jeudi 11 juin 2015

EXTRAITS - Elles. Les prostituées et nous - Sophie Bouillon

La journaliste Sophie Bouillon, prix Albert-Londres, publie un document choc sur le sexe tarifé. Partie sur le terrain sans préjugés, elle en revient avec un impressionnant voyage au bout de la nausée. Elles: Les prostituées et nous




L'Obs - Jeudi 11 juin 2015, p. 68,69,70,71,72

Grands Formats Prostitution
JE SUIS DEJA MORTE TANT DE FOIS
MARIE LEMONNIER ÉLODIE CHRISMENT/HANSLUCAS

Exclusif

"L'Obs" en publie des extraits

La proposition de loi socialiste sur la lutte contre le système prostitutionnel passera en seconde lecture ce 12 juin devant l'Assemblée nationale. Son vote pourrait constituer un premier pas historique pour le combat abolitionniste. Le 2 juin, la commission spéciale des députés a en effet rétabli la pénalisation des clients (punissant l'achat d'acte sexuel d'une amende de 1 500 euros), et abrogé le délit de racolage instauré par Nicolas Sarkozy en 2003. Deux dispositions phares du texte initial, que les sénateurs avaient pourtant supprimées fin mars. Le bras de fer auquel se sont ainsi livrés le Sénat et l'Assemblée depuis 2013 est symptomatique d'un débat brûlant. Lieu de préjugés massifs, la prostitution oppose encore violemment ceux qui veulent y voir « un métier comme un autre » et ceux qui dénoncent la traite des êtres humains et les violences nombreuses qu'elle alimente.

Dans un livre coup de poing, « Elles. Les prostituées et nous » (éd. Premier Parallèle), la journaliste Sophie Bouillon, prix Albert-Londres en 2009, donne la parole à celles qui la pratiquent, à celles que la société ignore ou méprise, aux « survivantes » qui s'en sont sorties, mais aussi aux clients qui la consomment. Une enquête de longue haleine menée du Nigeria aux fourrés du bois de Boulogne, des salons au décor colonial de Genève aux bars à néons de Pigalle, qui jette une lumière crue sur le business du sexe : « Quoi qu'en disent les grands défenseurs de la libéralisation sexuelle, les habitués des hôtels de luxe et des soirées libertines, la prostitution est rarement heureuse. »

Publié par la jeune maison d'édition numérique Premier Parallèle, le livre de Sophie Bouillon « Elles. Les prostituées et nous » est téléchargeable sur tout support à partir du site www.premierparallele.fr pour 5,99 euros (ou en version papier à 14 euros).

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EXTRAITS

LE VENUSIA

Elle portait un string, un soutien-gorge noir, et jouait sur son iPad en attendant les clients. Il était 4h30 du matin, j'étais épuisée, je terminais mon reportage. Elle était crevée elle aussi, mais elle poursuivrait sa nuit jusqu'au petit matin. Son train pour Marseille partait à 9 heures. [ ] Camilla n'aurait jamais pris le risque de mélanger ses deux vies. Celle du week-end au Venusia, un salon érotique au coeur de Genève où elle gagnait plusieurs milliers d'euros, et celle de la semaine, en France : gamine des cités, sans diplôme et sans fric. Je les ai regardées, elle et sa copine. Jolies, séduisantes, terriblement jeunes. La vingtaine, à peine. Abattues par la nuit. Les femmes « du soir » - 21 heures à 9 heures - sont souvent sans obligations familiales. Les mères de famille préfèrent travailler en journée. Dans ce salon de Genève, environ 80% des employées sont françaises, issues des quartiers.

J'ai suivi mon guide à travers le couloir, derrière ses longs cheveux noirs et ses talons hauts. Clac-clac-clac. On est passées devant la « salle d'exposition » où les clients choisissent leur fille. J'imaginais Camilla et ses collègues, en ligne contre le mur, devant un inconnu. Clac-clac-clac. Sur le mur, le « Menu des plaisirs » : fellation naturelle avec éjaculation sur le corps (170 CHF), fellation royale ou avec éjaculation sur le visage (210 CHF), supplément sodomie ou feuille de rose (+100 CHF), supplément uro (+50 CHF).

