samedi 4 juillet 2015

LIVRE DU MOIS - Les neurones enchantés - P. Boulez, J-P Changeux, P. Manoury (Éd. Odile Jacob)

Peut-on concevoir une neurobiologie de l'art ? Comment le cerveau passe-t-il de la perception du bruit à la production de sons musicaux ? Comment évolue-t-il entre époques et cultures, entre bruits, sons animaux et productions numériques ? Quelles aires cérébrales sont activées lors d'écoute musicale ? Toutes ces questions sont dans ce récent ouvrage discutées tambour battant par Pierre Boulez, figure majeure de la musique vivante, le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux et le compositeur Philippe Manoury.


Les rapports entre musique vocale et corps neuronal mais aussi les effets neurophysiologiques des notes et des accords musicaux sont mis évidence. Le processus de composition créative décrit par Pierre Boulez conduit à affirmer que « le cerveau reproduit en des temps beaucoup plus brefs une évolution intérieure ». Les auteurs s'entendent à mettre en avant l'importance de la musique dans l'éducation et « son effet stimulateur sur les capacités mentales, qui sollicite et développe l'attention », à soi et aux autres.

PRIX : 23,90 euros / 39,90 $CAN
PAGES : 256
ÉDITEUR : Odile Jacob


Le Point, no. 2194 - Musique, jeudi 2 octobre 2014, p. 98,100
Changeux dans la tête de Boulez
Thomas Mahler

Avec « Les neurones enchantés », Pierre Boulez et Jean-Pierre Changeux racontent ce qui se passe dans la tête du compositeur.

L'un est notre plus célèbre neurobiologiste, professeur honoraire au Collège de France, auteur, avec « L'homme neuronal » (1983), d'un de ces livres qui font date et débat, un ardent matérialiste n'ayant pas oublié d'aller chercher des nourritures plus spirituelles du côté de Bach ou Monteverdi. L'autre est la dernière icône de la musique contemporaine, disciple d'Olivier Messiaen, fondateur de l'Ircam, compositeur novateur et chef d'orchestre célébré qui n'a jamais eu peur de penser la musique en se frottant à la réflexion théorique. Lui aussi, avec des oeuvres comme « Le marteau sans maître », a su secouer sa discipline. Jean-Pierre Changeux, 78 ans, et Pierre Boulez, 89 ans, ont longtemps échangé et débattu. Cosigné avec le compositeur Philippe Manoury, « Les neurones enchantés » est le fruit de ce passionnant dialogue entre synapses et notes. Comment est née la mélodie ? Comment le cerveau permet-il de produire de la beauté ? Les chefs-d'oeuvre proviennent-ils d'un don divin ou d'un plus prosaïque darwinisme mental ? Les spectaculaires avancées des neurosciences permettent-elles de mieux éclairer les mystères de la création ? Mais, audelà de ces allers-retours entre la science et l'art, cet ouvrage est aussi un état des lieux désenchanté sur la perte de repères esthétiques et sur une « époque tintamarresque » qui a complètement délaissé l' « éducation de l'oreille » . Or, comme le rappellent Pierre Boulez et Jean-Pierre Changeux, si la musique n'adoucit sans doute pas les moeurs (il suffit d'écouter une marche militaire), elle fortifie, l'imagerie médicale le prouve, notre cerveau.

EXTRAITS


« La musique est l'art le plus conservateur »


