stratégiques multiples. Associée à une modernisation spectaculaire de ses capacités militaires et un irrédentisme assumé en mer de Chine du Sud, cette hyperactivité interroge sur ce que réserve la superpuissance chinoise.


Sans ambages, le dernier Livre blanc de la défense chinoise, fin mai, a placé au centre des préoccupations " la sécurité des intérêts - chinois - outre-mer dans l'énergie et les ressources, les voies maritimes stratégiques, ainsi que des institutions, du personnel et des actifs présents à l'étranger ". Ainsi, l'essor économique fournit à la fois le prétexte et la nécessité d'une expansion navale programmée.

C'est lors de la Conférence centrale sur les affaires étrangères du 28 au 29 novembre 2014 que Xi Jinping a exposé ce que le chercheur Timothy Heath, de la Jamestown Foundation, désigne comme une véritable " stratégie d'ascension de la superpuissance chinoise " : Pékin, à travers ses politiques économiques, " espère rendre le sort d'un nombre croissant de nations émergentes et prospères de l'Asie dépendantes d'elle en tant que grande puissance - et ainsi marginaliser les Etats-Unis dans l'avenir de la région ", écrit-il.

SEUL COMPTE LE RÉSULTAT

Pékin part de loin : la marine chinoise, dotée d'un seul porte-avions, n'a aucune base à l'étranger. Djibouti pourrait être le premier pays à en accueillir une - en renfort de missions chinoises antipiraterie dans le golfe d'Aden bien vues par l'Occident. Autres candidats virtuels, ceux dont des terminaux portuaires ont été construits par la Chine - comme le Sri Lanka, momentanément en proie à une poussée antichinoise, et le Pakistan, où les investissements gigantesques de Pékin nécessiteront de bonnes conditions de sécurité.

Pas du genre à créer un bloc, ni à envahir un pays par ses forces armées, la superpuissance chinoise sera liante, paternaliste et pragmatique. Elle n'en excelle pas moins à manier l'arme de la coercition économique. Le chantage au commerce, aux investissements et aux touristes, dont on régule le flot, a plusieurs fois été déployé contre des pays d'Asie (Japon, Philippines) et d'Europe (France après les manifestations pro-Tibet de 2008 et Norvège à la suite du prix Nobel à Liu Xiaobo en 2010).

Certes, les sanctions économiques font partie de la panoplie des puissances occidentales. De la Russie à la Syrie en passant par la Chine des lendemains de Tiananmen, ces rétorsions, parfois qualifiées d'hypocrites, n'en donnent pas moins lieu à des débats et des procédures légales relativement transparentes. Avec la Chine, rien de tel : l'Etat policier chinois ne se pose pas la question d'une limite légale et morale à ses actions - seul compte le résultat, qu'il s'agisse de retenir à domicile des activistes, de bloquer dans leur travail des journalistes chinois ou étrangers ou de fermer une ONG.

Le débat autour des conséquences qu'a pour l'expansion chinoise le caractère autoritaire de son régime n'est pas anodin - surtout si l'on considère, tel l'ancien premier ministre australien Kevin Rudd, auteur d'un rapport sur les relations Chine-Etats-Unis, que l'espoir d'une démocratisation de la Chine amenée par l'essor des classes moyennes et la globalisation n'est " qu'un voeu pieux " : " Xi Jinping ne voit pas de contradiction dans le fait d'approfondir les réformes de marché pour atteindre ses objectifs nationaux, tout en imposant de nouvelles restrictions sur la liberté politique individuelle. En fait, il considère même que c'est là l'essence du "modèle chinois" face au capitalisme libéral et démocratique de l'Occident, qu'il décrit comme totalement inadapté à la Chine ", écrit-il.

Fils d'un célèbre révolutionnaire, le numéro un chinois se pose en sauveur du Parti communiste chinois (PCC) et de sa " grande oeuvre ", le miracle économique des trente dernières années. Son " rêve chinois " de renaissance nationale doit être servi par deux " objectifs du centenaire - de la fondation, en 1949, de la République populaire - " clairement désignés : doubler le PIB par tête d'habitant de 2010 à 2021 (centenaire de la création du PCC) et faire de la Chine un " pays avancé " d'ici à 2049. Avec une exigence supérieure, celle de défendre coûte que coûte le " système socialiste aux caractéristiques chinoises ", c'est-à-dire le maintien du parti unique au pouvoir.

Cet enjeu sacro-saint détermine les actions du régime en interne et en externe. Non sans dommages collatéraux : obnubilé par l'infiltration de " forces hostiles ", le régime fait la chasse aux ONG de défense des droits - alors qu'elles ont un rôle régulateur sur les projets des institutions internationales dans les pays en développement. On doute ainsi que la BAII leur laisse beaucoup de marge de manoeuvre.

A l'inverse, les deux piliers assurant la légitimité du PCC, le nationalisme, avec une Chine intraitable sur sa souveraineté, réelle ou fantasmée, et une croissance économique robuste, se voient renforcés par l'expansion tous azimuts en dehors des frontières. Cette dynamique de promotion du " modèle chinois " et de quête de débouchés aux surcapacités de l'économie sous-tend la nouvelle pax sinica. Et le monde ferait bien d'en mesurer les enjeux, pour le meilleur ou pour le pire.

Brice Pedroletti
Le Monde - Analyses, vendredi 19 juin 2015, p. 15

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