jeudi 18 juin 2015

REPORTAGE - Les fous de Bouddha - Nicolas Hénin

Birmanie. Les musulmans, accusés de menacer l'identité du pays, sont la cible de bouddhistes nationalistes. A leur tête, le « prophète » Wirathu, un moine qui distille ses sermons islamophobes. Rencontre avec le chantre du « grand remplacement ».


Un enfant ouvre la marche en jetant des pétales sous ses pieds. Le moine avance, abrité par deux petits parapluies de dentelle. Les fidèles à genoux se prosternent sur son passage. Des femmes pleurent. La télévision s'est déplacée pour retransmettre l'événement. Wirathu provoque l'extase. Le crâne rasé, en robe pourpre, il s'assoit en tailleur sur une chaise haute. La cérémonie commence par une demi-heure de prière, qui sera suivie d'une demi-heure de prêche. Nous sommes dans un quartier populaire des faubourgs de Mandalay, deuxième ville de Birmanie. Ils sont plusieurs centaines à être venus écouter Wirathu. Plus qu'un moine, c'est un prophète.

« J'apprécie beaucoup Wirathu parce que c'est un moine distingué qui parle avec sagesse », ânonne un des fidèles, agenouillé en lotus, les mains jointes. « Il est populaire parce qu'il s'adresse aux gens pour améliorer la société », sourit une autre. Le thème de la soirée ? « Comment devenir riche ». On se doute qu'un tel sujet déplace les foules qui, avant de s'enrichir, passent à la caisse; des quêteurs les délestent d'une petite liasse. Mais le gourou Wirathu est populaire non pas tant pour ses recettes de succès que pour ses diatribes racistes, violemment antimusulmanes. Alors que les musulmans ne représentent que 4 % de la population birmane (contre près de 90 % de bouddhistes), le moine est persuadé que l'identité du pays est menacée. « Cela a commencé avec le "786" que les commerçants musulmans ont affiché sur leur échoppes pour se reconnaître entre eux, explique-t-il doctement. Or, si vous additionnez ces trois chiffres, cela fait 21. Qu'est-ce que cela signifie ? Que les musulmans comptent prendre le contrôle du pays au XXIe siècle. » En réaction, fidèle à la passion locale pour la numérologie, Wirathu a pris la tête du mouvement 969. Le premier 9 représente les vertus du Bouddha, le 6 ses enseignements et le second 9 symbolise sa communauté. En astrologie, le 969 est supposé être l'opposé du 786 des musulmans.

« Ben Laden bouddhiste ». Incarcéré en 2003 pour incitation à la violence, condamné à vingt-cinq ans de prison, Wirathu a été libéré en 2010 à la faveur d'une amnistie générale. En 2013, il devient célèbre en faisant la couverture de Time, titrée « Le visage du terrorisme bouddhiste ». Cette médiatisation fait de lui le Birman le plus connu dans le monde derrière Aung San Suu Kyi. L'air narquois, il évoque les expressions « Hitler birman » ou « Ben Laden bouddhiste » qui ponctuent les articles qui lui sont consacrés. Il sait très bien que la presse étrangère ne s'intéresse qu'à ses excès, que les articles ne seront qu'à charge. Mais il est grisé par cette célébrité et décoche volontiers quelques piques outrancières pour alimenter la polémique : « Je conseillerais plutôt à quelqu'un de donner sa fille en mariage à un chien qu'à un musulman », lâche-t-il. Wirathu vit de provocations. Il ne nous laissera pas partir sans nous montrer, sur son ordinateur, le film d'une manifestation, au Trocadéro. Des militants scandent : « Génocide en Birmanie ! »« Ils brandissent mon portrait ! Et là, on voit la tour Eiffel... »

Sa haine des musulmans passe par plusieurs vecteurs. Il y a d'abord sa page Facebook et ses 60 000 amis, son blog qui revendique un million et demi de visiteurs. Et puis, il y a son « bureau des plaintes ». Il reçoit dans son monastère tous ceux qui souhaitent son assistance dans une affaire les opposant à des musulmans. Ici, un musulman accusé d'avoir corrompu un policier après un accident de la route. Là, une histoire d'inceste ou une accusation de viol. Et aussi, à la pelle, des histoires de conversions forcées. Le moine se plaît à compiler ces plaintes et à les diffuser pour propager l'image de musulmans vicieux, voleurs, sournois et pervers. Et, surtout, pour développer l'idée d'une immigration massive qui risquerait de provoquer le remplacement de la population birmane.

Wirathu rumine son projet politique. Pour désigner son mouvement, il préfère désormais l'appellation les Patriotes plutôt que 969. Et il compte bien influencer le Parlement de Nay Pyi Taw : « Notre programme de défense nationale repose sur quatre lois que nous voulons faire adopter : loi sur le mariage, loi pour interdire les conversions, loi pour limiter les naissances et loi sur la polygamie. » Fin mai, la première d'entre elles a été ratifiée : les Birmanes sont désormais tenues d'espacer leurs maternités de trois ans au minimum. Une mesure supposée lutter contre la surnatalité prêtée aux musulmans.

