jeudi 4 juin 2015

DOSSIER - Comment rendre nos enfants heureux

Au moment où le « métier de parent » semble plus difficile que jamais, les découvertes sur le cerveau ouvrent de nouvelles pistes. Avec les bébés comme avec les ados, elles montrent que, sans renoncer à l'autorité, une éducation bienveillante favorise une relation de confiance. Une mode de plus? Non, l'espoir de pouvoir enfin s'inventer une pédagogie sur mesure.

Bonjour, vous êtes bien la mère de Chloé P.? » Téléphone à l'oreille, Frédérique confirme. « Je suis la responsable du Monoprix, poursuit la voix, froide et mécanique. Votre fille a volé des tubes de rouge à lèvres, je n'ai pas appelé la police, mais il va falloir venir la chercher et régler la marchandise. » Frédérique se fige. Depuis son entrée au lycée, sa fille lui en fait voir de toutes les couleurs. Elle s'enferme dans sa chambre avec son copain à l'heure du dîner; le week-end, elle sort jusqu'à 3 heures du matin. Plus la mère menace, plus la fille rentre tard. « Chloé défie mon autorité, et maintenant voilà qu'elle vole dans les magasins! » rumine Frédérique, se promettant « de la sermonner » . Elle fait les cent pas, remâchant ses griefs : « Il serait temps que Chloé mesure les conséquences de ses actes. » Quand elle raccroche, sa tirade est prête : « Si tu recommences, tu vas te retrouver chez les flics. C'est ça que tu cherches? » Frédérique roule en direction du centreville et, peu à peu, l'exaspération retombe. Elle réalise soudain qu'elle a peur pour sa gamine. Elle se figure la scène, une heure plus tôt au rayon maquillage. Le vigile qui pousse Chloé dans l'arrièreboutique, les mains sur ses épaules pour la forcer à s'asseoir sur la chaise. Son ton sarcastique, tandis qu'il la toise : « Tu fais moins la maligne, maintenant... » Alors, quand Frédérique retrouve sa fille, elle ne la sermonne pas. Elle lui prend les mains et lui dit, encore remuée : « Promets- moi de ne plus jamais te mettre dans une situation pareille, Chloé. Je ne voudrais pas qu'un jour tu te retrouves à la merci de quelqu'un de brutal. »

Frédérique termine son récit, s'excuse d'avoir été si longue. A 40 ans passés, elle vient de découvrir le pouvoir de la bienveillance, à la faveur de la crise d'adolescence de son aînée. Pour cette femme « trop rigide » , de son propre aveu, la remise en question a été dure mais « salu - taire » . Elle a retrouvé la complicité avec sa fille et leurs conflits, désormais, ne tournent plus au drame. Comme beaucoup de mères ou de pères, Frédérique se tourne vers la parentalité positive, ce courant d'éducation issu des nouvelles connaissances sur le cerveau. En seulement dix ans, les scientifiques sont parvenus à expliquer de quelle manière les neurones se développent et se connectent entre eux durant l'enfance, en fonction de la qualité des relations entretenues avec l'entourage. Des travaux menés dans le monde entier, aussi bien au laboratoire de neurosciences sociales et affectives de l'Université de Californie, à Los Angeles (Etats- Unis), que dans des centres de recherche au Japon ou aux Pays-Bas. Médecins, psychologues et pédagogues s'en emparent, pour donner de nouvelles clefs aux parents et rendre les enfants plus heureux.