Pierre Boulez : Il n'y a pas de marché de la musique, donc pas de spéculation financière. C'est d'ailleurs son seul avantage. La musique est très certainement protégée de la spéculation, qui n'intervient que beaucoup plus tard, premièrement sur les manuscrits, qui ont pris une valeur qu'ils n'avaient pas jusqu'alors et qui deviennent sujets à spéculation, et deuxièmement sur ce qui regarde le nombre d'entrées, le box-office. Si on donne du Wagner, les salles sont pleines; si on propose une création, une salle est aux deux tiers vide. Il n'y a donc pas de compétition dans le sens où les oeuvres gagneraient parce qu'elles sont ce qu'elles sont et où elles perdraient parce qu'elles sont ce qu'elles sont, à savoir des incursions dans la nouveauté. Mais certaines habitudes sont difficiles à modifier. Quand c'est l'événement du jour, les gens affluent. Ce qui importe, c'est la mode du moment, être avec ou contre la mode. Si on offre quelque chose qui va dans le sens de la mode, le public vient par curiosité. Si c'est quelque chose qui va à l'encontre de la mode, quelque chose de plus difficile, de plus « rébarbatif », le public ne vient pas, parce qu'il craint la nouveauté. Et la crainte de la nouveauté est beaucoup plus grande que le désir de nouveauté. Le nouveau peut être désiré en art et dans certains types de littérature, fût-ce sous la forme de simple compactage renouvelé. Mais la musique est l'art où le conservatisme est le plus profondément ancré, pour des raisons budgétaires, mais aussi proprement esthétiques. Sa pratique, son existence sociale se sont figées dans des concerts très formatés, hérités du XIXe siècle, alors que le compositeur, quant à lui, loin de rester inerte dans un monde mouvant, s'est mis à jouer avec lui-même, à s'inventer et à s'imposer ses propres règles. Dans le sillage de la Révolution française, c'est Beethoven qui a ouvert la voie : il a été le premier musicien à imposer absolument sa propre personnalité d'artiste, indépendante et libre.


« Il faut capturer la nouveauté »


Jean-Pierre Changeux : Pour quelle raison, Pierre Boulez, au long de votre vaste carrière de compositeur, avez-vous toujours été particulièrement soucieux de renouvellement, qui apparaît comme un élément fondamental de votre oeuvre ? P. B. : Je dirai que c'est une nécessité biologique.

J.-P. C. : C'est exactement la réponse que je souhaitais ! Comment voyez-vous cette biologie ?

P. B. : On ne peut tout simplement pas refaire toujours les mêmes gestes. C'est une question de gêne vis-à-vis de soi-même. « J'ai déjà fait cela », se dit-on alors.

J.-P. C. : S'agit-il de gêne ou d'ennui, de fatigue ?

P. B. : D'une gêne, qui finit par devenir insupportable.

J.-P. C. : Vous parlez aussi parfois de « système ouvert », ce qui évoque l'idée d'un système vivant se renouvelant en permanence, dans une sorte de course vers la nouveauté.

P. B. : Il faut attendre l'accident et en profiter. Quelque chose d'imprévu vient troubler le sommeil et faire réagir. « Tiens, se dit-on, c'est vrai, je n'avais pas songé à cela. »

J.-P. C. : Vous capturez la nouveauté.

P. B. : Il faut capturer la nouveauté et se l'approprier. Le compositeur est un prédateur : tout et n'importe quoi peut susciter un tel comportement - y compris des choses dont on se demande ensuite comment il se fait qu'elles ont eu une telle influence. Entre ces choses et soi surgit soudain une actualité qu'après coup on peut ne plus comprendre, mais qu'il faut saisir sur le moment. Et, bien que l'on soit conscient de ce que l'on a fait, on ne peut pas revenir en arrière. Je comparerai ce phénomène à ce qui se passe dans les contes de fées. Pour aller délivrer une pucelle, le chevalier passe à travers une forêt enchantée et il ne peut plus revenir en arrière, parce que la forêt s'est reconstituée derrière lui.

J.-P. C. : Pourrait-on comparer ce renouvellement au progrès scientifique ?

P. B. : Il s'agit de renouvellement et non de progrès. On ne fait pas de progrès sur Mozart.


La musique face au fanatisme ?


J.-P. C. : Nous vivons une époque où le communautarisme, où la question de l'appartenance à un groupe culturel ou ethnique défini est extrêmement importante, envahissante et créatrice de conflits. L'oeuvre d'art, étant singulière et propre à un individu particulier, ne pourrait-elle pas acquérir des traits d'universalité qui permettraient une certaine forme de réconciliation, dans la mesure où l'individu singulier vise à l'universalité ?

P. B. : J'estime que les communautarismes constituent une force beaucoup plus redoutable que n'importe quelle universalité cultivée. Ils atteignent, pour leur part, à une universalité par la force. On a parfois l'impression de vivre dans une civilisation en déclin, confrontée à des communautarismes effrayants. La fanatisation de la religion est par exemple extrêmement dangereuse.