Lisa, la patronne du salon, était là, grande, blonde, plantureuse. Elle parle comme elle pense, et elle aime ses deux métiers : « pute et proxénète ». « Tu peux le dire, j'm'en fous En Suisse, ce n'est pas illégal d'être proxénète. » En tant que propriétaire des lieux et « employeur », Lisa prend 50% sur chaque passe. Officiellement, les filles travaillent comme indépendantes, et sont libres d'accepter ou de refuser les prestations proposées dans le « Menu des plaisirs ». Officieusement, elles ont intérêt à accepter ce qui rapporte le plus.

Petite, les cheveux courts, une pochette de travail sous le bras, Laurence ressemblait plus à une employée du Sénat qu'à une ancienne prostituée. Laurence est devenue formatrice en ressources humaines en milieu pénitentiaire. Chaque fois qu'elle doit parler de son histoire, elle tombe malade. « On ne naît pas prostituée. On ne se dit pas un jour : "Oh ouais, tiens, chouette, je vais aller me prostituer." Il y a des facteurs [ ].

Mon expérience ? Une enfance violente, maltraitée, des abus sexuels. Je n'avais pas de chambre, j'ai grandi dans une salle de bains de la taille d'une cellule de prison. J'ai grandi avec la croyance que si maman ne m'aime pas et que si mon père m'a abandonnée à la naissance, c'est parce que j'étais une mauvaise petite fille. Et puis, à l'âge de l'adolescence, j'ai fugué, et je suis tombée sur un réseau de proxénètes. Ils m'ont fait miroiter qu'ils allaient me protéger, m'aimer, tout ce que je n'avais jamais eu. Et le piège s'est resserré. Un beau jour je me suis retrouvée sur les trottoirs de la rue Saint-Denis. » [ ] « J'étais jeune, de la chair fraîche. Je montais, je descendais. Je montais, je descendais. Dix minutes par passe, trente clients par nuit. Et ça m'était tellement insoutenable. On ne parle jamais de tout ça. C'est tellement vulgaire la prostitution ! Si on vous racontait vraiment ce qui se passe avec les clients vous auriez tous un sac à la main avec l'envie de vomir. Alors, pour tenir le coup, j'ai commencé à boire énormément d'alcool. J'avais attrapé une maladie vénérienne et je ne voulais plus travailler. Si on n'avait pas les associations, aujourd'hui je serais morte. » A l'exception du président de la commission, M. Godefroy, les hommes restaient silencieux. Un groupe de sénatrices paraissaient visiblement très embarrassées. Elles avaient reçu ce matin-là des militants du Strass, le « syndicat » des travailleurs du sexe. Eux aussi sont venus auditionner, et, pour eux, la prostitution est un choix.

« Le mec, il arrive, il sent mauvais des aisselles, il sent mauvais de la bouche, il est gros, il est gras, il nous révulse. On le prend. Où est le libre choix ? Vous savez, dans la prostitution, on s'anesthésie. On anesthésie notre corps et notre ressenti. Et est-ce que, au nom de 1% ou 2% de femmes qui disent s'éclater, est-ce qu'on regarde les 2% ou est-ce qu'on regarde les 98% ? [ ] Une loi, elle est bien faite pour la majorité. »

PRECIOUS ET LES RÉSEAUX

Elles arrivent de Roumanie, du Nigeria ou de Chine et traversent nos frontières, à la conquête de leur rêve européen, pour se retrouver sur nos trottoirs. Mais qui sont-elles vraiment ? Qui les écoute ? Elles ne parlent ni à la presse, ni à la police, ni aux sénateurs. Elles auraient beaucoup trop à perdre. Et trop de coups à prendre. Precious, elle, n'a plus à avoir peur, elle a déjà fui. Je suis passée la chercher dans son foyer de migrants, dans la banlieue parisienne. Un hôtel miteux, rempli de cafards et d'odeurs de graisse. Originaire de Benin City, une grande ville dans le sud du Nigeria, elle n'a connu « que les larmes et les soucis ». Son père est mort lorsqu'elle était petite. Sa mère avait une déficience mentale. Precious dormait avec d'autres gamins dans un hangar du marché central, mendiait de la nourriture, jusqu'à ce qu'un homme lui dise qu'il était tombé amoureux et lui propose de venir habiter chez lui. Precious avait 15 ans.