Bannir menaces et humiliations

En France, les principes de la parentalité positive sont popularisés par des pédiatres, comme Catherine Gueguen (voir l'interview page 46), ou des psychothérapeutes, telle Isabelle Filliozat. Que disent ces professionnels? D'abord ils insistent sur la nécessité, pour les parents, d'identifier correctement les émotions de leurs enfants, mais aussi les leurs. A l'image de Frédérique, lors de l'épisode du Mono prix. Ensuite, les spécialistes invitent ces mêmes parents à bannir de leur arsenal les menaces, les humiliations et la fameuse fessée, pour laquelle la France vient d'être tancée par le Conseil de l'Europe. Le 15 avril, cette instance a adopté une résolution enjoignant à notre pays d'interdire les punitions corporelles. Ces procédés, dommageables pour le cerveau de l'enfant, compromettent aussi bien ses apprentissages que sa sociabilité. Il ne s'agit pas, bien sûr, de renoncer à l'autorité, mais de l'exercer avec empathie, en tenant compte des besoins et des limites de l'enfant, clairement identifiés selon l'âge grâce aux études sur le cerveau.

Plus facile à dire qu'à faire. Dans la tête des parents, ces avancées scientifiques font mauvais ménage avec un héritage culturel dans lequel une claque ou une fessée « n'ont jamais fait de mal à personne » . 4 Français sur 5 affirment y avoir eu recours au moins une fois, selon un sondage réalisé pour l'Union des familles en Europe. Malgré tout, la génération actuelle s'approprie les méthodes de parentalité positive, considérées comme un juste milieu entre l'autoritarisme à l'ancienne et la permissivité de la période Dolto. Elles offrent des pistes à des familles qui sont plus que jamais demandeuses, tant le monde change, et avec lui le « métier » de parent. Nouvelles technologies, mondialisation des idées et des pratiques, durcissement du marché de l'emploi : impossible de se contenter de reproduire ce que l'on a connu gamin. Aujourd'hui, les bébés ne sont plus gardés par le grand frère ou la tante, mais par des professionnels de la petite enfance, si bien qu'à l'âge de devenir parent on a rarement eu l'occasion de changer une couche. De plus, notre société, sophistiquée, produit d'innombrables questionnements d'ordre existentiel, comme le souligne la journaliste Guillemette Faure dans son livre Le Meilleur pour mon enfant (Les Arènes) : « Faut-il faire des projets d'avenir pour son enfant ou le laisser libre? Faut-il le préparer à la vie d'adulte ou lui laisser sa vie d'enfant? »

Les parents modernes, désemparés, sont avides de savoirs. Ils exhument des figures oubliées, dévorant par exemple les ouvrages de Janusz Korczak, un pédiatre polonais mort dans les camps nazis. Au début du siècle dernier, ce médecin préconisait déjà le respect de l'enfant, prônant une pédagogie proche de celles, plus connues, des écoles Montessori et Freinet. Ils découvrent John Bowlby, psychiatre britannique dont la pensée originale s'est développée dans les années 1970, anticipant les découvertes des neuro - sciences. Sa théorie de l'attachement s'est imposée, dans l'éducation, avec une force comparable à la théorie de l'évolution de Darwin pour la biologie. Méconnu en France, son modèle est aujourd'hui enseigné dans les universités du monde entier et inspire nombre de politiques de protection de l'enfance, des Etats-Unis à la Suède. Visionnaire, John Bowlby a, le premier, rangé la sécurité affective parmi les besoins primaires du petit d'homme, aussi essentiels à sa survie que la chaleur et la nourriture. Sa théorie clôt d'ailleurs un vieux débat : si je prends mon bébé dans les bras chaque fois qu'il le réclame, va-t-il devenir capricieux? En réalité, cette attitude produit exactement... l'effet inverse. Rassuré par la relation de confiance nouée avec une ou plusieurs « figures d'attachement » qui peuvent être la mère, le père ou encore la nounou, le bébé ose peu à peu s'en éloigner pour explorer son environnement. Un processus que les scientifiques savent désormais décrire à l'échelle des neurones. Les gestes de tendresse déclenchent en effet chez l'enfant la production d'ocytocine, l'hormone du bien-être, qui permet un développement optimal des fonctions cérébrales.