J.-P. C. : La musique n'a-t-elle pas une fonction « salvatrice », pour recourir aux termes de ceux contre lesquels il conviendrait de lutter ?

P. B. : J'aimerais le croire, mais je crains que cela ne soit pas le cas, que la force brute se soucie fort peu de notre universalité de la culture.


La substance grise des musiciens


Jean-Pierre Changeux : De nombreux travaux d'imagerie révèlent les changements attendus de l'organisation cérébrale associés à l'apprentissage de la musique. Des différences ont été observées au niveau de la substance grise entre musiciens et non-musiciens; la plupart des pianistes montrent une configuration particulière sur les deux hémisphères, alors que les joueurs d'instruments à corde montrent une même particularité seulement sur l'hémisphère droit. Une réduction des activations des aires motrices a aussi été démontrée chez les musiciens comparés aux non-musiciens. Autrement dit, la pratique de la musique à long terme modifie l'organisation du cerveau. Mais des changements rapides d'activation s'observent au niveau du cortex à la suite de seulement vingt minutes d'exercice musical

Notes :
Jean-Pierre Changeux Neurobiologiste, professeur honoraire au Collège de France, membre de l'Académie des sciences.
Pierre Boulez Chef d'orchestre, compositeur, fondateur de l'Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam).

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Les Echos, no. 21786 - Idées & Débats, lundi 6 octobre 2014, p. 9
Le livre du jour - Dans le cerveau d'un musicien - YANN VERDO
Les Neurones enchantés (Le cerveau et la musiquepar Pierre Boulez, Jean-Pierre Changeux et Philippe Manoury,Odile Jacob,2014.)


Le propos : Le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux, bien connu du public depuis son best-seller « L'Homme neuronal » ; le chef d'orchestre et compositeur Pierre Boulez, qu'on ne présente plus; et, mezza voce, un autre musicien, Philippe Manoury, grand admirateur de Boulez et élu compositeur de l'année il y a deux ans pour « La Nuit de Gutenberg » ... Ne voilà-t-il pas un fort joli trio ? Trio d'autant plus heureux que chacun de ces trois solistes connaît fort bien la partition des deux autres. L'intérêt tout particulier que porte Jean-Pierre Changeux pour les rapports croisés de l'esthétique et de la neurobiologie avait déjà nourri son précédent ouvrage, « Du Vrai, du Beau, du Bien » . Pierre Boulez est autant un penseur et un théoricien de la musique qu'un musicien. Quant à Philippe Manoury, aussi pétri de culture musicale que familier avec les concepts scientifiques, il joue très habilement son rôle de passeur. Le résultat est un dialogue enlevé, parfois ardu mais toujours dense et riche. Une passionnante descente dans les méandres cérébraux (mais pas seulement) de la création musicale.

La citation
« La musique se distingue des arts plastiques, architecture, sculpture, peinture - qui requièrent l'espace comme condition primordiale de leur existence et qui se livrent à nous en un seul coup d'oeil - parce qu'elle s'inscrit dans le temps. »

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Lire, no. 429 - Octobre 2014, p. 88
Cerveaux absolus
Françoise Monier

BOULEZ, CHANGEUX, MANOURY Un neurobiologiste et deux compositeurs tentent de capter les processus cérébraux déclenchés lors de la création musicale.

Que se passe-t-il dans la tête du compositeur quand il crée une musique? Et dans celle de l'auditeur quand il l'écoute? Trois hommes remarquables tentent d'élucider le mystère et dévoilent, chapitre après chapitre, les dernières avancées de la science du cerveau et de la musicologie. Jean-Pierre Changeux, le plus célèbre des neurobiologistes français, passé par le Collège de France, immensément cultivé et auteur de nombreux livres dont Du vrai, du beau, du bien (Odile Jacob). Pierre Boulez, compositeur et chef d'orchestre, pianiste précoce, élève, au Conservatoire de Paris, d'Olivier Messiaen et créateur, en 1969, de l'Ircam, qui réunit chercheurs en informatique et musiciens pour créer la musique de demain. Ses oeuvres les plus jouées, Le Marteau sans maître et sa Troisième Sonate pour piano, s'imposent comme références. Philippe Manoury représente la jeune génération. Influencé par Xenakis, Stockhausen et Boulez, il a rejoint l'Ircam en 1980 et connaît l'Amérique comme le Japon.

