jeudi 18 juin 2015

PORTRAIT - Mohed Altrad, né bédouin devenu milliardaire - Frédéric Paya

Ce Français d'origine syrienne vient de recevoir le "prix mondial de l'entrepreneur de l'année". En exclusivité pour "Valeurs actuelles", il livre les clés de son succès et sa formidable philosophie. Une belle leçon de vie.


Aux velléitaires qui pourraient s'interroger sur la toute-puissance de la destinée, l'histoire extraordinaire de Mohed Altrad leur démontrera qu'aucune voie n'est tracée et que seules la volonté et l'opiniâtreté sont reines. Le 7 juin, cet homme dont on taira l'âge exact car lui-même ne le connaît pas, pas plus que son jour ou son mois de naissance, a reçu le "prix mondial de l'entrepreneur de l'année" décerné par EY, à Monaco. Jamais un Français n'avait décroché ce prix prestigieux pour lequel 65 autres patrons venant de 53 pays ont concouru cette année. « Ce n'est pas Mohed Altrad qui a gagné, mais la France, ce merveilleux pays que je respecte tant », a-t-il déclaré à cette occasion à l'AFP.

Ce prix n'est pas sa première distinction, loin de là... Patron du groupe montpelliérain Altrad - un des leaders mondiaux du matériel pour le bâtiment et les travaux publics -, il a fait cette année son entrée dans le club très fermé des milliardaires, un classement réalisé par le magazine Forbes. Officier de la Légion d'honneur - Jean- Pierre Raffarin lui en a remis les insignes en septembre 2014 -, il préside le MHR (Montpellier Hérault Rugby); le stade porte d'ailleurs son nom. Et comme si cela ne suffisait pas, notre homme, d'une rare modestie, là où le succès serait monté à la tête de bien d'autres, est aussi écrivain à ses heures perdues.

Une de ses fiertés ? Qu'un de ses romans - il en a écrit quatre - ait été sélectionné par l'Éducation nationale pour être étudié dans les collèges et les lycées. Ce livre s'intitule Badawi ; c'est l'histoire de Maïouf, en fait celle de Mohed Altrad, un jeune Bédouin né il y a plus de cinquante ans dans la région de Raqqa, en plein coeur de la Syrie, devenue le fief de l'État islamique. Plus qu'une autobiographie, ce livre est une catharsis, une manière de se défaire d'un sort : « Le destin tragique de ma mère violée à l'âge de 12 ans par un chef de tribu bédouine, puis répudiée, confie-t-il d'une voix très douce tranchant avec la dureté de ses propos. Mon frère a vu le jour neuf mois plus tard... mon père l'a tué par maltraitance. Il a violé une seconde fois ma mère... je suis né ». Sans état civil.

Mohed Altrad n'a que 4 ans quand sa mère décède. Il est élevé par sa grand-mère dans une tribu nomade syrienne; son destin est tout tracé : il deviendra berger, gardien de chèvres ou de moutons. Or, cette vie, il n'en veut pas : « J'ai eu une envie irrésistible de trouver une porte de sortie, explique-t-il. Tout était de l'ordre de l'intuitif car on ne raisonne pas à cet âge-là. » Son salut, ce sera l'école autour de laquelle il rôdait, s'interrogeant sur ces signes mystérieux tracés par les élèves sur le tableau. « Plus tard, j'ai appris que c'était des lettres », confie-t-il.

Intrigué par ce petit garçon à la djellaba usée, l'instituteur le fait rentrer en classe puis le prend sous son aile. Son père qu'il avait appris à détester réapparaît alors qu'il a 7 ans : « Il était le seul de la tribu à posséder un camion, un jour, il m'a amené en ville et m'a donné un vélo rouge. De retour au village, je l'ai loué à mes camarades pour pouvoir acheter des livres et des crayons... ce fut ma première affaire », se rappelle le patron d'Altrad, qui se souvient aussi avoir recopié à la main des livres de classe quand il n'avait pas assez d'argent pour les acheter.

À l'âge de 12 ans, Maïouf-Mohed se rend à Raqqa pour poursuivre ses études. Un tout autre monde bien éloigné de son village, « sans horizon, sans lointain », comme il l'écrit dans Badawi. Quelques années plus tard, il y passe l'équivalent du baccalauréat général. Nous sommes à la fin des années 1960. À cette époque, le ministre de l'Éducation nationale décide d'attribuer une bourse d'études au premier élève de chacune des douze régions syriennes. « Je l'ai obtenue; venant d'un département désertique, nous n'étions pas nombreux à nous présenter... rares sont en effet les Bédouins qui vont à l'école », raconte Mohed Altrad, qui décide alors d'aller en France pour étudier la pétrochimie.