Partager les connaissances

Des données scientifiques, des pédagogues inspirés, des exemples étrangers (1) et de l'expérience tirée de la vraie vie de vrais parents : voilà ce que réclame la génération actuelle, à la fois anxieuse de mal s'y prendre et décidée à tracer son propre chemin. En 2011, la lyonnaise Béatrice Kammerer a créé le site participatif les Vendredis intellos. Vendredis, en référence au jour retenu pour que les pères et (surtout) les mères postent leurs contributions. Et intellos par « provocation » , explique Béatrice, « pour contrer l'idée que la connaissance en matière d'éducation serait réservée aux universitaires, aux psychologues et aux médecins » . En ce lieu d'échanges très vifs, pas de dogme. « Chacun tente d'inventer la solution unique qui conviendra à sa famille unique » , affirme Béatrice. Sous le pseudo Mauvais Père, un internaute donne le ton : « Mes enfants me bouffent tout cru. Et si j'appelais la police? »

Ces parents émancipés frappent à toutes les portes. Celles des mairies ou des médiathèques qui, depuis une dizaine d'années, organisent le soir des groupes de parole autour de la vie de famille, partout en France. On s'interroge : « Quand les enfants sont-ils prêts à enlever la couche? » (Maison d'éducateurs de jeunes enfants de Perpignan). On réfléchit : « Parents, ados, comment garder le dialogue? » (espace culturel d'Herblay, dans le Val-d'Oise). Des parents montent même leur propre cercle, comme cette mère de trois enfants qui a créé l'an dernier, à Carnac, Parents ensemble 56 (le département du Morbihan). Les plus motivés vont jusqu'à payer de leur poche des coachs en éducation (entre 50 et 100 euros l'heure) ou s'engagent dans des formations sur plusieurs mois. « Attention à ne pas laisser croire aux parents qu'il existe des solutions toutes faites, avertit toutefois la psychanalyste Elisabeth Roudinesco. On élève d'abord les enfants avec ce qu'on est. »

« Cette génération fait preuve d'initiative et d'un culot certain » , relève le Dr Xavier Pommereau. La notoriété - et la page Facebook - de ce spécialiste des conduites suicidaires à l'adolescence lui valent de nombreux e-mails de parents qui lui posent des questions aussi banales que... l'heure à laquelle un garçon de 15 ans doit rentrer d'une fête d'anniversaire. « Je réponds, assure le psychiatre. J'anime même, depuis 2010, un groupe de parole pour aborder ces problèmes du quotidien. » Les réunions attirent des pères et des mères sans histoires, alors qu'elles se tiennent au CHU de Bordeaux, dans l'unité même où sont hospitalisés les jeunes anorexiques... Preuve, s'il en fallait, que les parents d'aujourd'hui prennent au sérieux la plus petite difficulté rencontrée avec leur progéniture. Un peu trop, parfois? A vouloir si bien faire, on en oublie parfois de se fier à son instinct. E. S.

(1) A lire, à ce sujet, Comment les eskimos gardent les bébés au chaud, de Mei-Ling Hopgood (Lattès).

Estelle Saget

« Les paroles humiliantes détruisent des neurones »
Estelle Saget

La pédiatre Catherine Gueguen (1) explique ce que la science a découvert sur le cerveau des enfants. Et en quoi ces travaux valident les principes de l'éducation bienveillante.

Pourquoi les nouvelles connaissances sur le cerveau devraient-elles changer la manière d'éduquer notre progéniture?

Les chercheurs du XXIe siècle nous disent ce qui favorise le bon développement de l'enfant : une relation bienveillante, empathique, soutenante. Car cette attitude permet à son cerveau, très fragile, d'évoluer de façon optimale. Les liens affectifs influencent à la fois les capacités de mémoire, d'apprentissage, de réflexion, mais aussi les capaci - tés relationnelles, les émotions, les sentiments. Ils modifient la sécrétion de molécules cérébrales, le développement des neurones. Ils modifient également la régulation du stress, et même la faculté d'agir de certains gènes. Le psychiatre John Bowlby, décédé en 1990, postulait déjà que le besoin d'attachement était vital pour l'enfant; les neurosciences l'ont confirmé ces dix dernières années.