Ce trio exceptionnel a accepté l'exercice périlleux de la confrontation d'univers différents. Pour faire sentir les processus biologiques, neurologiques et intellectuels qui entrent en action lorsque l'on crée une oeuvre musicale. Changeux révèle à quel point, depuis quelques années, on peut voir (schémas à l'appui) les différentes zones du cerveau s'animer sous l'impulsion du compositeur. Comment les circuits neuronaux ont changé depuis le paléolithique. Un débat sur le chant des oiseaux confronte les trilles utilitaires des bêtes à plumes aux notes créatives des hommes. Quelques musiciens ont influencé le trio : Guillaume de Machaut, Stravinsky, Debussy, Wagner, Schönberg et Messiaen. Qui a avoué, un jour, à Boulez qu'il ne copiait pas les chants des oiseaux, mais qu'il les « transcrivait » . On est stupéfait par la minutie du travail de Boulez lors de la réflexion

théorique, de l'écriture et enfin pendant l'exécution de l'oeuvre elle-même. Et aussi par son exigence, contrebalancée par son humour : la définition de la musique, dans l'Encyclopédie, rédigée par Rousseau, « sent la bergerie » . Loin de se réfugier dans une tour d'ivoire, Boulez s'indigne que l'éducation musicale soit, chez nous, sinistrée. Un appel cinglant aux politiques.

Neurones enchantés par Pierre Boulez, Jean-Pierre Changeux, Philippe Manoury, 256 p., Odile Jacob, 23,90


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Le Figaro, no. 21889 - Le Figaro, lundi 22 décembre 2014, p. 8
INTERVIEW - Jean-Pierre Changeux : « une véritable avancée contre des cancers très agressifs »
Dans le cadre d'un partenariat avec l'Académie des sciences, le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux fait le bilan de l'année dans les domaines des sciences de la vie et de la santé.

Ce sont sa pertinence et son rire qui frappent. Le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux est professeur au Collège de France, à l'Institut Pasteur et membre de l'Académie des sciences. Dans son bureau de l'Institut Pasteur, aux murs et aux tables couverts de livres et de revues scientifiques et artistiques, avec quelques tableaux, il a accepté de se pencher, en tant que « volontaire désigné » par l'Académie des sciences, dit-il en riant, sur les points forts de l'année 2014 dans les domaines des sciences de la vie et de la santé. Lui qui, à 78 ans, reste plus que jamais en activité. Il vient de publier avec deux compositeurs, Pierre Boulez et Philippe Manoury, un livre sur musique et cerveau intitulé Neurones enchantés (Odile Jacob, 256 p., 23,90 euros).


LE FIGARO. - Quels sont les points forts des sciences de la vie en 2014 ?

Jean-Pierre CHANGEUX. Après réflexion et enquête auprès de mes collègues, j'en distinguerais sept dans les domaines du cerveau, de la génétique, de la pharmacologie et de futurs traitements prometteurs. En ce qui concerne le cerveau, il y a eu deux avancées significatives en 2014. L'une est la réalisation d'un véritable atlas à haute résolution et en 3D du cerveau humain. Il révèle la distribution spatiale de multiples récepteurs de neurotransmetteurs dans le cortex cérébral. Et il montre en particulier que la densité et la distribution de quinze types différents de récepteurs dans les circuits corticaux dédiés au langage sont identiques mais différent d'autres aires cérébrales non impliquées dans le langage. C'est un progrès significatif dans la compréhension détaillée du fonctionnement cérébral.

L'autre avancée dans le champ de la neuroscience concerne la mémoire et l'acquisition des souvenirs. Ainsi, il a été montré qu'on pouvait, chez des animaux de laboratoire, substituer un souvenir par un autre, voire introduire de faux souvenirs dans leur mémoire par des manipulations sur leur hippocampe, une zone clé dans la mise en place des mémoires.

Qu'en est-il des avancées en génétique ?

