jeudi 18 juin 2015

Ce que son camp dit de lui en « off » - Ségolène de Larquier

Snipers. Ils ne le craignent plus, le moquent même. Lui n'est pas dupe. « Je vais gagner », assure-t-il.


Il fait mine de se trancher la gorge. « Sarkozy va se tuer tout seul à cause de ses défauts. Il est son pire ennemi. En 2012, il s'est fait battre sur sa personnalité, pas sur son projet. » Ainsi parle ce proche de Bruno Le Maire. La sentence, lapidaire, résume la pensée - et l'espoir - de bon nombre de poids lourds de la droite qui ont aujourd'hui les yeux rivés sur l'Elysée. Faute d'avoir empêché le retour de Sarkozy sur la scène politique, François Fillon, Alain Juppé, Xavier Bertrand et Bruno Le Maire rêvent de lui faire la peau.

Sur les bancs du Palais-Bourbon ou dans les salons des restaurants parisiens, on se tient les côtes en racontant l'histoire de la voyante de Sarkozy pour 2017 : « Je vous vois passer dans une grande avenue, dans une voiture, le toit ouvert, le peuple en liesse. Mais je ne parviens pas à savoir comment vous réagissez : le cercueil est fermé. » Succès garanti. Depuis qu'il est le chef des Républicains, il n'inspire plus la peur comme à l'Elysée. Jadis, son énergie, son autoritarisme et son tempérament tyrannique impressionnaient. Désormais, on lui obéit en rechignant, voire on désobéit crânement. Dès que Sarkozy a le dos tourné, les ténors de la droite doutent, éructent, ricanent. Ministres, ils courbaient l'échine et encaissaient les coups. Maintenant, ils lui tiennent tête.

Il fallait voir Bruno Le Maire défier Sarkozy samedi 30 mai lors du congrès fondateur des Républicains ! Vers midi, sous une nuée de caméras, le député de l'Eure organise sa claque, grâce à une trentaine de militants scandant son prénom, perturbant ainsi l'arrivée de Nicolas Sarkozy sur la tribune. A la fin de la journée, c'est au tour d'Alain Juppé - agacé d'avoir été sifflé par les militants - de se cabrer : « C'était un beau congrès bolchevique. Un parti politique, ce n'est pas d'être tous alignés sur le chef ! » Quant à François Fillon, il raille un « sacre raté » : « Ce n'était pas un congrès fondateur, car aucun projet n'a été dévoilé. »

Une fois les micros coupés, comment les poids lourds de la droite appréhendent-ils Sarkozy à deux ans de la présidentielle ? Ses fautes grammaticales, ses colères, ses tics, l'influence supposée de son épouse Carla ainsi que sa façon de conquérir et d'exercer le pouvoir sont décortiqués. Nombre d'élus chuchotent leur « déception » et leurs « peurs ». Sont visées aussi bien sa ligne politique droitière que sa personnalité et ses méthodes. « Le problème de Sarkozy, c'est qu'il agresse », assène Bruno Le Maire. Depuis qu'il a renfilé le costume de patron de l'opposition, fin novembre, Nicolas Sarkozy parle cru, tourne en ridicule, invective avec violence. En meeting, il fustige « la terrifiante médiocrité » du chef de l'Etat et de son gouvernement. Des diatribes qui ulcèrent la gauche et déplaisent à droite. « Un certain vocabulaire qui fait un peu trop monter la pression, qui attaque les personnes, ce n'est pas mon genre de beauté », déplore Alain Juppé.

Préférant un dialogue viril aux ronds de jambe, l'ex-chef de l'Etat a toujours besoin de rivaux pour exister. Au mitan de mai, le député maire du Havre, Edouard Philippe, juppéiste du premier cercle, en fait les frais lors d'un échange téléphonique. « Edouard, tu es plus intelligent quand tu parles que quand tu écris », grince Sarkozy. Une allusion à l'interview du lieutenant de Juppé dans Libération, où il critiquait le projet de transformer l'UMP en Les Républicains. Dans le combiné, la réponse d'Edouard Philippe fuse, cinglante : « C'est dommage. Je vais pourtant continuer à m'exprimer. » Ce coup de fil de Sarkozy au maire du Havre était le premier depuis 2004. Comme reprise de contact, on a connu plus chaleureux.