En quoi est-ce une révolution?

La grande majorité des parents ont été élevés avec des menaces, sommés d'obéir sous la pression du fameux « Je compte jusqu'à trois : un, deux... » Alors ils banalisent cette forme de violence, sans imaginer qu'elle a des conséquences psychologiques mais aussi physio logiques. « Qu'est-ce que tu es maladroit! » , « Tu es infernal! » : ces paroles humiliantes, répétées, peuvent détruire des neurones dans des structures essentielles du cerveau.

Pourtant, ces parents ont grandi à l'époque Dolto...

Françoise Dolto a eu le mérite de demander aux adultes de considérer les enfants comme des personnes. Ce qu'elle ne pouvait pas savoir, à l'époque, c'est à quel point le cerveau d'un petit est immature. Son intellect est incapable de traiter les longs discours des adultes. Dolto a recommandé aux parents de s'expliquer sur leur attitude. Or leurs raisonnements ne sont pas à la portée des enfants. Ces paroles les angoissent au lieu de les rassurer.

Qu'a-t-on appris, encore, en observant la manière dont fonctionne le cerveau des enfants?

La science nous montre qu'il faut cesser de voir un comportement inten tionnel dans les colères des toutpetits. Les « caprices » , ça n'existe pas! On qualifie ces enfants de « tyrans » , alors qu'ils ne sont simplement pas capables de gérer leurs émotions avant 5 ou 7 ans. L'une des grandes découvertes des neuro sciences, c'est que le tout-petit ne peut pas s'apaiser seul. Quand un bambin de 18 mois se roule par terre, ce n'est pas pour manipuler ses parents, arriver à ses fins. Il vit une tempête émotionnelle qui le dépasse. Son père ou sa mère se disent « Il faut rester ferme! » comme s'ils étaient dans un rapport de force où il faudrait avoir le dessus. Or la question est tout autre. Il s'agit de se tenir aux côtés de l'enfant pour mettre des mots sur ce qu'il ressent, le sécuriser, le consoler. Sans pour autant céder à ses désirs quand ceux-ci ne sont pas justifiés.

Où les parents peuvent-ils puiser leur bienveillance, quand le monde se fait si rude?

Ils doivent s'entourer d'un cercle amical et familial lui-même bienveillant. Il faut s'éloigner des personnes toxiques, à commencer par le conjoint, s'il est maltraitant. Ne pas « rester ensemble pour les enfants » , comme on l'entendait à la génération précédente. Je recommande aussi aux parents de se former par des stages ou des livres à la communication non violente [NDLR : voir le site Nvc-europe.org], une méthode qui permet de nouer des relations plus harmonieuses. Et surtout, je conseille de ne pas s'oublier. Sur mes ordonnances, je prescris des dîners en tête à tête.

(1) Médecin à l'Institut hospitalier franco-britannique de Levallois-Perret. Auteur de Pour une enfance heureuse (Robert Laffont).




QUELLE PARADE À LA FESSÉE?

Isabelle Filliozat, psychologue, auteur de best-sellers sur la parentalité positive.

