jeudi 16 avril 2009

DÉBAT - Penser le monde de l'après-crise - François Heisbourg et Thérèse Delpech

Le Monde - Dialogues, jeudi, 16 avril 2009, p. 18

Quelles peuvent êtres les conséquences de cette crise pour les Etats-Unis et la Chine ?

François Heisbourg. Cette crise est liée très directement à la synergie économique, financière et commerciale qui s'était établie entre la Chine et les Etats-Unis au cours des dernières décennies. Ce modèle économique peut se résumer par une formule très simple : la Chine exporte et épargne, les Etats-Unis s'endettent et achètent.

Cette synergie entre les Etats-Unis et la Chine a duré parce qu'elle est apparue comme mutuellement bénéfique pendant très longtemps : croissance chinoise, croissance américaine. Et cette synergie avait un effet stratégique majeur : ni la Chine ni les Etats-Unis n'avaient un intérêt particulier à faire monter les enchères en termes de recours à la force.

Les Etats-Unis pouvaient faire la leçon à la Chine sur les droits de l'homme, sur le Tibet et faire jouer leur garantie de sécurité à l'égard de Taïwan, du Japon, de la Corée du Sud. La Chine pouvait faire valoir ce qu'elle estime être ses droits - à tort - sur Taïwan et ses droits vis-à-vis du Tibet, pouvait estimer ne pas avoir à entendre le message sur les droits de l'homme. Mais ni les Etats-Unis ni la Chine n'avaient un intérêt économique particulier à ce que ces différends stratégiques majeurs, ces différences d'intérêts et de valeurs se traduisent par une vraie confrontation.

Aujourd'hui, ce facteur n'existe plus. Ce modèle, un des moteurs qui a conduit à la crise, est en panne. Alors ce qui va suivre au niveau des relations entre les Etats-Unis et la Chine est une des grandes interrogations pour les années qui viennent.

Thérèse Delpech. Très franchement, on voit beaucoup mieux dans cette crise la dépendance de la Chine à l'égard des Etats-Unis que l'inverse, en raison du poids des exportations dans la croissance chinoise. Pékin essaie à présent de relancer le marché intérieur, mais en l'absence d'un système de santé et de retraite convenable, ce ne sera pas facile, surtout dans un pays dont l'épargne de la population est détenue à hauteur de 20 % par des banques dont la solvabilité est douteuse !

Socialement, la Chine est-elle plus fragilisée que les autres puissances ?

Thérèse Delpech. La réponse à cette question a été fournie par les dirigeants chinois eux-mêmes, qui considèrent que la crise actuelle, qui a déjà fait 26 millions de chômeurs parmi les seuls migrants des campagnes, est " un test pour la capacité de gouverner du parti ". Il y avait déjà, avant la crise, des dizaines de milliers d'incidents sociaux chaque année, auxquels les pays occidentaux prêtaient une attention distraite. Avec la crise, ils se multiplient. Les autorités chinoises disposent certes de forces antiémeute conséquentes, mais des avertissements ont aussi été adressés à l'armée, à qui il a été demandé une " obéissance absolue ". C'est à tout le moins un signe de nervosité. Une politique de répression sociale peut aussi bien réussir qu'échouer. Je ne fais pas de pari sur ce point.

En revanche, je ne crois pas au concept de " Chine-Amérique ", qu'il est plus juste de décrire comme le font certains de " chimérique ". La Chine a eu une croissance impressionnante depuis dix ans, elle a une épargne colossale qui lui permet de faire des plans de relance, mais c'est encore une économie en développement qui, par exemple, souffrirait terriblement si elle devait respecter des normes de qualité des produits, des normes de protection sociale élémentaires ou des normes d'environnement ! Peut-on entrer dans le XXIe siècle sans ces normes ?

Thérèse Delpech, vous vous érigez donc contre la pensée dominante qui consiste à dire que la Chine va sortir de la crise économique comme étant la grande puissance stratégique du XXIe siècle. Quel est votre avis, François Heisbourg ?

François Heisbourg. Je me garde d'émettre toute prévision sur qui va sortir renforcé ou affaibli de la crise entre les deux membres de ce couple étrange qu'ont formé les Etats-Unis et la Chine au plan économique et, d'une certaine façon, au plan stratégique, au cours des quinze ou vingt dernières années. C'est l'une des très grandes inconnues, c'est un des très grands enjeux de cette crise.

Je voudrais d'abord revenir sur deux points. Premier point : cette histoire de " Chine-Amérique ". S'il y a eu une Chine-Amérique, c'est ce dont nous sortons, ce n'est pas vers quoi nous entrons. Deuxième point : il est évident que personne dans le monde n'a intérêt à ce que les relations entre les Etats-Unis et la Chine tournent à la confrontation. La stabilité et la prospérité de l'Asie orientale sont aussi importantes pour l'avenir du monde que ne l'étaient la stabilité et la prospérité de l'Europe pour le monde de la première moitié du XXe siècle. Et quand on n'a eu ni l'un ni l'autre, on a vu ce que ça a donné.

Alors, comment se présentent la Chine et les Etats-Unis par rapport à la crise et quels peuvent en être les conséquences stratégiques ? Je ne dirai pas que la Chine sera forcément une perdante de la crise, ou que la Chine sera forcément gagnante. Je m'inscris contre la vulgate, mais je n'en tire pas la conclusion que la Chine sera forcément perdante.

Regardons du côté des Etats-Unis. Ceux-ci vont devoir apprendre à épargner. C'est une leçon de ce qui vient de se passer, et la Chine va devoir apprendre à fonctionner sur la base de la demande intérieure. Revenir au statu quo antérieur, c'est-à-dire à l'économie de l'excès, voudrait dire que nous sommes tous de fieffés masochistes.

En attendant d'apprendre à épargner, les Etats-Unis vont dépenser l'équivalent de 8 à 10 trillions de dollars en mesures anticrise d'ici à 2013, c'est-à-dire 10 points ou plus de PIB par an. Au global, près des deux tiers du PIB américain sur la durée ! Autrement dit, il va falloir financer la dette américaine. Même si les Chinois utilisaient leur argent pour acheter des bons du Trésor américain, il n'y en aurait pas assez. Ce n'est évidemment pas une situation dans laquelle les Etats-Unis se présentent dans un bon rapport de forces.

Puis se pose la grande question politico-sociale : la société chinoise a-t-elle la résilience nécessaire pour que le régime puisse s'autoperpétuer sur la base d'une légitimité qui, selon ses propres dires, repose uniquement sur sa performance ? La vraie question est la capacité de la Chine non démocratique à gérer ses contradictions internes avec, en toile de fond, un fort ralentissement économique.

François Heisbourg

Directeur de l'International Institute for Strategic Studies (IISS) de Londres

Dernier ouvrage paru : " Après Al-Qaida, la nouvelle génération du terrorisme " (Stock, 2009)

Thérèse Delpech

Directrice des affaires stratégiques au Commissariat à l'énergie atomique (CEA)

Dernier ouvrage paru : " L'Ensauvagement : le retour de la barbarie au XXIe siècle " (Hachette, 2007)

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