Cet homme était « mauvais, violent et infidèle ». Elle en a eu trois enfants. A 19 ans, Precious décide de chercher du travail [ ]. « La femme m'a dit qu'elle me paierait le voyage jusqu'en Italie, me donnerait des faux papiers une fois sur place, que je n'aurais rien à craindre et que je n'aurais qu'à travailler pour elle pendant quelques années, le temps de rembourser ma dette. » 65 000 euros. Benin City est connue pour être la « capitale » nigériane du trafic des êtres humains. Les « mamas », souvent d'ex-prostituées elles-mêmes, engagent des jeunes femmes par centaines pour repeupler les trottoirs européens, surtout ceux du sud de l'Italie. Elles soudoient la mafia nigériane pour les protéger, qui elle-même reverse sa part de ce commerce lucratif à la mafia italienne.

Precious confie alors ses enfants à leur grand-mère maternelle, promettant qu'elle leur enverra de l'argent. « Bientôt. » Elle ne les a plus jamais revus. « Le voyage en mer était horrible, se souvient-elle. On n'a rien mangé pendant quatre jours. Mais on n'a pas chaviré ! On était tous vivants quand le bateau nous a trouvés. » Ils étaient en Sicile. La suite, toutes les jeunes filles de Benin City la connaissent. A peine était-elle sortie du centre de rétention, un homme est venu les chercher. Il leur a donné des faux papiers, des robes courtes, des talons hauts. Le soir même, elles étaient disséminées sur une route de campagne à attendre les clients. « Le premier jour, j'ai eu dix clients. Le soir, je me souviens, j'ai dû faire chauffer de l'eau, et j'ai mouillé un tissu. Je l'ai mis là ». Elle me montre le bas de son ventre. « Ça calmait un peu la douleur. »

PROMENONS-NOUS

Le brigadier major n'aime pas vraiment faire ses rondes dans le bois. Il n'aime pas non plus arrêter les filles. Mais il a des ordres. « Si ces filles sont maquées, on sait pertinemment qu'elles vont se faire démonter le lendemain. [ ] Elles ont pas affaire à des gentils » Dans le nord-ouest du 16e, la prostitution est africaine. Dans une rue, des Centrafricaines. Dans l'autre, des Nigérianes. Porte Maillot, ce sont les Roumaines. Vers la place de l'Etoile, dans les beaux quartiers, on trouve les mêmes camionnettes depuis dix ans : ce sont les « anciennes ». Dans le bois, lieu privilégié des travesties et des transsexuelles, les réseaux roumains commencent aussi à « poser leurs filles ». Il ne fait vraiment pas chaud ce soir, mais Kristina est nue sous son manteau en fausse fourrure blanche. Ses énormes seins dépassent. Son sexe aussi. Il se balance de droite à gauche, devant la vitre de la voiture. Sa collègue Paola aurait presque l'air très élégant, à côté de Kristina. Elle porte une minirobe bleu nuit ultracourte, qui met en valeur ses longues jambes, parfaitement épilées. Paola aussi était un homme, dans une autre vie. Six mois plus tôt, Paola venait travailler toutes les nuits. Mais maintenant, elle ne vient plus qu'une fois par semaine. De nouvelles « trans » sont arrivées du Pérou, raconte-t-elle. « Elles font leurs affaires pour 5 euros ! 5 euros, tu te rends compte ? » 


