jeudi 18 juin 2015

Dans les coulisses d'un krach annoncé - Marie de Greef-Madelin

Aux quatre coins de la planète, les marchés d'actions et d'obligations se craquellent. Les banques centrales européenne, américaine et chinoise ne peuvent - ou ne veulent - plus soutenir les marchés.


Est-ce la fin du fameux alignement des planètes ? Il y a encore quelques semaines, les grandes économies mondiales étaient portées dans leur ensemble par le reflux de l'euro, la baisse du prix du pétrole et la faiblesse des taux d'intérêt. Des fissures commencent à se dessiner dans cet édifice mondial qui semblait en apparence si solide.

Il y a plusieurs causes à cela... D'abord un dossier grec qui n'est toujours pas réglé et des pays européens qui se refusent à taper du poing sur la table au nom de la sauvegarde de l'Europe. La menace, non plus d'une possible, mais d'une vraisemblable hausse des taux d'intérêt américains, qui aura des répercussions mondiales... La constitution d'une bulle spéculative en Chine, où la hausse de la Bourse est décorrélée de la croissance dans des proportions inimaginables.

Le risque de krach augmente donc chaque jour... Reste à savoir quand il arrivera. "C'est dans les ciels bleus qu'éclatent les orages", nous apprend un dicton boursier. Les statistiques montrent qu'ils éclatent le plus souvent en août.

Une Bourse fragilisée

Depuis deux semaines, les grands marchés boursiers internationaux sont entrés dans une zone de turbulences : après avoir gagné près de 30 % en cinq mois, les marchés européens sont revenus à leurs niveaux de la mi-mars. Les Bourses américaines font du surplace. Finies les grandes théories reliant les marchés actions et les taux d'intérêt ! Pour avoir une idée de la nervosité des investisseurs, il suffit de suivre l'évolution de la volatilité des marchés boursiers. En l'espace de trois mois, celle constatée sur le Cac 40 (l'indice est repassé un temps sous les 4 800 points) a progressé de 29 %. « Jusqu'à mi-avril, le marché était unidirectionnel. Les actions grimpaient, les taux baissaient et l'euro se dépréciait. Les investisseurs étaient certains de gagner à tous les coups. Cette période est bel et bien révolue », explique Franck Dixmier, directeur général d'Allianz Global Investors France. À l'origine de ces soubresauts, l'épineux dossier grec, qui évolue chaque jour entre rupture et accord, laissant planer le danger du "Grexit" au fur et à mesure que le ton monte entre Athènes et le FMI; des interrogations sur la vigueur de la reprise économique; ainsi que les anticipations de remontée des taux d'intérêt américains.

L'étau autour des taux

Jamais depuis la création de la zone euro, les rendements des obligations d'État n'ont connu une telle volatilité. La remontée la plus violente se concentre sur les obligations d'État allemandes. Le taux du Bund à 10 ans, référence de la zone euro, s'est hissé à plus de 1 % le 10 juin. Celui de l'OAT française a quadruplé en un mois pour atteindre 1,21 %. Ce mouvement de panique est apparu après les propos fracassants de Bill Gross, surnommé "le roi de l'obligation", formulés le 21 avril : « Avec un taux à ce niveau, on a une occasion de vendre en masse de la dette allemande, ce qui ne se voit qu'une seule fois dans une vie. »

Au-delà des perspectives de remontée des taux directeurs, les investisseurs craignent le retour de l'inflation. En Allemagne, la hausse des prix à la consommation, qui a atteint 0,7 % en mai, se situe à son niveau le plus élevé depuis huit mois. Dans l'ensemble de la zone euro, en mai, les prix ont augmenté sur douze mois (+ 0,3 %), pour la première fois de l'année, donnant raison aux économistes de Morgan Stanley, qui anticipent « une accélération marquée du taux d'inflation d'ici à la fin de 2015 et en 2016, en raison d'un rebond des prix de l'énergie et d'une hausse des prix des importations suite à la faiblesse du taux de change ».