Il arrive à Montpellier ne parlant pas un mot de français... mais avec une année de naissance, 1948, donnée "au doigt mouillé" par le fonctionnaire syrien qui s'était occupé de son passeport. « J'avais une image de la France et de sa culture, mais quelques années après la fin de la guerre d'Algérie, j'ai été confronté à un fort sentiment antialgérien, se souvient notre homme. J'ai détesté la France, mais comme je n'avais pas les moyens de faire autre chose ou de partir ailleurs, je suis resté, jusqu'au jour où j'ai compris que la France ne changerait pas pour moi et que c'était à moi de m'adapter. J'ai commencé à apprivoiser la France, à l'aimer. »

Preuve de cet amour, il devient français en 1975 : « Je suis arrivé à mettre en sommeil cette culture orientale qui est la mienne, ajoute-t-il. Je suis pourtant resté très arabe au fond de moi-même; aujourd'hui, il y a une forme de schizophrénie. »

C'est à cette époque qu'il rentre chez Alcatel puis chez Thomson. Au début des années 1980, Mohed Altrad s'installe à Paris pour faire un doctorat d'informatique. Il y rencontre celle qui deviendra son épouse (il a aujourd'hui cinq enfants; ce sont eux qui, plus tard, tireront au sort une date de naissance pour leur père, le 9 mars). Une expérience professionnelle, dans le domaine pétrolier, le mène à Abou Dhabi d'où il revient au bout de quatre ans avec des économies. Suffisamment pour créer une société informatique, France Informatique Électronique et Télématique, qu'il revend à Matra en 1984.

Un an plus tard, alors qu'il passe ses vacances à Florensac, dans l'Hérault, il entend parler de Mefran, une société en faillite, spécialiste des échafaudages, employant 200 salariés. Qu'importe si Mohed Altrad ne connaît pas le métier, il saute sur l'occasion, pariant sur l'essor prévisible des échafaudages lié à la croissance mondiale. Il taille dans les coûts et redresse l'entreprise en quelques mois.

C'est le début d'une boulimie d'acquisitions, une soixantaine en trente ans, dans les échafaudages et des activités connexes. Une stratégie qui permet au groupe de devenir leader mondial dans le matériel pour BTP avec 92 marques, 17 sites industriels dans 12 pays, une présence commerciale dans une centaine de pays et plus d'un million de clients. En mars 2015, il achète son principal concurrent, le néerlandais Hertel, ce qui lui permet de doubler de taille : à la fin de l'année, le chiffre d'affaires du groupe Altrad s'élèvera à 1,8 milliard d'euros pour un effectif de 17 000 salariés. « C'était une occasion unique, les candidats étaient nombreux, j'ai tout fait pour m'en emparer », confie-t-il.

Quand on l'interroge sur toutes ces opportunités qu'il a eues dans sa vie - enfant, adolescent et adulte -, ces choix qu'il a souvent dû faire rapidement, il répond : « Je suis né dans le désert, où la survie est un miracle permanent. Quand on n'a pas d'autre choix pour exister, on saisit une occasion dès qu'elle se présente, c'est presque un comportement animal. » Une vie guidée davantage par l'inné que par un quelconque désir de revanche qui serait légitime compte tenu de son histoire, ou par une recherche absolue d'argent qui aurait pu guider d'autres que lui. Mohed Altrad l'a d'ailleurs démontré en reprenant le club de rugby montpelliérain en 2011, alors en grande difficulté financière : « Dans ce sport, il y a davantage d'argent à perdre qu'à gagner », concède-t-il.

Sa recherche est bien plus subtile et profonde : « Je porte le fardeau de mon frère et de ma mère qui n'ont pas existé, avoue Mohed Altrad qui, après des recoupements, pense avoir à ce jour un peu plus de 60 ans. Les hommes ne subsistent après leur mort que par les réalisations qu'ils ont accomplies. Avec Badawi, j'ai voulu faire passer un message universel lié à l'allongement de la vie : accomplissez le maximum de choses ! C'est ce que j'ai fait à chaque fois que j'ai plongé dans le business, la littérature ou le sport. Prenez le groupe Altrad, il faut en général deux à trois générations pour arriver à cette taille, j'y suis parvenu en l'espace d'une vie qui n'est pas terminée... » Son enthousiasme est aussi pour lui une manière de montrer sa reconnaissance envers la France : « Je n'ai pas choisi mon pays d'adoption mais il m'a rendu visible. »


Valeurs Actuelles, no. 4099 - Jeudi 18 juin 2015, p. 46

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