dimanche 21 mars 2010

Michèle Tribalat - Immigration, ces vérités qu'on ne veut pas voir

Le Point, no. 1957 - Société, jeudi, 18 mars 2010, p. 66,67,68,70,71

Immigration, ces vérités qu'on ne veut pas voir

Fabien Roland-Lévy

Polémique. Dans « Les yeux grands fermés », Michèle Tribalat dynamite les idées reçues.

Sait-on qu'à Blois, préfecture du paisible Loir-et-Cher, un tiers des jeunes sont d'origine étrangère, alors qu'ils n'étaient qu'un sur vingt à la fin des années 60 ? Qu'à Grigny, dans l'Essonne, 31 % des jeunes sont d'origine subsaharienne, soit trois fois plus qu'en 1990, ce qui constitue le record de France ? Qu'à Montfermeil (93) un enfant d'origine algérienne n'avait guère de chances, en 1999 déjà, de fréquenter un enfant d'origine française, puisque 60 % de ses petits voisins étaient d'origine marocaine, tunisienne, subsaharienne ou turque ?

Ces chiffres sur l'immigration, qu'on préfère le plus souvent ignorer, le livre de Michèle Tribalat, démographe à l'Ined, en est riche. Craignant d'être accusés de xénophobie, les responsables ne les citent guère, d'autant moins, ditelle, que les institutions chargées de les collecter - Insee, Ined, ministères - répugnent à les fournir, si ce n'est à les recueillir. « Chez nos voisins, on peut trouver en ligne des données sur les flux migratoires. Ici, elles sont considérées comme explosives et confidentielles », déplore la chercheuse, qui, une nouvelle fois, part en croisade contre une autocensure bien peu scientifique largement appuyée sur l'« antiracisme idéologique » et la « valorisation de la minorité en tant que telle » (lire extraits).

C'est la plume tremblante qu'en France on écrit sur l'immigration, tant « le moindre faux pas risque de conduire devant le redoutable tribunal des bien-pensants », écrivait ici même le regretté Jacques Marseille. Mais l'immigration ne fait pas trembler Michèle Tribalat. Voilà trente ans qu'elle compte les immigrés, en particulier les musulmans.

En 1992, cette chercheuse au caractère bien trempé brise un tabou en introduisant dans une enquête de l'Ined les notions d'« appartenance ethnique » (langue maternelle) et d'« origine ethnique » (lieu de naissance). L'expression « Français de souche » déclenche les foudres d'un autre démographe, Hervé Le Bras, qui l'accuse d'apporter une caution scientifique au Front national (lire page 71). En 2000, elle claque la porte du Haut Conseil à l'intégration, excédée par l'angélisme ambiant. De cet esclandre naît un livre, « La République et l'islam » (Gallimard), qui accuse les pouvoirs publics de céder aux revendications des musulmans radicaux. Enfin, en 2003, elle dégonfle spectaculairement les chiffres « officiels » de l'immigration : il n'y aurait pas en France 5 ou 6 millions d'immigrés, mais 3,7 millions de personnes « possiblement musulmanes », contrariant à la fois ceux qui faisaient des chiffres surestimés un épouvantail et ceux qui en faisaient un moyen de pression.

« Les immigrés sont une solution, pas un problème », disait Kofi Annan. C'est à ce type de postulat que s'attaque Michèle Tribalat, démontant les lieux communs selon lesquels l'immigration aurait un impact positif sur l'économie, en occupant les emplois dont les natifs ne veulent pas, en assurant le dynamisme démographique et en finançant les retraites. Evitant les conclusions définitives, « Les yeux grands fermés » a le mérite de montrer que le pire pour aborder la question de l'immigration, ce sont les « bons sentiments »

Extraits

« Montrer que l'on pense du côté du bien »