« Quand le parent, excédé, finit par donner une claque à son gamin, c'est parce qu'il n'a pas trouvé d'autre façon de se faire obéir. Pour pouvoir imaginer d'autres stratégies, il faut d'abord savoir ce qu'il se passe vraiment dans la tête de l'enfant. Prenons une situation banale : le petit regarde son dessin animé préféré, son père lui demande d'éteindre la télévision pour venir à table. L'enfant ne bouge pas. Alors le père coupe la télé, provoquant des hurlements. C'est une réaction normale, liée au fonctionnement du cerveau de l'enfant. Face à l'écran, il se retrouve dans un état semblable à l'hypnose, raison pour laquelle il ne répond pas à l'injonction de l'adulte. Pour qu'il se lève, il faut l'aider à sortir de cet état. Par exemple, le père peut s'approcher de lui et engager la conversation au sujet du dessin animé, l'inciter à parler du héros de la série. On peut aussi attirer son attention sur le repas : "Disdonc, c'est l'heure de quoi à ton avis? Tu n'aurais pas un peu faim?" A chaque parent d'inventer sa propre recette en tenant compte des capacités de son enfant, qui varient selon l'âge. »

FAUT-IL LES PRIVER DE TABLETTES?

Daniel Marcelli, pédopsychiatre, chef de service du centre hospitalier de Poitiers.

« Je vois des parents qui mettent l'iPad sous clef, ajoutent un code d'accès à l'ordinateur, coupent le WiFi avant de partir au travail. Ces mesures ont un intérêt : elles posent des limites. Mais elles poussent à la surenchère, les enfants trouvant toujours moyen, en grandissant, de contourner les interdits. Dès 12 ans, ils vont emprunter l'appareil d'un copain, ou bien ils deviendront, à force, d'excellents hackeurs! Il vaut mieux leur apprendre à se détourner des écrans d'eux-mêmes, et, pour commencer, donner l'exemple. Les adultes qui s'abstiennent de répondre à leurs textos pendant le repas sont plus crédibles quand ils demandent à leurs préados d'en faire autant... Concrètement, pour l'ordinateur notamment, il faut fixer un temps maximal d'utilisation. Et, les premiers temps, avertir l'enfant un quart d'heure avant la coupure. On peut poser à côté de lui un minuteur de cuisine - la sonnerie d'une tomate en plastique est mieux vécue que l'irruptiondu parent dans la pièce. La première fois, l'enfant va dépasser le temps imparti et l'adulte se contentera de dire, sur un ton neutre : " J'aurais préféré que tu t'arrêtes spontanément." La deuxième ou troisième fois, le pli sera pris. Vers 16 ans, il saura gérer son temps d'écran de lui-même. »

COMMENT LEUR APPRENDRE À SE DÉFENDRE?

Emmanuelle Piquet, psychologue, auteur de Te laisse pas faire ! : Aider son enfant face au harcelement à l'école(Payot)

« Il n'est jamais trop tard pour apprendre à nos enfants à avoir de la repartie. Et toutes les occasions sont bonnes pour déjà les y entraîner en famille. L'autre jour, une de mes filles est rentrée à la maison dépitée. Ses copines avaient dit que sa jupe était moche. La solution de facilité aurait été de ranger la jupe dans le placard, avec le risque qu'une autre tenue, le lendemain, suscite les mêmes critiques. J'ai posé le problème autrement : que pourrais-tu leur répondre la prochaine fois? Et nous avons cherché des répliques ensemble. Je recommande de faire participer aussi les frères et soeurs, qui ont souvent beaucoup d'imagination! Si notre enfant, à un moment, se retrouve harcelé par des camarades d'école, nous pouvons l'aider en appliquant le même principe : lui fournir des armes pour qu'il se défende seul. L'autodérision, par exemple, fonctionne très bien. J'ai reçu en consultation une jeune fille de 15 ans qui s'était vue affublée du surnom de Zlatan, allusion à son prétendu grand nez. Je lui ai proposé de changer sa photo de profil sur Facebook pour mettre celle du joueur de foot. Ça acoupé l'herbe sous le pied des ricaneurs, qui ont lâché l'affaire. L'autre option, c'est ce que j'appelle le judo verbal. A un collégien qui se faisait traiter de "pédale" et de "tafiole" par un grand balèze, j'ai suggéré de rentrer dans son jeu. Dans la cour, devant ses copains, il lui a lancé bien fort : "Ça va, chéri?" L'autre n'est plus revenu. »


John Bowlby ou l'art d'être parent
Yvane Wiart

La chercheuse en psychologie (1), thérapeute, rappelle l'apport du psychiatre britannique, père de la « théorie de l'attachement » .