Citons tout d'abord une nouvelle technologie de ciblage génétique. Cette méthode permet d'effectuer des modifications très précises, exactement où on veut, grâce à des acides ribonucléiques qui servent de têtes chercheuses et d'une enzyme permettant de couper les brins d'ADN puis de les recoller. Cette méthode est applicable chez les animaux comme chez les plantes. Pour ces dernières, la méthode est particulièrement intéressante pour créer de nouvelles variétés dans des conditions mieux contrôlées que par le passé.

Autre volet génétique important, la mise en évidence de la multiplicité des déterminants génétiques dans les maladies mentales comme l'autisme ou la schizophrénie. Ainsi, dans l'un et l'autre cas, il a été montré que les gènes de prédisposition sont supérieurs à la centaine. Ce n'est pas « un gène pour une maladie » . Mais des « assemblées cohérentes » de gènes engagées dans la formation de réseaux de neurones au cours du développement.

Cela a des conséquences importantes : d'une part, il va sans doute falloir revoir la classification des maladies mentales ; et d'autre part, on peut concevoir une nouvelle pharmacologie visant la mise en place des synapses, ces points de contact entre neurones.

Y a-t-il eu des avancées en thérapeutique ?

Oui, il y en a eu. Une véritable avancée concerne des cancers particulièrement agressifs comme le mélanome. La pro- duction standard d'anticorps antitumoraux ne permet pas de lutter efficacement contre l'évolution de cancers graves de ce type. La nouvelle thérapie consiste à doper le système immunitaire et particulièrement les lymphocytes T, qui vont s'attaquer directement aux cellules cancéreuses. Ces lymphocytes T sont soumis naturellement à un contrôle par le corps qui inhibe leur activité pour préserver l'équilibre du système immunitaire. Il a été montré qu'en visant, avec des anticorps monoclonaux, les récepteurs situés à la surface des lymphocytes T par lesquels transitent les « ordres » d'inhibition de leur activité, ces cellules de défense sont hyperactivées et deviennent bien plus efficaces contre les cellules tumorales. C'est le cas des mélanomes pour lesquels des taux élevés de rémission, souvent de longue durée, ont été observés. Ce traitement a été approuvé par la FDA aux États-Unis. Autre avancée, et j'en suis heureux puisqu'elle s'est développée à partir des travaux de mon laboratoire, une nouvelle approche de la pharmacologie, dite « allostérique » .

Classiquement, la conception de nouveaux médicaments se fonde sur l'idée que les agents pharmacologiques actifs sont des analogues structuraux. Ceux-ci ont une activité semblable à celle des neurotransmetteurs ou des hormones concernés ou une activité compétitive lorsqu'ils se fixent sur leurs récepteurs cellulaires. Cette nouvelle approche repose sur la découverte, déjà ancienne, que ces récepteurs possèdent des sites modulateurs sur lesquels ne se fixent pas les ligands naturels. On ne s'attaque donc pas directement aux sites récepteurs, on joue indirectement sur leur modulation, avec l'avantage de moins d'effets secondaires. Des molécules issues de cette approche sont déjà sur le marché et des dizaines d'autres sont en cours de développement.

Qu'elle est pour vous l'avancée la plus surprenante ?

Je choisirai l'exemple du microbiome intestinal, qui fait l'objet de nombreuses recherches avec des résultats étonnants. Le microbiome intestinal est l'ensemble de bactéries vivant dans notre tube digestif. On estime qu'il compte près de 15 000 espèces différentes de bactéries. Et si l'on prend l'ensemble de la flore microbienne, le nombre est environ cent fois supérieur à celui des cellules formant un corps humain. On sait que la composition de ce microbiome varie au cours de la vie et qu'elle est en relation avec diverses pathologies associées par exemple à la grossesse et à la prématurité ou avec le diabète de type 2. Mais on vient de découvrir un lien inattendu entre microbiome et cerveau. D'une part en comparant le comportement de souris avec ou sans flore intestinale, mais aussi en montrant une variation du microbiome avec des maladies comme l'autisme, la dépression ou l'anxiété. Bien des recherches restent à mener pour éclaircir tout cela. Il y a du pain sur la planche pour 2015.