La Birmanie a un lourd passé de violences intercommunautaires. Il y a, bien sûr, les rébellions karen, shan et kachin, héritages de la décolonisation et de la guerre froide, mais il y a surtout des scènes de pillage et de ratonnades qui ont principalement visé les communautés musulmanes, et pas seulement les Rohingyas de la côte. Au printemps 2013, une dispute à Meiktila (centre) entre un marchand d'or musulman et des clients bouddhistes a dégénéré et conduit à de véritables pogroms, provoquant 200 morts, principalement musulmans. 12 000 musulmans ont dû fuir la ville. Un an plus tard, à Mandalay, la rumeur s'est propagée sur le Net qu'une femme boud-dhiste avait été violée par deux musulmans. Immédiatement, la ville s'est enflammée, notamment par le biais de Facebook sur téléphone mobile, que les Birmans utilisent frénétiquement. Des com- merces ont été pillés, des maisons brûlées. Ce n'est qu'après le retour au calme que la prétendue victime a admis avoir reçu 1 000 dollars pour porter ses accusations.

Identité nationale. Wirathu hausse les épaules quand on lui parle de ces fakes. « Bien sûr qu'il y en a. Mais ce sont toujours des musulmans qui en font. » Et les violences ? « Le bouddhisme est pacifique. Ce sont toujours les musulmans qui commencent. » Wirathu, pourtant, n'est sans doute que l'arbre qui cache la forêt de la haine bouddhiste. A Rangoun, l'ancienne capitale, Per Mauk Kha dirige le monastère de Ma Gway. Lorsque nous arrivons, il est occupé dans ses cuisines. Des volontaires s'affairent sur de gigantesques gamelles posées sur des feux de bois. Aujourd'hui, il tient meeting et va nourrir l'auditoire. Mille repas. Au menu ? « Du cochon, bien sûr, parce que tout le monde aime ça ! » Per Mauk Kha est lui aussi un relais du mouvement 969. Mais son discours est encore plus radical que celui de Wirathu. Il serait capable de regretter qu'il n'y ait pas davantage de musulmans dans le quartier (il finit par admettre qu'il n'y en a pas), pour pouvoir se plaindre de leur présence ! « La menace des musulmans est absolument terrifiante, bien plus grande encore que celle du nucléaire nord-coréen, annonce-t-il en crachant sa chique de bétel. Regardez l'Indonésie : en moins de deux siècles, ce pays à majorité bouddhiste est devenu un pays musulman. Si l'on n'y prend pas garde, demain la Birmanie sera aussi mu- sulmane. C'est déjà ce qui est en train de se passer dans l'Etat d'Arakan [d'où sont originaires les Rohingyas, ndlr ], on a déjà 1 600 mosquées. Il y a des villes dont la population est à 90 % musulmane, où les habitants ne connaissent même pas l'hymne national et où l'on ne salue plus le drapeau dans les écoles ! Imaginez qu'ils vont jusqu'à brûler leur propre maison, qui de toute façon ne vaut pas grand-chose, pour pouvoir ensuite accuser les bouddhistes d'avoir commis des violences à leur encontre. Ensuite, ils vont se plaindre aux médias internationaux et à l'Onu, qui leur donnent raison et nous accusent, nous. » Comme de nombreux moines, Par Mauk Kha n'utilise pas le mot « musulman », mais préfère celui de kalar, un terme birman injurieux pour désigner les étrangers.

Parmi les bénévoles qui préparent le repas, une jeune femme dit être traumatisée depuis que sa soeur a épousé un musulman. Elle a vu une vidéo du moine sur Facebook, qui l'a convaincue de rejoindre le mouvement. Indépendamment de sa présence sur les réseaux sociaux, Wirathu peut aussi compter sur une école et une clinique, rattachées à son monastère et gra- tuites, pour promouvoir ses idées.

Tous ces moines ont la tâche facile, tant le rejet de l'islam semble faire consensus en Birmanie. Au point qu'il est pratiquement impossible de trouver quelqu'un pour prendre la défense des Rohingyas, musulmans de la côte, considérés par l'Onu comme l'un des peuples les plus persécutés au monde. « On ne trouve nulle part cette ethnie dans l'histoire de notre pays. Ces gens dont on parle viennent du Bangladesh. Ils ont créé le nom "Rohingya" pour se faire passer pour des indigènes et politiser le problème. » Ce jugement n'est pas celui d'un moine radical, mais de Ko Ko Gyi, l'une des personnalités politiques les plus respectées de Birmanie, proche d'Aung San Suu Kyi, ex-prisonnier politique et membre de la commission d'enquête créée après les violences dans l'Etat Rakhine. Ce qui l'effraie, c'est à la fois la pauvreté de cette population et la pression démographique. « Dans les régions proches de la frontière, 95 ou 97 % de la population est bangladaise. Le Bangladesh a un quart de la superficie du Myanmar, mais avec une population trois fois supérieure. » Et de conclure : « Si le monde prend le parti des Rohingyas, il s'attirera sans doute la sympathie de 1 million de Birmans musulmans, mais il se heurtera aux 50 millions restants. Nous avons besoin de la compréhension de la communauté internationale. Les Birmans sont en colère contre le monde et ses médias. »

