jeudi 11 juin 2015

Les prostituées chinoises de Paris, entre crainte de la police et quête de leurs droits

Elles sont longtemps restées de petites silhouettes arpentant les boulevards parisiens, craintives, muettes, presque inexistantes. Mais désormais, les chinoises de Paris sont de toutes les manifestations pour les droits des travailleurs du sexe et veulent se faire entendre.


Sur le boulevard de Belleville, dans l'est parisien, elles déambulent tous les jours, en jupes courtes, shorts, ou pantalons moulants; d'autres discutent entre elles, adossées aux immeubles ou dans le renfoncement de vitrines.

Celles que l'on appelle "les marcheuses" sont "de plus en plus nombreuses", estime Médecins du Monde, qui les rencontre chaque semaine dans un bus itinérant présent sur leurs lieux de prostitution, à Belleville, mais aussi Porte de Choisy (sud-est de Paris), Boulevard de Crimée (nord-est), ou Strasbourg-Saint-Denis, haut lieu de la prostitution parisienne.

Agées en moyenne de 40 à 50 ans, la plupart sont d'anciennes ouvrières du nord-est de la Chine, arrivées en France à la suite de fermetures massives d'usines.

Comme Ahua, 45 ans, elles ont commencé par de petits boulots de nounous ou de femmes de ménage, dans la communauté chinoise déjà installée en France. Mais beaucoup se sont retrouvées exploitées, avec des salaires dérisoires ne permettant pas de survivre, d'envoyer de l'argent à leur famille en Chine, ni de rembourser les passeurs qui leur ont procuré visa et faux papiers.

Après avoir appris que d'autres femmes dans la même situation précaire vendaient leurs charmes, Ahua a franchi le pas. "On est toutes des mères, on a des enfants, on vient ici pour gagner de l'argent et avoir une meilleure situation", résume-t-elle.

Ajie, 42 ans, cheveux courts, acquiesce. Mais comme les autres, elle n'a pas eu le courage d'avouer sa situation à sa famille. "On n'ose pas en parler, ils pensent qu'on a un autre métier".

Toutes deux militent au sein des Roses d'acier, un collectif de prostituées chinoises récemment constitué. L'objectif: "défendre nos droits et être solidaires entre nous", explique la présidente, Ajing, grande femme mince en short et baskets roses.

"On veut dire les difficultés et la vulnérabilité des travailleuses du sexe chinoises en France", dit-elle. "En tant qu'étrangères, beaucoup n'ont pas de papiers et ne peuvent pas travailler, sans compter qu'on ne parle pas la langue. Nos conditions de travail, de logement, sont difficiles".

- Proxénétisme hôtelier -

Si elles affirment ne pas être sous le joug d'un homme ou d'un réseau, elles sont souvent victimes de proxénétisme hôtelier, car ceux qui leur louent des appartements -eux-mêmes issus de la communauté chinoise-, leur font payer des loyers exorbitants, qu'elles partagent à plusieurs.

Leur principal problème? le "harcèlement" policier, une multitude de contrôles et des arrestations pour racolage "même quand on n'a pas racolé", dénoncent-elles. "On vit comme des rats. La prostitution n'est pas interdite en France, mais on est discriminées", résume Ajie.

"Comme on a peur de la police, si on est agressée par un client, on n'ose pas porter plainte", ajoute Ajing.

Toutes ont été victimes d'agressions, commises par des clients qui exigent, après la passe, de récupérer leur argent, ou qui refusent de payer et les violent.

Elles sont également confrontées à l'hostilité de la communauté chinoise, qui "considère qu'on est des éléments dangereux, qu'on représente une saleté", explique Ajing. "Les gens nous insultent, nous crachent dessus", raconte Ahua.

Depuis peu, elles déplorent de nouvelles pressions policières. "Ils sont présents tous les jours, nous contrôlent plusieurs fois, déchirent les titres de séjour de celles qui en ont. On a peur, on ne gagne plus d'argent", se désole Ajing.

Pour continuer à exercer, certaines se tournent vers internet, en passant par des intermédiaires, qui prennent une commission au passage. Une autre forme de proxénétisme, déplore Médecins du Monde.

Toutes voudraient voir enfin abroger le délit de racolage, comme le propose une proposition de loi examinée vendredi à l'Assemblée. Mais elles craignent tout autant la pénalisation des clients, prévue par le même texte. "Si on n'a plus de clients, on ne pourra plus manger", conclut Ahua.

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