« L'a priori idéologique est déterminant dans la manière d'aborder tout ce qui se rapporte à l'immigration en France. La réalité, la mise en évidence des faits ne comptent guère. Il faut avant tout se positionner, donner des gages, montrer que l'on pense du côté du bien. Quelle que soit la réalité, il faut vanter les mérites de l'immigration, se féliciter de ses apports multiples et de l'enrichissement qu'elle suscite. Ce bain idéologique enserre les sciences sociales qui ont appris, avec les années 80, à se démarquer absolument du Front national. Travailler sur l'immigration, c'est partir en mission contre ceux qui pensent mal, mais aussi, pour faire bonne mesure, contre ceux qui doutent. Cet embrigadement des sciences sociales a fait le vide, au détriment d'une pensée raisonnée qui se serait attachée à penser à partir des faits et de la réalité. L'antiracisme idéologique structure l'expression savante et ordinaire sur l'immigration. (...) L'immigration est sacralisée au point que le désaccord ne peut exister et être raisonnablement débattu.

Antiracisme idéologique

Cette vigilance antiraciste se paie au prix fort du refus d'une analyse rationnelle du réel qui pourrait conduire à l'adoption de politiques adéquates. C'est ce qui s'était produit aux Etats-Unis après la controverse liée à la sortie du rapport Moynihan, qui recommandait de s'attaquer aux problèmes spécifiques de la famille noire américaine. William Julius Wilson (1) estimait, à la fin des années 80, qu'elle avait empêché toute recherche sérieuse sur les problèmes rencontrés par les minorités des centres-villes pendant plus d'une décennie. Lui-même s'est vu dénoncé par l'association des sociologues noirs. Une politique peut donc se trouver désavouée et impossible à mettre en oeuvre, non parce qu'elle ne serait pas adéquate, mais parce qu'elle prêterait le flanc à l'accusation de stigmatiser un groupe objet de toutes les attentions antiracistes. (...)

Une constante traversera plusieurs chapitres de cet ouvrage : l'insuffisance de l'appareil statistique français pour étudier l'immigration et les populations d'origine étrangère et le manque d'appétence pour la connaissance. Le dogme d'une vision forcément positive de l'immigration (...) ne prédispose pas à l'élaboration d'outils statistiques adéquats, ni à l'imagination nécessaire pour faire usage des données qui existent. Quand un seul résultat est attendu, à quoi bon entreprendre des recherches pointues ? Lorsque la réalité semble en désaccord, on invoque alors la nécessité de regarder la chose à long terme et de l'envisager dans le cadre d'une gouvernance mondiale. Autrement dit, dans un monde différent de ce qu'il est, l'immigration serait profitable à tous. Ce n'est donc pas l'immigration qu'il faut adapter au monde tel qu'il est, mais c'est ce dernier qu'il faut faire évoluer pour que l'immigration produise enfin les effets qu'on attend d'elle. »

1. Sociologue noir américain de l'université de Chicago.

Des mariages pas vraiment mixtes

« L'enquête sur les parcours de migrants menée par la DREES (1), en 2006-2007, indique que 63 % des personnes entrées comme conjoints de Français rejoignent une personne d'origine étrangère (c'est-à-dire qui a au moins un parent immigré). Cette proportion atteint 63 % chez les conjoints de Français tunisiens, 66 % chez les Marocains et 81 % chez les Algériens. C'est également le cas de plus de 80 % des conjoints de Français turcs. (...) On se contente souvent, pour apprécier la mixité des mariages en France, des données sur les mariages croisant la nationalité française et une nationalité étrangère. (...) Rien ne dit pourtant que ces mariages ne sont pas, au moins en partie, ethno-culturellement endogames. Par ailleurs, les mariages entre Français comprennent un certain nombre de couples formés de deux personnes d'origine étrangère. Les données de l'état civil sont donc un très mauvais outil, d'autant que leur échappent les mariages célébrés à l'étranger. On se représente souvent le mariage "mixte" contracté en France comme l'aboutissement d'un contact prolongé avec la société française. On y voit ainsi un pas vers l'intégration. On en a même fait un symbole des performances singulières du "modèle français" d'intégration en Europe. Or ces mariages dits mixtes d'après la nationalité des époux sont en fait, et dans une proportion importante, à l'origine de flux d'immigration de conjoints de Français. (...) Il ne s'agit donc pas, dans ce cas, d'étrangers amenés à se marier avec des Français qu'ils ont côtoyés après avoir séjourné en France un certain temps, mais d'étrangers qui migrent, ou régularisent leur situation, à l'occasion d'un mariage avec un (e) Français (e). Une partie de cette bonne performance française, en termes purement quantitatifs, tient au caractère généreux, de longue date, du Code de la nationalité française qui produit en grand nombre des Français candidats au mariage endogame avec des étrangers. »