Fanfaron. « Avec Sarkozy, la politique est violente. Il aime les coups tordus et le rapport de forces. On ne supporte plus ces méthodes, les Français non plus », soupire un élu. François Fillon enrage quand Sarkozy fait mine d'obtenir le ralliement de ses soutiens Eric Woerth ou Isabelle Le Callennec, respectivement nommés délégué au projet et porte-parole des Républicains. « N'en déplaise à Sarkozy, ni eux ni Eric Ciotti ne m'ont abandonné, s'agace le prétendant à l'Elysée. Ils étaient présents le 11 juin à l'assemblée générale de mon parti, Force républicaine. Ces manoeuvres sont minables. » L'ex-Premier ministre n'a pas non plus digéré d'entendre Sarkozy crier sur tous les toits que c'était à cause de lui que les commissaires aux comptes du parti avaient saisi le parquet dans l'affaire des pénalités (les 516 615 euros réclamés à Sarkozy pour l'invalidation de son compte de campagne, payés par l'UMP). « C'est une manoeuvre grossière. Sarkozy est un menteur. La vérité éclatera bientôt », a promis le député de Paris à un ami.

Des élus décrivent un tout autre Sarkozy : séducteur et enjôleur pour mieux parvenir à ses fins. « Nicolas nous connaît tous par coeur et il sait quels leviers il faut activer avec chacun », note Valérie Pécresse, tête de liste en Ile-de-France pour les régionales. Ainsi tente-t-il de convaincre par son charisme, son énergie et sa disponibilité des élus prometteurs encore récalcitrants tels que Delphine Bürkli, Arnaud Danjean ou Bruno Retailleau, le président du groupe des Républicains au Sénat. « Nicolas Sarkozy est dans la séduction, même s'il sait que je suis fidèle à Fillon. Quand je lui envoie un SMS, il me rappelle dans la foulée. Sarkozy, c'est le feu, il ne lâche rien, il veut qu'on l'aime », témoigne Retailleau.

Nicolas Sarkozy n'a pas changé. Il fait des milliards de choses à la fois, veut tout diriger, tout contrôler et n'écoute pas. « C'est le même en pire ! rigole le sénateur Jean-Pierre Raffarin. Ses qualités se sont accrues en même temps que ses défauts ont empiré. Il reste très affûté intellectuellement sur tous les grands sujets. Mais c'est bien le même : il faut l'écouter parler de lui longtemps ! » Un « fanfaron » qui annonce d'ailleurs qu'il ne confiera à personne le soin de rédiger son projet présidentiel. « C'est moi qui ferai le programme, et moi seul. C'est pour cela que j'organise plein de rendez-vous avec les professeurs, les entrepreneurs, le patronat... Il y a toujours une pépite qui sort de ces échanges », confie-t-il en privé. Pour Roselyne Bachelot, ancienne ministre reconvertie en vedette télévisuelle, Sarkozy est « presque mégalomane. Il a le sentiment profond d'une supériorité sur les autres. Mais ne faut-il pas cela pour arriver au pouvoir et gouverner ? Si on pense qu'on est une merde, on ne s'intéresse pas aux autres. »

Cependant, même ses rivaux admirent la bête politique qui est en lui. Au point d'en concevoir parfois d'inavouables complexes ? Combien aboient dans les couloirs et se font caniches soumis une fois face à lui ? Seuls les orgueilleux résistent ouvertement, comme en témoignent les déclarations fracassantes dans la presse ces derniers mois. Alain Juppé : « Le nom de mon labrador présidentiel ? Je ne sais pas... Nico, par exemple? » François Fillon : « Le sarkozysme, c'est la chute du pays, la fin de la morale. » Ou encore, dans la bouche de Bruno Le Maire : « Sarkozy aime le casting, les slogans, moi j'aime le vrai changement. » Et Xavier Bertrand : « A Sarkozy il manque une vision et la notion d'exemplarité. »