LES CLIENTS 

Sa « première fois », c'était en voyage d'affaires dans une petite ville de province. Il s'ennuyait et a passé un coup de fil à la réception de l'hôtel. « Je ne me souviens plus si elle était jolie ou pas. Mais je me souviens de l'avoir trouvée très jeune. Très, très jeune. Et j'étais très gêné. [ ] Je ne sais pas comment c'est avec les autres, mais pour moi, c'était le plus important : qu'elle puisse avoir du plaisir. » Evidemment, elle en a eu. Evidemment, c'est ce qu'elle lui a fait croire. Sa deuxième fois, c'était à Vegas. Le long de la route, sous la lumière des lampadaires, comme dans un mauvais remake de « Pretty Woman ». « Je l'ai embarquée comme j'aurais pris un rail de coke. » Il se souvient juste que le lendemain, en repassant sur la même route, de jour, il pouvait voir le visage des femmes posées sur le trottoir. « La lumière révélait les cicatrices de leur vie. Ça avait l'air triste. » Jean-Marie est un ancien ouvrier manutentionnaire, mais il ressemble davantage à un philosophe communiste de l'Est parisien avec ses cheveux grisonnants et son corps chétif. Jean-Marie est un habitué du milieu. Ou plutôt était, puisqu'il a « totalement arrêté ». C'est peut-être un hasard, mais il garde la date de sa dernière passe profondément ancrée dans sa mémoire, comme les prostituées se rappellent la date exacte de leur premier client.

A l'âge de 21 ans, Jean-Marie allait deux ou trois fois par semaine rue Saint-Denis. Puis il a commencé à contacter des escorts. « Je me suis dit que ça serait sans doute plus cher, mais qu'elles travaillaient plus librement Quelle connerie ! », lâchet-il. À l'époque, Jean-Marie multiplie les heures sup à l'usine pour assouvir sa libido et ses fantasmes coûteux. Il entre alors dans un processus « purement masturbatoire », où son désir seul importe. « Pendant l'acte, on se recentre sur ses droits, ses besoins et sa propre souffrance. Je refusais de voir les signes de leur trauma, quand il y en avait un. » Les signes du trauma : la dissociation de l'esprit pendant la relation, un corps abîmé, l'alcoolisme, la drogue, les scarifications, l'agressivité. C'est sans doute pour cela que les clients préfèrent changer régulièrement de filles, pour éviter de percer les secrets d'une intimité qui leur ferait prendre conscience qu'ils font partie intégrante de ce parcours.

La majorité des sites d'escorting propose désormais une partie « commentaires » où les clients peuvent noter et évaluer les performances et l'« équilibre » des filles juste en dessous de leur profil. Comme un adhérent de Airbnb donnerait cinq étoiles à sa dernière location d'appartement. Le moindre signe de non-perfection féminine est jugé : une cicatrice en bas du mamelon prouve qu'« elle a les seins refaits ». Pire encore, la cicatrice d'une césarienne. Toute expression d'une vie extérieure est proscrite. Une bonne prostituée doit avoir un corps de top model. Elle doit prendre son pied, et « aimer ça ». Elle doit aussi avoir de la conversation, parce qu'on « attend plus d'une femme qu'un seul trou à bourriner ». Un client explique qu'il a lourdement insisté pour qu'une fille le « case » entre deux clients. Ça ne l'a pas empêché, ensuite, de se plaindre de « la demoiselle » : « Elle était assez rétive au toucher plus approfondi. » Dans un élan de compréhension et sans une seule faute d'orthographe, il poursuit : « Si elle avait enchaîné les rendez-vous dans la journée, peut-être commençait-elle à surchauffer ! » Smiley clin d'oeil. LOL.

MÉLANIE ET LE PROCÈS DU CARLTON

Mélanie parvenait encore à maintenir les apparences jusqu'au 5 février 2015, jour où elle a été convoquée au tribunal de Lille pour témoigner au procès du Carlton. Depuis, elle « craque ». [ ] Mélanie n'a rencontré Dominique Strauss-Kahn que le jour des auditions, mais elle avait travaillé pour Dodo la Saumure, le proxénète le plus célèbre de France et de Belgique. « Dodo », comme elle l'appelle. Quand elle ne l'appelle pas le « gros porc » ou le « salaud ». Prostituée depuis l'âge de 17 ans, elle a tout fait. Les bars à champagne, où elle touchait des commissions sur chaque bouteille. Huit par nuit en moyenne, et autant d'allers-retours aux toilettes pour laisser l'alcool passer par la chasse d'eau. Mélanie a fait les vitrines de Gand, les maisons closes de Tournai, les bordels de Bruges, où les clients et les employeurs la forçaient à faire « des fellations sans capote ». Jusqu'à l'âge de 19 ans. Avant de « replonger » à 25 ans. Ou peut-être bien avant. « J'ai perdu la notion du temps », assure-t-elle. Elle proposait ses services par petites annonces postées sur internet. Et Mélanie assure avoir vu défiler des « hommes importants » : des célébrités, des sportifs, des avocats, des acteurs, des médecins. Puis, un jour, deux agents de police ont frappé à sa porte et lui ont ordonné de venir témoigner contre son ancien proxénète, Dodo. Son nom a été repris dans la presse, son visage aussi. Ses proches l'ont reconnue, ses voisins, ses anciens employeurs. Son ex-mari aussi, avec qui elle est en bataille judiciaire pour récupérer la garde de ses deux enfants. Il lui demande désormais des dommages et intérêts pour le préjudice subi par les gamins. Professionnellement, le procès lui a fait « une sacrée pub », avoue-t-elle.