Les tests d'intégration à la française

(Les Pays-Bas ont institué un examen linguistique et un test civique [350 euros] visant à limiter la migration familiale.) « La France a donc essayé d'imiter les Pays-Bas. Elle a décidé de faire passer un test d'intégration à l'étranger (...). L'Agence nationale de l'accueil des étrangers est chargée du dispositif, qu'elle peut déléguer entièrement ou en partie à d'autres organismes. L'étranger, âgé de 16 à 65 ans, originaire d'un pays autre que la Suisse et n'appartenant pas à l'Espace économique européen, qui dépose un dossier de regroupement familial ou de conjoint de Français, verra ses compétences en français et sa connaissance des valeurs républicaines évaluées. En cas d'insuffisance, il recevra une formation gratuite d'une demi-journée aux valeurs de la République et/ou des cours de langue gratuits pendant au moins quarante heures. Ses capacités linguistiques seront ensuite évaluées à nouveau, mais, quoi qu'il en soit, il se verra délivrer une attestation de suivi des cours qui lui permettra d'obtenir le visa souhaité, la seule assiduité suffisant à valider le test. La seconde évaluation, si elle est satisfaisante, le dispensera de cours de langue à l'arrivée, dans le cadre du contrat d'accueil et d'intégration. Dans le cas contraire, il lui sera prescrit un type de formation à suivre en France dans le cadre de ce contrat. En somme, pour la France, l'essentiel est de participer. On peut se demander quelle va être l'efficacité d'un tel dispositif et quel sera son coût. Quelle idée ces prétendants à l'immigration vont-ils se faire de la France et des efforts à accomplir pour s'adapter à leur nouveau pays après avoir reçu une assistance n'exigeant absolument rien de leur part, si ce n'est leur présence ? »

Encadré(s) :

Les silences de Michèle Tribalat
Hervé Le Bras, démographe

Dans son dernier ouvrage, Michèle Tribalat a abandonné les thèmes polémiques qui l'avaient fait connaître : il n'est plus question de Français de souche, elle se contente des origines nationales et elle ne souffle mot de l'islam. Mais, en ce qui concerne la prise en compte des origines des habitants de la France, Michèle Tribalat passe sous silence la question des discriminations qui en est devenue le thème central. L'ignorance des débats actuels (1) est en partie volontaire. Michèle Tribalat désire se consacrer à une science des migrations, pure et objective, qui les surplombe. Mais, pour cela, il faudrait faire preuve de rigueur dans les chiffres et surtout dans les concepts. Elle s'accroche à celui d'origine immigrée mesuré par le fait d'avoir au moins un grand-parent étranger (le protocole de Wannsee utilisait la même définition pour catégoriser les juifs : un grand-parent sur quatre). La force héréditaire de l'étranger serait donc telle qu'un seul grand-parent étranger éclipserait trois grands-parents français. Il est permis d'en douter. La définition des concepts est centrale dans les sciences de la nature. L'étude concrète des migrations actuelles a besoin de chiffres précis, mais une science des migrations n'est envisageable qu'avec des concepts précis

1. Voir notamment le rapport de la Carsed.

« C'est un procès d'intention »
Rony Brauman * Médecin

Je ne me considère pas comme un représentant de la « nouvelle idéologie progressiste transnationale » où me range Michèle Tribalat pour les besoins de la polémique. Je considère que la mobilité des populations est un fait historique et social auquel il faut se confronter. La légitimité des Etats à exercer un contrôle démographique sur leur territoire n'est pas en cause. Le paysage de l'immigration est souvent fait de ghettos, de pauvreté, de délinquance et de crise scolaire; me prêter sur ces questions un point de vue irénique, c'est me faire un procès d'intention. En revanche, je revendique le droit de porter sur cette réalité sociale un regard plus constructif que défensif et de penser que l'immigration est un enjeu politique pour lequel il existe des traitements équitables

* Coauteur de « Pour un autre regard sur les migrations ».