Rien ne prédisposait John Bowlby à devenir pionnier dans l'art d'être parent, avec sa découverte de l'instinct d'attachement, aussi fondamental pour la survie que de se nourrir. Né en 1907 dans la haute bourgeoisie londonnienne d'un père médecin des armées, chirurgien privé du roi George V, il bifurque vers la médecine, après avoir étudié la psychologie et enseigné dans des écoles pour enfants en difficulté. Il y remarque des pensionnaires imperméables aux louanges comme aux critiques et aux punitions, en apparence indifférents aux liens avec autrui. Convaincu qu'une telle attitude se rapporte à un manque affectif familial, il décide de s'intéresser à l'abandon, tant psychique que physique, et aux conséquences de la violence psychologique envers l'enfant.

Ses recherches, qui commencent par une enquête pour l'Organisation mondiale de la santé sur les jeunes privés de foyer dans l'Europe et les Etats- Unis de l'après-guerre, l'amènent à concevoir qu'un besoin d'attachement non satisfait conduit à des problèmes relationnels, de comportement et de personnalité, chez les enfants comme chez les adultes. Ce besoin correspond à celui d'être écouté, entendu, compris et soutenu. Il se manifeste tout au long de la vie, du « berceau à la tombe » , comme le disait Bowlby. Cette conception contraste avec l'idée, courante à l'époque, qu'un enfant ne s'attache à sa mère que parce qu'elle le nourrit. Bowlby récuse aussi la notion d'une agressivité innée et préfère inter - roger ses patients, petits et grands, sur leur vécu plutôt que sur leurs fantasmes.

Il s'oppose ainsi à ses collègues psychanalystes, qui ne lui pardonnent pas davantage de vouloir faire la preuve scientifique de son approche du développement du psychisme humain, quitte à s'inspirer de l'éthologie, qui étudie le comportement animal.

Autant chercheur que clinicien, Bowlby souhaite aider les gens à aller mieux en s'appuyant sur des éléments démontrés, comme en médecine organique. Il s'empare ainsi des premiers travaux sur la mémoire (1972) pour expliquer comment des expé riences affectives non reconnues par les proches dans l'enfance restent bloquées dans une partie du cerveau, pour resurgir des années plus tard. Et deviennent causes de malaise y compris sur le plan physique. Il explique encore comment les relations des parents à l'enfant construisent chez lui des représenta tions de soi, d'autrui et du monde qui filtrent ensuite sa perception de la réalité et conditionnent ses émotions. Il apporte enfin, sur ces bases, une approche thérapeutique efficace.

Tout ceci a été validé depuis par des milliers de recherches dans le monde, et les nouvelles techniques comme l'imagerie qui ont permis l'essor de la neuro biologie développementale ou des neuro sciences affectives, donnent raison à ce clinicien de génie. Bowlby a consacré sa vie à diffuser des informations sur la meilleure manière d'élever les enfants et sur le type d'amour à leur apporter pour qu'ils deviennent des adultes bien dans leur peau; équilibre qu'ils transmettront ensuite à leurs descendants. Il s'est exprimé pour les spécialistes et pour le grand public, à la radio. On retrouve aujourd'hui dans deux recueils (2) ses conférences passionnantes, qui détaillent son approche révo lutionnaire des rapports humains.

(1) A l'université Paris-Descartes. Auteur de L'attachement, un instinct oublié(Albin Michel), et traductrice de John Bowlby.
(2)Amour et rupture : les destins du lien affectif(Albin Michel).
Le lien, la psychanalyse et l'art d'être parent(Albin Michel).

L'Express, no. 3331 - En couverture, mercredi 6 mai 2015
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