PROPOS RECUEILLIS PAR Jean-Luc Nothias jlnothias@lefigaro.fr

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L'Opinion (site web) - Aucune, jeudi 23 octobre 2014
INTERVIEW - Jean-Pierre Changeux : « Il ne faut plus compter sur les multinationales pharmaceutiques qui préfèrent investir sur le cancer ou le diabète, qui sont plus rapidement rentables »
Le projet européen qui va faire progresser la compréhension du cerveau
Propos recueillis par Stéphane Marchand

Jean-Pierre Changeux, neurobiologiste, est professeur honoraire au Collège de France et à l'Institut Pasteur. Il est réputé pour ses découvertes sur la structure et la fonction des protéines, le développement précoce du système nerveux et la théorie de l'épigénèse par stabilisation sélective des synapses. Le neurobiologiste est connu du public non scientifique pour des idées concernant la relation entre l'esprit et le cerveau. Depuis 2013, il codirige le volet éthique du programme européen Human Brain Project. Il est l'auteur, avec Pierre Boulez et Philippe Manoury, des Neurones enchantés (Odile Jacob, 256 p., 23,90 euros).


Vous participez au Human Brain Project (HBP) européen, en tant que responsable de l'éthique. En quoi consiste ce projet ?

L'Europe a décidé d'investir massivement dans les technologies émergentes et le projet Humain Brain en fait partie. L'objectif du HBP est d'avancer dans la compréhension du cerveau humain et de ses maladies en associant les nouvelles technologies informatiques à la recherche en neuroscience. En collaborant à l'échelle européenne, je dirais même mondiale, nous cherchons à découvrir comment fonctionne le cerveau de l'être humain dans l'ensemble de ses dispositions. Des plus élémentaires comme les comportements locomoteurs, la perception sensorielle, la vie végétative, jusqu'aux fonctions supérieures comme la conscience, le raisonnement, le langage et la vie sociale. Sans oublier les mécanismes de la veille et du sommeil. C'est l'équivalent du CERN pour les neurosciences. Un enjeu beaucoup plus important que la conquête de la Lune.

Les neurosciences existent pourtant depuis longtemps...

Les connaissances en neuroscience se développent simultanément dans une multitude de champs disciplinaires avec plus de cent mille articles publiés chaque année. Mais ces champs disciplinaires sont très spécialisés et communiquent mal entre eux. Contrairement aux physiciens qui disposent de théories générales établies sur lesquelles ils s'appuient pour construire leurs expériences, nous disposons essentiellement de règles locales sur les protéines régulatrices, la synapse, les réseaux de neurones, le codage neuronal... Mais pas assez de grandes théories fondatrices sur la manière dont le cerveau se construit à partir de nos gènes et de notre environnement ou comment se produisent les prises de décisions conscientes dans notre cerveau. Il serait fascinant de pouvoir dire un jour comment quelques modifications simples de notre génome peuvent produire un cerveau dyslexique ou comment apparaissent l'autisme ou la schizophrénie.

Le Human Brain Project va mobiliser un milliard d'euros sur dix ans. Certains scientifiques, y compris au sein du HBP, estiment que cet effort est à la fois démesuré et prématuré.

Ah non ! Le budget européen de la santé pour les maladies neurologiques et psychiatriques est de l'ordre de 800 milliards d'euros et il va encore augmenter avec le vieillissement. Nous avons le devoir de trouver de nouveaux agents pharmacologiques pour lutter contre Alzheimer, Parkinson, la schizophrénie et les AVC. Malheureusement, la plupart des multinationales pharmaceutiques abandonnent ou ralentissent leur effort de recherche en neuroscience. Elles préfèrent investir sur le cancer, les troubles cardiaques ou le diabète, pour lesquelles on dispose de marqueurs biologiques bien définis et qui sont plus rapidement rentables. Je crois qu'il ne faut plus compter sur les multinationales pharmaceutiques privées. Il faut créer une grande fondation internationale, reconnue d'utilité publique, qui soit non profit, comme disent les anglo-saxons, bien dotée par des mécènes et axée sur la recherche fondamentale et la découverte de nouveaux types de médicaments, pas sur le profit.

Existe-t-il des avancées récentes sur les maladies mentales ?