Note(s) :

1. Sociologue noir américain de l'université de Chicago.
1. Direction du ministère de la Santé.

Attention, livre polémique ! Les Yeux grands fermés, de la démographe Michèle Tribalat, publié cette semaine par les éditions Denoël, risque de susciter de vives empoignades. Pourfendant les idées reçues et un angélisme antiraciste de bon ton, la chercheuse analyse de manière iconoclaste le problème sensible de l'immigration, remettant au passage en question quelques certitudes de notre époque. Non, les immigrés ne sont pas nécessaires à notre économie ni à l'équilibre de notre population ; oui, les pouvoirs publics entretiennent l'opacité, clame la directrice de recherche à l'Institut national d'études démographiques (Ined). Courageux et dérangeant, l'ouvrage n'échappera pas à la critique. Mais du moins invite-t-il à un débat de fond, sans tabous. Michèle Tribalat, en tout cas, veut le croire.

"Les pouvoirs publics relativisent l'immigration"

Vous avez intitulé votre livre Les Yeux grands fermés. Pourquoi ?

Ce titre suggère que l'on s'évertue à ne pas voir. Attitude qui concerne les flux migratoires, mais aussi les populations immigrées et leurs descendants. En matière de flux migratoires, les seules informations dont dispose la France portent sur les entrées d'étrangers en provenance d'un pays hors de l'Espace économique européen [EEE]. Nous ne disposons d'aucun chiffre sur leurs sorties. Et nous ignorons tout autant les entrées et sorties de Français ou d'Européens de l'EEE. De la même manière, nous sommes dans l'incapacité de connaître le niveau éducatif des arrivants sur une base régulière. Le chiffre le plus couramment avancé pour parler d'immigration est celui du solde migratoire, qui est censé faire la balance entre toutes les entrées et toutes les sorties et qui provient d'une estimation "au doigt mouillé". Il a l'avantage d'être de petite taille par rapport au flux d'entrées d'étrangers, dont on parle ainsi de manière indirecte.

Par quel moyen serait-il possible d'établir une estimation plus rigoureuse ?

Les pays du nord de l'Europe disposent de bons registres de population. C'est un système coûteux à mettre en place et pas forcément très populaire. La question a été débattue au Royaume-Uni, où l'estimation des flux est fondée sur une enquête aux frontières jugée insatisfaisante. Le coût de l'opération, notamment, semble dissuasif. A la question des flux s'ajoute celle de la mesure et de l'étude des populations d'origine étrangère. Si l'on fait la comparaison avec les pays du nord de l'Europe, dans lesquels l'immigration étrangère est un phénomène beaucoup plus récent, de faibles efforts ont été réalisés en France, et très tardivement. Les outils utiles ne sont pas forcément développés comme ils devraient l'être. L'accessibilité des données, lorsqu'elles existent, est réduite. Prenons un exemple : un rapport du Conseil d'analyse économique [CAE] sur l'impact économique de l'immigration, rédigé par Gilles Saint-Paul, a été remis en mai 2009 à Eric Besson dans le silence le plus complet. Cette étude comporte un texte sur l'évolution des concentrations "ethniques" en France dont la date la plus récente est... 1990 ! Parallèlement, Bernard Aubry et moi-même avons publié une évolution des concentrations entre 1968 et 2005, sans beaucoup plus d'écho, à partir d'un fichier nommé Saphir, développé par Bernard Aubry à l'Insee Alsace. Qui connaît l'existence du fichier Saphir en France ?

On chercherait donc à rassurer les Français en leur cachant les vrais chiffres de l'immigration ?