L'épineuse question grecque

« Appelons un chat un chat : le marché est complètement paumé sur le dossier grec et à juste titre, car les négociations entre Bruxelles et Athènes ne relèvent plus de la théorie des jeux mais plutôt du grand bazar », a affirmé le courtier Aurel BGC à l'AFP, le 12 juin. Et d'estimer que, si « un accord reste le scénario le plus probable », « le départ du FMIincitera peut-être Athènes à réaliser l'urgence de la situation ». À court d'argent, Athènes doit rembourser près de 1,6 milliard d'euros au FMI le 30 juin. Les marchés s'impatientent. Comme l'a rappelé le président de la Bundesbank, Jens Weidmann, lors de sa dernière conférence de presse, « le temps vient à manquer et le risque de défaut augmente de jour en jour ».

La Fed siffle la fin de la récré

Les Américains ont le sens de la formule... Janet Yellen, la présidente de la Federal Reserve (Fed), a jugé, il y a quelques semaines, « approprié » un relèvement des taux d'intérêt des fonds fédéraux en raison d'une accélération possible de la croissance américaine. Ce serait alors la fin de la politique monétaire accommodante, autrement appelée le tapering, qui avait commencé en 2008, après la crise financière. L'objectif de cette hausse, anticipée dans les six prochains mois à hauteur de + 0,25 % mais redoutée par la Banque mondiale, serait de limiter les risques de surchauffe de l'économie. Si elle devait se produire, le dollar se renforcerait face aux autres devises et notamment face à l'euro, le prix de l'or baisserait en raison de son absence de rendement, les marchés obligataires américains reculeraient (les obligations émises auparavant offrant un rendement moindre), tandis que les actions défensives souffriraient davantage que les cycliques. L'immobilier pourrait aussi, en toute logique, chuter.

La BCE sème le trouble

Comme annoncé en janvier, la Banque centrale européenne (BCE) a sorti son "bazooka", selon le terme employé pour désigner son programme de rachats de dettes de plus de 1 000 milliards d'euros d'ici à septembre 2016. L'objectif est de soutenir l'économie européenne et de drainer les investisseurs vers les marchés financiers. Mais, revers de la médaille, la BCE alimente également, par cet afflux de liquidités, une bulle financière. Son président, Mario Draghi, en a conscience, lui qui déclarait, lors de sa dernière conférence de presse à Francfort : « Nous allons tous devoir nous habituer à une volatilité accrue. » Sous-entendu, tant sur le marché des actions que sur celui des obligations.

Risques sur les émergents

« Nous conseillons aux nations, en particulier aux pays émergents, d'attacher leurs ceintures ! », s'est récemment alarmé Kaushik Basu, premier vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale. À l'origine de ses craintes, les conséquences du recul du prix du pétrole et les mouvements prévisibles sur les taux d'intérêt, qui renchériront les coûts des emprunts pour les pays émergents. Ces anticipations ont conduit l'institution internationale à revoir à la baisse ses perspectives de croissance mondiale à 2,8 %, contre 3 % précédemment, et à alerter les investisseurs sur une hausse de la volatilité. Principaux pays émergents touchés : la Russie et le Brésil dont les PIB devraient reculer respectivement de 2,7 % et de 1,3 %. Avec des répercussions sur les marchés boursiers. L'indice RTS russe a ainsi perdu 11 % depuis un mois et 31 % depuis un an.

Quand la Chine explosera

Jamais une telle décorrélation entre la Bourse et la réalité économique chinoise ne s'était produite. Depuis l'an dernier, tous les indicateurs macroéconomiques se retournent, les uns après les autres : les surcapacités industrielles, la production industrielle (au plus bas depuis 2008), la consommation des ménages, les ventes au détail (au plus bas depuis neuf ans), la croissance (7 %, un plus-bas depuis 2009)... Pendant ce temps, la Bourse de Shanghai flambe : sa hausse vertigineuse atteint désormais 114 % depuis le 1er janvier !

En réponse au ralentissement de l'économie, la banque centrale chinoise a baissé par deux fois ses taux directeurs et encourage un afflux de liquidités vers les marchés. De fait, les ménages chinois et les investisseurs ont retrouvé le goût de la spéculation. Mais cette bulle, entretenue par un bond des crédits bancaires, est en train d'éclater : le 20 mai, le troisième homme le plus riche de Chine d'après Forbes, Li Hejun, a vu les actions de son groupe spécialisé dans les panneaux solaires chuter de moitié en une demi-heure à la suite d'un gros ordre de vente. Une première alerte pour les investisseurs. En en attendant d'autres...

Valeurs Actuelles, no. 4099 - Jeudi 18 juin 2015, p. 42

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