jeudi 4 juin 2015

Pourquoi Onfray se vend bien - Pascal Ceaux

Le philosophe continue à être un auteur de best-sellers, en dépit des polémiques répétées qui entourent ses publications. Ou, peut-être, grâce à elles... Explications.


L'avenir de Cosmos se présente bien. A en croire son éditeur, Flammarion, le dernier livre de Michel Onfray, une philosophie de la nature, atteint déjà les 80000 exemplaires. Ce résultat le place au troisième rang des ventes de l'auteur, derrière l'intouchable Traité d'athéologie de 2005 (330 000) et, en 2010, le brûlot contre le fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud, Le Crépuscule d'une idole (150 000). Depuis son premier ouvrage, publié en 1989, Le Ventre des philosophes, le succès d'Onfray ne se dément pas. En dépit des critiques qui entourent la plupart de ses publications, il continue d'être lu. Au contraire, la polémique semble nourrir le phénomène et attiser le désir des lecteurs.

A 56 ans, Michel Onfray n'est décidément pas un philosophe comme les autres. Au fil de ses publications et de ses interventions médiatiques, il est devenu un personnage, pourfendeur de l'institution universitaire, défenseur d'une philosophie proche du peuple, naviguant entre gauche libertaire et hédonisme revendiqué. Sa vie se mêle à ses ouvrages, comme ceux-ci se mêlent de sa vie. Dans le dernier, il revient, au fil d'une longue préface, sur la mort de son père, et rappelle une nouvelle fois la modestie de ses origines sociales. Le parcours de ce fils d'un ouvrier agricole et d'une femme de ménage, en partie élevé dans un orphelinat, l'a tenu éloigné des sanctuaires parisiens de la pensée, telle l'Ecole normale supérieure, où ont étudié Jean-Paul Sartre, Maurice Merleau- Ponty, Michel Foucault, Jacques Derrida ou Bernard-Henri Lévy. Et la notoriété ne l'a pas fait déménager. Normand il est né, normand il demeure, préférant aujourd'hui encore le calme de Caen ou d'Argentan aux feux de la capitale.

« C'est l'une des raisons pour lesquelles les gens se reconnaissent en lui, affirme Thierry. C'est quelqu'un d'extrêmement honnête. Cela se ressent. » Originaire d'Argentan, ce chef d'entreprise a grandi à petite distance de son héros. Il se souvient de lui, dans son village, rendant visite à ses parents, ou au café de Paris, sur la place du Marché d'Argentan, et de la forte impression qu'il laissait déjà, à la fois lecteur boulimique et figure familière, abordable. Les péripéties de la vie, une crise cardiaque à 28 ans, le décès, en 2013, de sa compagne, n'ont pu que renforcer cette image de penseur sans apprêt. « Il est devenu une sorte de philosophe de proximité, poursuit son "compatriote". Grâce à son travail, on lit plus de philo. »

Le portrait que dresse de lui Denis Bourgeois n'est guère différent. Ancien éditeur chez Grasset, témoin des débuts de l'auteur à succès, il décrit un Onfray « les pieds dans la glaise » . « Il emmerde, à pied, à cheval et en voiture, les agrégés, dit-il à moitié sur le ton de la plaisanterie. Il incarne le rejet de l'institution. Ainsi, il fait moins peur aux éventuels lecteurs, intimidés par le style présumé ardu des philosophes. » Contre la langue parfois obscure des plus grands noms de la pensée française contemporaine, de Sartre à Derrida, en passant par Foucault ou Louis Althusser, lui est censé écrire simple, ne pas se noyer dans un jargon incompréhensible au commun des mortels. « Je définirais son style par sa capacité de concilier une langue sensible, littéraire, parfois poétique, avec un propos clair et construit » , affirme Gilles Haéri, directeur général de Flammarion. Et son éditeur actuel d'ajouter : « Ce sont deux qualités qui vont rarement de pair en philosophie! »

Créée en octobre 2002, l'Université populaire de Caen, de l'avis de tous, a donné un bel élan à Michel Onfray. Les étudiants d'un nouveau genre qu'il accueille dans ses séminaires, organisés, chaque année, le lundi soir, forment un public populaire et autant de lecteurs potentiels. « Toutes les classes sociales se mélangent, se réjouit Onfray. Une retraitée des pompes funèbres jadis emballée par ma conférence sur la mort chez Epicure, des femmes de ménage du CHU qui ont changé leurs horaires pour assister à mon cours et retrouvent sur le même banc le chef de service de leur étage, un routier venu de Belgique avec sa femme et qui dort, après le séminaire, dans son camion... » Son projet - raconter les philosophes à sa manière - rassemble quelques milliers d'assidus. L'été, France Culture diffuse les conférences de l'auteur, lui assurant une audience supplémentaire.

Au fil du temps, il s'est donc constitué son propre public, peu sensible au flot de critiques déversées sur son favori. L'université le tient à distance. Les spécialistes ignorent l'auteur à succès, sauf lorsqu'ils estiment qu'il va trop loin. La virulence de la charge contre Freud dans Le Crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne fut en 2010 l'occasion d'une polémique dont Elisabeth Roudinesco, historienne et psycha nalyste de renom, n'a rien oublié. « J'ai relevé un nombre incroyable d'erreurs factuelles dans son livre, dit-elle. Il s'est mis à répondre par des insultes en refusant le débat. En réalité, il dévore le savoir sans esprit critique, et cela aboutit au néant. » Elle a la conviction que, bien qu'il « ait trouvé sa place dans le populisme actuel » , le « public finira par le quitter » . Quant à ses origines modestes, mises en avant, elle rappelle que Derrida et le sociologue Pierre Bourdieu avaient les mêmes. « Seul contre tous, conclutelle, ça marche quand on a du génie et qu'on apporte quelque chose. »

Faire parler de soi. Faire écrire

« Freud a fait parler de moi, car les freudiens sont sortis du bois pour m'attaquer avec une rare violence, rétorque Michel Onfray [...] Leur hystérie a porté le livre. Merci, les amis... S'ils avaient fait silence et profil bas, mon livre n'aurait probablement pas eu le même succès! » « Le succès éditorial, poursuit-il, est aussi une affaire de journalistes qui créent le buzz pour leur business, à savoir leurs taux d'audience, budgets et programmations publicitaires obligent! »

Faire parler de soi. Faire écrire. C'est peut-être la bonne recette jusque sur Internet, où partisans et détracteurs d'Onfray s'empoignent régulièrement. Chaque événement est scruté et commenté, du refus de l'auteur de participer à un colloque à ses présumées prises de position politique énoncées lors de telle ou telle émission télévisée. La Spinoza (Société pour l'interdiction des nuisances onfresques zet anarchoracistes) dénonce avec constance son « ego surdimensionné et son invraisemblable mépris de l'autre » . Lui-même sacrifie volontiers à l'ère numérique. Il commente régulièrement l'actualité sur son compte Twitter. Exemple : Julie Gayet, la comédienne et productrice compagne de François Hollande, est à Cannes avec sa société Rouge inter - national? « Preuve que son ennemie, c'est la finance... » ironise-t-il. Michel Onfray publie beaucoup, et rédige encore plus. Sera-t-il toujours aussi « vendeur » ? Réponse au prochain livre, c'est-à-dire très vite.

L'Express, no. 3335  - Mercredi 3 juin 2015, p. EXP94

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