Pouvoirs publics, médias, experts n'inventent pas des chiffres, mais ils privilégient les instruments qui relativisent l'immigration et présentent ses effets sous un jour favorable ou, lorsque ce n'est pas possible, qui mettent les immigrés ou leurs descendants en position de victimes. Dans notre pays, on semble plus préoccupé par l'effet de l'information que l'on diffuse que par la réalité qu'elle recouvre. Un climat antiraciste joue, qui incite à la prudence : on cherche à éviter d'alimenter les craintes des Français et à améliorer leur opinion sur l'immigration. Dans notre époque mondialisée, l'immigration apparaît comme une fatalité. Autant la présenter sous un jour favorable.

Pourtant l'immigration est, selon de nombreux observateurs, utile à notre économie ?

C'est ce que l'on nous martèle de tous côtés, mais je n'ai pas lu beaucoup d'études traitant de la question en France. Cette insistance contraste avec le silence assourdissant qui a accueilli le rapport du CAE, silence qui montre le peu d'intérêt pour la réalité, ou tout au moins pour un diagnostic éclairé. Et les études qui sont disponibles, souvent réalisées aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, ne mettent pas en avant une augmentation décisive du produit intérieur brut [PIB] par habitant due à l'immigration. Que le PIB s'accroisse avec le nombre de travailleurs (au moins en période de croissance) n'est pas une grande nouvelle. Mais très peu semble revenir aux natifs et aux immigrés déjà présents.

Qu'en est-il des salaires ?

Les nombreuses études étrangères s'accordent généralement pour constater un effet négatif sur les plus bas salaires lorsque l'immigration est faiblement qualifiée. Les nouveaux immigrés entrent en concurrence avec les salariés peu qualifiés déjà présents, dont les immigrés, et font baisser les salaires. Une enquête britannique a testé l'effet de l'immigration récente de travailleurs des pays de l'Est, en particulier de travailleurs polonais. Ces immigrés étaient plutôt bien qualifiés mais se sont déclassés sur le marché du travail britannique et ont concurrencé les salariés les moins bien payés. En France, l'immigration n'est pas très qualifiée, un peu plus de 40 % de sans-diplôme dans le flux de 2006 (1). Elle est, par ailleurs, très dépendante des liens familiaux tissés avec des étrangers. L'immigration familiale a changé : elle n'accompagne plus à distance, comme autrefois, le flux d'entrées de travailleurs. Elle comprend désormais des unions dites mixtes entre Français et étrangers, dans lesquelles le conjoint français est bien souvent d'origine étrangère. Ces unions ouvrent ainsi un droit à immigrer à un étranger qui vient du même pays que celui des parents de son conjoint français.

Si l'immigration n'a que peu ou pas d'effets économiques, est-elle nécessaire pour l'équilibre démographique de la France, comme l'affirment certains de vos collègues ?

On entend effectivement souvent cet argument. Il provient d'un raisonnement purement quantitatif qui, poussé à l'extrême, nécessiterait des flux insoutenables. Tout dépend de la facilité de ces immigrés à occuper un emploi, emploi qui dépend lui-même de leur qualification. Cependant, toutes les études - souvent étrangères - concernant l'impact de l'immigration sur les finances publiques mettent l'accent sur un point : l'immigration, même qualifiée, ne pourra jamais rétablir à elle seule l'équilibre des finances publiques.

Revenons au rapport de Gilles Saint-Paul. Pourquoi, selon vous, a-t-il eu si peu d'écho ?

Ce document mettait en évidence la faiblesse de l'argument économique pour justifier l'immigration. Il critiquait, notamment, la gestion fine par l'Etat des métiers sous tension ; ces professions qu'on ouvre à l'immigration quand on considère administrativement, au seul vu d'un ratio, qu'il n'y a pas suffisamment de postulants. Cette politique empêche le marché du travail de se tendre suffisamment pour que les salaires augmentent. C'est tout bénéfice pour les employeurs, pour les consommateurs et les utilisateurs des services fournis. Le rapport de Gilles Saint-Paul a été soigneusement enfoui dans un tiroir et oublié parce qu'il contestait précisément cette justification économique de l'immigration. Il était, de toute évidence, trop dérangeant.

Pour le gouvernement ?