Sauf que, depuis le procès, Mélanie fait « face à son enfance » : « En écoutant les témoignages de Jade et de Mounia [les deux ex-prostituées qui ont participé aux soirées avec DSK, NDLR], ça m'a rappelé tout ce que j'avais vécu. » Ça lui a rappelé son viol, lorsqu'elle avait 13 ans. Ça lui a rappelé sa mère, « une femme vénale ». [ ] « Une prostituée dans un autre genre. » Mélanie n'avait pas 5 ans qu'elle lui promettait déjà un avenir de « pute ». Mélanie aimerait bien se reconstruire. Mais pour aller où ? Comment en sortir ? « On me propose 10 000 euros pour un week-end Tu dirais quoi, toi ? » A force de jouer au caméléon, Mélanie s'est perdue. « Je me battrai toute ma vie pour que mes enfants deviennent quelqu'un. Pas comme moi. Moi, je ne suis personne. Je suis déjà morte dix fois, vingt fois, trente fois ». Elle réajuste sa perruque. « Je ne peux même plus te dire combien de fois je suis morte. » 


"ZAZA LA GRENOUILLE" 

Isabelle est alcoolique depuis l'âge de 8 ans. Elle aimerait bien arrêter de marauder dans le camping-car. Mais, chaque fois, elle « retombe dedans ». Surtout à partir du 15 du mois, quand l'argent du RSA est épuisé. « J'ai besoin d'écarter les cuisses pour m'acheter de l'alcool et j'ai besoin de l'alcool pour oublier que je les ai écartées », lâche-t-elle.

Je pourrais raconter que son père a tué sa mère lorsqu'elle avait 2 ans, en la balançant depuis une voiture en marche. Je pourrais raconter que la petite fille a été ballottée d'oncles en cousins pendant l'incarcération de son père. Qu'elle est tombée enceinte de jumelles à 16 ans, et qu'elle a fait sa première passe contre deux steaks, chez le boucher du village. Après, elle faisait payer 25 euros la fellation. « J'savais pas vraiment les prix, je savais pas c'que j'valais », dit-elle. Je pourrais écrire tout cela.

Mais avec quels mots raconte-t-on l'inimaginable ? Isabelle a 38 ans, un visage abîmé par l'alcool et un corps enfantin. Zaza s'est installée ici il y a deux ans avec son mari, un ancien client. Il n'aime pas beaucoup quand Zaza part se prostituer, mais il n'a pas vraiment le choix. Isabelle est violente. Et lui aussi, paraît-il. Elle m'a fait visiter sa maison. Un musée des grenouilles. Dans son ancien village, les voisins la surnommaient « la grenouille » parce qu'elle marchait toujours « les pattes écartées ». Alors elle a commencé la collection. « Pour leur dire : "Je vous emmerde. J'assume." » A l'étage, la chambre de son petit dernier. Il a été placé, comme ses deux filles aînées. Mais la maman a tout laissé intact pour « quand il reviendra ». En redescendant sur la terrasse, Isabelle s'est mise à pleurer. « Je rigole, je fais des blagues et tout, mais dans le fond, ça va pas. Je prends six douches par jour. Mon mari, il peut même plus me toucher. Je me dégoûte. » 


© Premier Parallèle, 2015. Les intertitres sont de la rédaction.