On achoppe sur les médicaments. En revanche, en amont, les connaissances fondamentales sur Alzheimer ont considérablement progressé. De même sur les aspects génétiques des troubles bipolaires, de la schizophrénie. Les connaissances sur l'autisme se sont enrichies des découvertes des premiers gènes de prédisposition par Thomas Bourgeron, à l'Institut Pasteur. Christine Petit, également à Pasteur, a identifié les premiers gènes de la surdité. Il y a beaucoup d'espoirs aussi avec la neurogenèse adulte, c'est-à-dire la capacité de réparer le cerveau lésé par un traumatisme. Ce sont des étapes fondamentales.

Le pari du HBP repose sur le développement d'ordinateurs d'une puissance de calcul inatteignable aujourd'hui. Ce parti pris technologique ne va-t-il pas trop loin ?

Nos fonctions cérébrales sont désormais accessibles au niveau moléculaire, notre cerveau est une machine chimique, bien que d'une extraordinaire complexité. Il est désormais possible, par des simulations informatiques, de mieux comprendre, par exemple, l'effet de drogues sur les récepteurs cérébraux. Le volet informatique du projet est donc capital : développer toutes les technologies qui peuvent s'inspirer du cerveau de l'homme, l'intelligence artificielle bien sûr, mais aussi certains ordinateurs neuro-morphiques dont le hardware s'inspire des circuits neuronaux, et qui pourront peut-être, un jour, rivaliser avec le cerveau humain, ses 86 milliards de neurones et leurs 100 000 milliards de connexions mutuelles. En incluant, bien sûr, la robotique. Les ordinateurs classiques sont très performants pour les calculs multiples en série qui peuvent impliquer de grands ensembles de données, mais ils peinent à effectuer des calculs en parallèle, alors que c'est un des traits les plus saillants du cerveau humain. Parce que les ordinateurs classiques reposent sur une horloge centrale pour gérer les données, alors que la signalisation asynchrone, qui est le principe de l'informatique neuromorphique, n'utilise pas d'horloge centrale. Les processeurs de ces ordinateurs sont conçus pour produire beaucoup de petits paquets d'information, à la manière d'un neurone activé à un certain seuil d'activité électrique.

Le HBP met en jeu 23 pays et 87 partenaires qui pourraient devenir 200 dans cinq ans. Ne risquez-vous pas de créer un chaos bureaucratique ?

Les problèmes soulevés par la gouvernance de HBP sont réels mais pas inédits. La physique nucléaire a montré la voie en Europe. Dans ce domaine, certains articles sont signés par plusieurs centaines d'auteurs issus d'une dizaine d'institutions installées dans plusieurs pays différents. La neuroscience est une discipline plus difficile que la physique, qui fonctionne avec des idées simples et qui se renouvellent peu. Elle est beaucoup plus multidisciplinaire et surtout très évolutive. La gestion de cette multidisciplinarité demande beaucoup de liberté, mais aussi une dimension humaine exceptionnelle, indispensable au déploiement de l'imagination et de l'innovation au sein d'un projet de grande échelle. Les coopérations européennes peuvent donc être très productives. Pour franchir des étapes décisives dans la recherche sur le cerveau, il est impératif de faire coopérer la biologie moléculaire, la biologie cellulaire, la physiologie, les sciences cognitives, l'imagerie cérébrale, l'informatique... Un exemple : on a découvert récemment que les bactéries possèdent des récepteurs très proches de ceux des récepteurs de neurotransmetteurs de notre cerveau.

Que signifie l'éthique pour un projet aussi technologique et multidisciplinaire ?

La maladie mentale nous préoccupe beaucoup sur le plan éthique. Par exemple, la métapsychologie Freudienne rendait la conduite de la mère responsable de l'autisme de son enfant et, de ce fait, la prise en charge des enfants autistes par les institutions françaises a été longtemps catastrophique. On sait aujourd'hui qu'il existe des prédispositions génétiques et biologiques de l'autisme. De nouveaux modes de prises en charge comportementales, de nouvelles formes d'éducation, et bientôt peut-être une nouvelle pharmacologie pourront libérer l'enfant de l'emprise de la psychanalyse, toutes proportions gardées, comme Philippe Pinel l'avait obtenu des fers de la prison pour les aliénés, au moment de la Révolution française. Il y a un siècle, c'était encore la douche froide, la camisole de force. Les choses ont changé avec les neuroleptiques et de nouvelles formes de « traitement moral » . L'arsenal thérapeutique reste malheureusement beaucoup trop restreint. Parce que le cerveau est conscient, rationnel et social, l'éthique est un aspect majeur du projet HBP qui y consacre 5 % de son budget. Nous examinons les nombreuses implications éthiques, sociales et philosophiques du projet. Par exemple, les conséquences de l'exercice qui consiste à simuler informatiquement les fonctions supérieures du cerveau et les conduites humaines. Nikolas Rose, un brillant sociologue du King's College, se penche, pour sa part, sur les aspects sociaux et économiques.