Résultat : alors que la communauté internationale, et même le dalaï-lama (qui a très peu d'influence en Birmanie), presse Aung San Suu Kyi de prendre position sur la question, même ses plus fervents partisans louent son retrait, comme Win Htein, 73 ans, l'un de ses plus proches compagnons de route : « Si elle se positionne en faveur des Rohingyas, les habitants de Rakhine vont se soulever. Si elle se dresse contre eux, ce sont les musulmans et l'opinion internationale qui vont se soulever. Donc, pourquoi prendre le risque de prendre position ? Rester sur la réserve est bien plus sage. C'est de la politique banale. Cela n'a rien à voir avec un manque de courage. »« Tous ces pays qui critiquent la Birmanie sur sa politique avec les musulmans, qu'ils les accueillent ! Qu'ils les prennent chez eux... Les droits de l'homme ne peuvent outrepasser la souveraineté d'un pays. Notre pays est pauvre et sous-développé, nous devons prendre garde aux immigrants », s'agace quant à lui Khin Maung Swe, président de la National Democratic Force, un autre parti d'opposition. A l'instar de beaucoup de Birmans, il nie la nationalité des Rohingyas et considère qu'ils sont des migrants venus du Bangladesh. « Nous sommes d'accord pour fournir une assistance humanitaire ponctuelle mais, à la fin, il faut qu'ils rentrent chez eux. » Parmi les déclarations politiques fracassantes, on note aussi celle de Nay Myo Wai, president du Parti pour la paix et la diversité - sic ! -, qui appelait à « leur tirer dessus et à les tuer en mer ».

Blasphème. Pour trouver des opposants à ce racisme érigé en quasi-religion d'Etat, il faut se rendre aux marges. Par exemple, le groupe de punk No U Turn. Trois garçons qui répètent dans une maison capitonnée. Tatouages, blousons noirs, coiffure en pétard et piercings, Ye Ngwe Soe est l'un de ces rebelles qui osent une critique radicale de la société birmane. « J'ai étudié longtemps le bouddhisme et je me suis rendu compte que le Bouddha était finalement assez punk. En tout cas, il n'est pas birman. Il n'y a aucune raison qu'il soit l'otage des ultranationalistes ! » Sans doute Ye Ngwe Soe est-il assez marginal pour pouvoir se permettre ce genre de déclaration, parce que des propos semblables, prononcés par Htin Lin Oo, écrivain et éditorialiste, membre du bureau de la Ligue nationale pour la démocratie, ont été considérés comme une insulte à la religion. Arrêté pour blasphème, il a supplié Aung San Suu Kyi, présidente de son parti, de prendre ses responsabilités dans le débat. La réponse a été cinglante, puisqu'il a été relevé de ses fonctions au sein du parti, avant d'être condamné à deux ans de travaux forcés.

De notre envoyé spécial à Mandalay, Nicolas Hénin
Le Point, no. 2232 - Monde, jeudi 18 juin 2015, p. 60,61,62,63,64


Les musulmans, stigmatisés, font profil bas
Nicolas Hénin

A Mandalay, il y a ceux qui font étalage de leur foi et décorent voitures, commerces et façades de petits bouddhas de jade ou d'or, et ceux qui se font discrets. Depuis la flambée de violence de 2012, rares sont ceux qui osent encore afficher leur foi islamique. « Lorsque les émeutiers ont parcouru les rues en brandissant couteaux et matraques, on s'est tous mis à l'abri. Depuis, on essaie de ne pas se faire remarquer », confie l'employé d'une échoppe de réparation.

La plupart des musulmans vivent entre eux. Leurs mosquées - chiites comme sunnites - sont bâties les unes à côté des autres. Nyi Kyan, l'un des responsables de la communauté musulmane, reçoit dans sa maison de thé. Par discrétion, il nous fait monter à l'étage. « Les musulmans ne sont pas très impliqués dans la politique, reconnaît l'activiste. Ils ne se sentent pas citoyens. Sur leur carte d'identité, on leur dénie souvent la nationalité birmane ou on leur en attribue une double : pakistanaise, indienne, bangladaise. En revanche, les moines sont très influents. Quand l'un d'eux recommande de cesser d'acheter chez les musulmans, celui qui outrepasse cette consigne est exclu. Vous imaginez ce que ça peut être pour les consignes de vote ! La haine antimusulmane n'est que la stratégie du gouvernement. Il se sert de nous comme boucs émissaires. Les musulmans sont maintenus dans la pauvreté, mais certains, riches, obtiennent des faveurs. Puis le gouvernement va exciter des moines bouddhistes pauvres en livrant ces musulmans très aisés à la vindicte. » L'Onu estime que 130 000 Rohingyas ont fui la Birmanie depuis trois ans

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