Oui. Pour le gouvernement, qui veut se montrer très actif dans la maîtrise de l'immigration et se dit que, s'il n'y arrive pas vraiment, il est préférable d'en donner une image positive. Pour la presse, aussi, car ce rapport posait la question de l'intérêt économique de l'immigration, souvent repris dans les journaux sans aucune vérification. J'attends d'un argument qu'il trouve des justifications tangibles. Dans d'autres pays, ces questions donnent lieu à un débat scientifique et dans l'opinion publique. On ne trouve pas, comme chez nous, une seule position légitime, celle de l'éloge.

N'est-ce pas par crainte d'une récupération politique par l'extrême droite ?

Si l'on ne doit pas savoir pour que Le Pen ne sache pas non plus, alors je trouve cela inquiétant. Pour moi, l'ignorance représente le danger maximal. Et puis, en étudiant mieux le phénomène migratoire, peut-être aurions-nous de bonnes surprises ou pourrions nous remettre en question des idées toutes faites. Car, souvent, on ne voit dans les chiffres qu'un moyen de conforter une opinion préa-lable. Ainsi, quand j'ai estimé, il y a quelques années, à un peu moins de 4 millions le nombre de personnes susceptibles d'être musulmanes d'après leur filiation, ce chiffre n'a guère été repris car une sorte de consensus s'était établi autour de l'estimation de 5 à 6 millions, estimation dont la fabrication était absolument "intraçable".

Un débat sur l'immigration est donc impossible ?

Il est difficile. C'est sans doute en partie lié au passé (colonisation, Shoah...). Je crois aussi que nous n'avons pas, comme les Anglo-Saxons, le culte de la libre expression. Ce n'est pas, chez nous, une question fondamentale. Au Royaume-Uni, par exemple, même si le débat est virulent, des positions divergentes peuvent s'exprimer. En France, s'interroger sur les bienfaits annoncés comme inévitables de l'immigration, c'est déjà pécher. Etre en faveur d'une politique migratoire plus restrictive est forcément répréhensible. On fait alors immédiatement partie des "méchants" qui ne veulent pas accueillir des malheureux, et l'accusation de racisme n'est jamais bien loin. Nous n'avons pas le goût de la vérité. Du coup, le débat est monopolisé soit par l'extrême droite, qui clame qu'il faut fermer les frontières, soit par ceux qui pensent que l'ouverture totale des frontières est notre destin. Les deux positions étant totalement chimériques.

Si, comme vous le dites, on reste dans le faux-semblant et le demi-mensonge, ne doit-on pas craindre une réaction violente de la population ?

Tout dépend de son degré d'irritation. Aux Pays-Bas, par exemple, nous avons assisté à l'émergence du phénomène Pim Fortuyn (2). On y a souvent vu une montée en puissance de l'extrême droite, alors que Paul M. Sniderman et Louk Hagendoorn (3) ont montré que cela traduisait, en fait, un mécontentement surgi du coeur de la société. La réaction a touché des gens plutôt tolérants sur la question de l'immigration, qui n'avaient pas une vision négative de l'islam mais qui rejetaient certaines pratiques sociales des musulmans.

La création du ministère de l'Immigration est-elle une avancée ?

Elle a, certes, permis de regrouper des secteurs travaillant sur les questions de l'immigration. Pourtant, une certaine opacité demeure. Une nouvelle application informatique va ainsi être mise en service pour la gestion du fichier des titres de séjour, à partir duquel il faudra établir les chiffres de l'immigration chaque année. Mais ladite application a été conçue sans intégrer l'avis de son principal utilisateur extérieur, Xavier Thierry, chercheur à l'Ined. J'ai moi-même participé à un diagnostic sur la précédente application informatique, et je crains que l'on n'ait toujours pas pris en compte l'étendue des usages statistiques de ce fichier, comme c'était déjà le cas

(1) Selon l'enquête "Parcours et profils des migrants...", Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques. (2) Leader populiste hostile à l'immigration, assassiné en 2002. (3) When Ways of Life Collide. Princeton University Press, 2007.

Illustration(s) :

photos : jean-paul guilloteau/l'express
michèle tribalat La démographe s'étonne de la difficulté à diffuser des informations non conformes à l'optimisme dominant.

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