Dans le microcosme, les rumeurs sur l'influence de Carla sur son « Raymond » vont bon train. Les deux amoureux s'appellent des dizaines de fois par jour. Il suffit d'avoir rendez-vous avec l'ex-chef de l'Etat pour s'en apercevoir : soudain, le téléphone sonne. « Oui, mon lapin, je suis en réunion. Tu fais quoi, là ? » demande Sarkozy, charmeur. « Carla, c'est son conseiller en modération. Sarko est très flatté d'être avec une femme comme Carla », dit un fidèle sarkozyste . A tel point que les mauvaises langues attribuent à la chanteuse la volonté de Sarkozy de ne pas faire de l'abrogation du mariage gay un thème de campagne présidentielle. « Sarkozy baigne dans un milieu bobo, gauchiste et artiste à cause de sa femme », abonde un élu.

Jet privé pour se rendre en meeting au Havre, conférences rémunérées à l'étranger... Pour certains, ce style de vie témoigne d'un dirigeant coupé de la réalité. « Comme homme politique, Sarkozy est formidable, mais il est parfois pathétique. Ne pas aller au Panthéon, c'était vraiment dommage. Prendre un avion privé pour un meeting au Havre, vu l'état des finances du parti, c'est lamentable. Faire huer ses adversaires quand on aspire au rassemblement, c'est stupide », regrette Nathalie Kosciusko-Morizet, la numéro deux des Républicains.

Pourtant, tous s'accordent à dire qu'il a pacifié une famille politique balkanisée. La stratégie est habile puisqu'elle légitime le culte du chef et fait passer les antisarkozystes pour des diviseurs. « Certes, on ne s'égorge plus en public, mais Nicolas ne peut pas lâcher une idée forte au risque de diviser, donc il engendre de la déception », regrette Henri Guaino. Même son de cloches chez le sénateur Roger Karoutchi, lui aussi pro-Sarkozy : « Parfois, il n'est pas assez offensif. Il ne faut pas que, sous couvert de préparer la primaire, on reproche à Nicolas de ne pas trancher. »

Résultat : son programme demeure nébuleux. Il se dit qu'il ne travaille pas assez. Même son proche conseiller, le très fidèle Edouard Balladur, s'impatiente : « Les Français ne savent pas ce que propose le parti de droite. » Les quelques mesures annoncées ont un air de déjà-vu : défiscalisation des heures supplémentaires ou espace Schengen II pour limiter l'afflux de migrants. Et son discours droitier dégoûte de plus en plus les modérés, qui lui reprochent de faire le lit du FN. « Il y a des gens dans ce parti qui ouvrent des portes à l'extrême droite, c'est insupportable », déplore Edouard Philippe.

Boule d'énergie. Parfois, le chef des Républicains va jusqu'à se déjuger, quitte à apparaître comme un homme sans conviction, forgeant ses opinions au gré des sondages. Ainsi vient-il de relancer le débat sur le rétablissement du droit du sang alors qu'en 2012 il jurait de garder le « droit du sol, car le droit du sol, c'est la France ». Le meeting de Sens commun, mi-novembre 2014, reste un cas d'école : sous la pression des militants de La Manif pour tous, le matamore a cédé en acceptant l'« abrogation » du mariage gay. L'ancien chef de l'Etat assume. « Je vais gagner. Je mets les mains dans le cambouis, je ne fais jamais rien en roue libre, je fais tout à 100 %. Pour gagner, il faut dire aux Français ce qu'ils désirent entendre », réplique-t-il. Et un ancien ministre de décrypter : « Nicolas pense que les électeurs frontistes n'ont pas la mémoire si longue et qu'il parviendra à les séduire de nouveau. »

Sarkozy-le-vantard est-il si sûr de l'emporter ? « Nicolas Sarkozy est mal élevé, vulgaire, ridicule parfois. Mais il est vivant, c'est une boule d'énergie et les gens aiment cela », avance l'écrivain Denis Tillinac, ancien conseiller de Chirac. Pas dupe des méchancetés qui se disent dans son dos, le patron des Républicains les balaie d'un revers de main. Il ricane : « Oui, j'ai changé en mal. J'ai perdu mon charisme, mon envie. Mais plus personne ne conteste que je sois redevenu le patron du parti. Bref, dites-vous que toutes mes erreurs sont très réfléchies. Je vais gagner. »