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L'Expansion, no. 797 - Le blog-notes de Christophe Barbier, septembre 2014, p. 14
L'échelle de Jacob

Odile Jacob publiera en octobre, dans la maison d'édition qui porte son nom, son 4 000e titre. Elle se félicite « d'avoir fait écrire des gens qui n'écrivaient pas » , et d'avoir ainsi « contribué à changer la pensée française en la rapprochant du grand public » . L'un de ses prochains ouvrages, un dialogue entre le musicien Pierre Boulez et le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux, lui a demandé six ans et demi de travail.

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Télérama, no. 3377 - Samedi 4 octobre 2014, p. TELE65
Les Neurones enchantés par Pierre Boulez, Jean-Pierre Changeux et Philippe Manoury
Juliette Cerf

« Quels types d'objets mentaux, de formes sonores entendez-vous avec votre oreille intérieure lorsque vous composez ? » Voilà ce qu'un neurobiologiste cherche à savoir quand il rencontre un compositeur... Jean-Pierre Changeux et Pierre Boulez écrivent à quatre mains une partition intitulée Les Neurones enchantés. Le cerveau et la musique.

Au fil de leur passionnant dialogue - avec le compositeur Philippe Manoury dans le rôle du troisième homme -, l'auteur de L'Hommeneuronal et le créateur du Marteau sans maître orchestrent une réflexion poussée sur le sens de la musique, de l'oreille au cerveau : son rapport au temps et à l'espace; la musique « cosa mentale » ; le lien entre cérébral et irrationnel ou entre art et science - à travers notamment la création de l'Ircam, dont Boulez prend la direction en 1977, etc.

Contre l'ambition affichée par l'éditeur de constituer une « neuroscience de l'art » - bref, les « synapses » et la « perception du beau » -, qui en fera peut-être fuir plus d'un, le dialogue s'avère le meilleur quand il ne s'enferme dans aucune certitude mais ouvre plutôt des pistes de réflexion, à partir des divergences de vue et de pratique entre les deux savants. Changeux propose ainsi une première définition de la musique tirée de l'Encyclopédie : « Science des sons, en tant qu'ils sont capables d'affecter agréablement l'oreille » . Cela « sent fortement la bergerie ! » , lui rétorque Boulez en maître de la déviance.

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Télérama, no. 3389 - Samedi 27 décembre 2014, p. TELE245
L'art et la cervelle
Irène Verlaque

Que se passe-t-il dans le cerveau de l'artiste ? Pourquoi nos neurones sont-ils ravis par la musique ? Ces questions taraudent Jean-Pierre Changeux, neurobiologiste invité par Caroline Lachowsky sur RFI. Pour Autour de la question, il explore ces mystères, et plus particulièrement les étapes de la création. « Les manuscrits de Beethoven sont connus pour leur côté esthétique, explique-t-il. On dirait presque du Cy Twombly tellement c'est raturé. » On plonge dans le cortex cérébral de l'artiste, mais aussi dans celui de personnes lambda. Certaines ont le poil qui se hérisse en écoutant Beethoven, d'autres montrent une disposition innée pour la musique... Les propos clairs du neurobiologiste sont enrichis de ceux des compositeurs Pierre Boulez et Philippe Manoury, avec lesquels il signe l'ouvrage Les Neurones enchantés (éd. Odile Jacob). Leurs réflexions, indiscutablement, stimulent la pensée.

2T Diffusé le 10/11. www.rfi.fr/emission/autour-question

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2 commentaires:

Angeline Acord a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Angeline Acord a dit…

Cet article sur l'industrie internationale du vin est très instructif je l'ai lu et apprécié. Merci de partager cette information et s'il vous plaît continuer à partager plus d'informations.

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