Le Point, no. 2232 - France, jeudi 18 juin 2015, p. 36,37,38,40


A Neuilly, le coeur n'y est plus
Hugo Domenach

« Sarkozy et ses proches, ils sont mis en examen tous les jours. Ils laissent les Français dans la m... », lance un serveur. Sur la terrasse du Café de la place, à Neuilly, dont Nicolas Sarkozy fut le maire de 1983 à 2002, deux dames âgées, assises sur des chaises en osier verni, prennent leur petit déjeuner. Peu diserte, l'une d'elles, qui habite la ville depuis onze ans, admet tout de même sa déception : « Ce n'est pas une bonne idée qu'il soit revenu. Il faut laisser la place aux plus jeunes. J'ai voté pour lui, je le regrette. Mais je ne suis pas une personne qui vote à gauche... » Retour au comptoir. Casquette noire, tee-shirt bleu et accent mauricien, un quadragénaire qui habite Neuilly depuis trente ans est plus indulgent : « C'est vrai qu'il voulait occuper tous les postes quand il était président. Mais je le préfère quand même à Alain Juppé. Il est plus actif ! » Un avis pas du tout partagé par Marc, lunettes de soleil, bronzage impeccable, cheveux poivre et sel et raie sur le côté, qui s'est installé sur la terrasse pour lire. Le quinquagénaire est remonté : « C'est un tocard. C'est à cause de lui que la droite n'a pas gagné. Il n'a aucune culture. C'était un mauvais avocat. Il fera encore perdre la droite. Mais personne ne l'ouvre, car il fait face à des gens trop bien éduqués », explique-t-il. Il s'éloigne, puis revient pour ajouter, à voix basse : « La seule chose que Juppé devrait faire, c'est avoir un discours plus musclé sur l'immigration. Sarko, on sait déjà ce qu'il en pense. »

Les nouveaux visages du sarkozysme

Gérald Darmanin Monsieur Elections

« C'est un homme affectif et objectivement charismatique. » Le député maire de Tourcoing a beau être un soutien de Xavier Bertrand, il admire Nicolas Sarkozy. A tel point qu'il est présenté partout comme l'un des jeunes loups sur lesquels l'ex-chef de l'Etat s'appuiera pour mener la campagne de la primaire en 2016. « Je suis un homme fidèle », esquive-t-il. A 32 ans, Sarkozy l'a nommé secrétaire général adjoint aux élections.

Lydia Guirous Madame Laïcité

Encartée depuis janvier, cette jeune femme de 30 ans a été bom - bardée porte-parole de Nicolas Sarkozy. Issue du Parti radical, Lydia Guirous s'est fait connaître en publiant en 2014 « Allah est grand, la République aussi » (JC Lattès). Cette Française d'origine kabyle y dresse un réquisitoire des renoncements de la Répu - blique face au communauta - risme et défend une assimilation rigoureuse des immigrés.

Guillaume Larrivé Monsieur Immigration

C'est en 2002 que cet énarque frappe à la porte d'Emmanuelle Mignon, qui l'intègre à l'équipe de Nicolas Sarkozy. En 2005, Lar - rivé est conseiller juridique au ministère de l'Intérieur. Une fois Sarkozy élu, il devient directeur adjoint du cabinet de Brice Hor - tefeux, avant de rejoindre l'Ely - sée en tant que conseiller juridique. Il vient d'être nommé secrétaire national des Républi - cains chargé de l'immigration.

Isabelle Le Callennec Madame Projet

La députée d'Ille-et-Vilaine vient d'être promue déléguée générale adjointe au projet des Républicains, auprès d'Eric Woerth. Ancienne porte-parole du parti, elle a séduit Sarkozy, qui l'a félicitée de ne pas « avoir dit une bêtise en six mois ». Si l'ex- attachée parlementaire de Pierre Méhaignerie plaît tant au patron des Républicains, c'est aussi parce qu'elle est proche de son rival François Fillon.

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