dimanche 21 mars 2010

Pourquoi Eric Zemmour peut tout se permettre - Renaud Dély

Marianne, no. 673 - France, mardi, 16 mars 2010, p. 40

Ce polémiste squatte les micros pour y pourfendre le " politiquement correct ". Mais, obsédé par l'islam et l'immigration, il n'en finit plus de se radicaliser. Jusqu'où ira-t-il ?

C'est celui qu'on adore détester. Une tronche qui ferait fureur au jeu du chamboule-tout dans les fêtes de la rose du PS. Un Photomaton à accrocher au centre de la cible de son jeu de fléchettes pour passer ses nerfs le soir en rentrant du boulot, lorsque, dans les embouteillages, on a soupé de ses imprécations à la radio. Le modèle de ces adversaires emblématiques avec lesquels il fait bon ferrailler tant on est en désaccord sur tout. Arrogant, moqueur, provocateur, bref, insupportable, le genre de tête à claques qu'on adorait castagner, à la récré, dans la cour du lycée.

Le samedi soir à la télé, tous les matins à la radio, et sur le premier écran qui passe tout au long de la semaine, Eric Zemmour dénonce, éructe, vitupère... et exaspère. Ça marche ! Il a ses ennemis irréductibles - féministes, antiracistes patentés ou tout simplement démocrates bon teint horrifiés par ses saillies poujadistes -, mais aussi ses fans émoustillés, si heureux de disposer enfin d'un porte-voix présentable invité à la grande table des médias qui comptent. La direction de RTL, qui lui a confié une chronique quotidienne, assure ainsi toucher grâce à lui " un courant de pensée qui existe aussi chez nos auditeurs ". Une sorte de lepénisme à visage espiègle.

L'intéressé se veut épouvantail à bobos, pourfendeur du politiquement correct, éradicateur de l'idéologie dominante. A 51 ans, voilà surtout Eric Zemmour doté du statut de rebelle professionnel, de réac de service, d'insurgé installé. En incrustation lors de ses nombreux passages télé, sous ses pulls ras du cou aux couleurs passées de mode qui lui donnent une teinte Figaro tendance Deschiens, il y a désormais écrit " polémiste ". Le Graal de Zemmour.

Chauffeur d'ambiance

Car il n'est plus un micro, une caméra, un site Internet, voire un journal, vers lequel il ne se précipite pour aller clamer haut et fort... ce qu'on n'a pas le droit de dire ! RTL, France 2, iTélé, le Figaro Magazine... Son copieux carnet de bal (les) défile en une du blog que lui ont consacré " ceux qui l'aiment ". Résultat, voilà cet autoproclamé Zorro de l'impertinence installé sur RTL en chauffeur d'ambiance et d'audience au profit... d'Alain Duhamel, symbole de toutes ses exécrations. Sur France 2 chez Ruquier, il vient donner la réplique à tout ce que le show-biz compte d'esprits aussi clinquants que creux. " Je me suis infiltré au coeur du système pour venir déconstruire la bonne parole des curés du politiquement correct ", explique-t-il, doctement satisfait de son " impact idéologique inouï ". Eric Zemmour se dépeint volontiers en Petit Chose qui n'aurait guère droit à la parole dans le concert ouaté de ce consensus forcément mou. Les tribunes, colloques et estrades qui s'ouvrent à lui, la liberté qui lui est offerte d'aller y déverser ce qu'il a sur le coeur, démontrent qu'il n'en est, fort heureusement, rien.

Au contraire, Eric Zemmour est en passe de devenir la caution de ce qu'il prétend combattre. Ce (trop) fameux " système " a eu tôt fait de l'avaler, de le digérer et d'en faire son alibi, son " idiot utile ". Car, à force de servir à tout propos, les griffes se liment. Elles incitent celui qui les porte à aller toujours plus loin, à repousser les limites, à se caricaturer. Eric Zemmour est un homme lettré, cultivé, passionné d'histoire, qui connaît Saint-Simon sur le bout des doigts. Un profil plutôt rare dans la confrérie des journalistes politiques dont les lectures se résument souvent à une biographie de Xavier Bertrand ou à un recueil de souvenirs de Charles Pasqua... Pourtant, quand s'allument les projecteurs de la déesse Télévision, voilà que le jovial et volontiers blagueur Zemmour se fait cassant, hargneux, teigneux. L'amoureux de Chateaubriand devient l'icône des beaufs... C'est que ce journaliste, qui prétend " combattre l'émotion par la raison ", est lui-même gouverné par ses obsessions.

Dans son monde à lui, un monde d'hier, daté, disparu à jamais, le sarrasin est partout. Il l'a rebaptisé " barbare " au fil des pages d'un livre ambitieux (lire l'article d'Alexis Lacroix, p. 43) dans lequel la " bourgeoisie blanche " s'apprête à céder aux assauts de la déferlante " arabo-africaine ". Car Zemmour en est sûr : " La France est le pays des guerres de Religion et on y retourne tout droit. " Aux armes, citoyens, blancs et chrétiens de préférence. A l'entendre, il faut s'apprêter à affronter, jusqu'au coeur de l'Hexagone, les tenants de " l'islam, cette nouvelle religion des pauvres ". Et d'exhumer une citation de Chateaubriand datant de 1840 dans laquelle, fustigeant les dégâts de la déchristianisation, l'écrivain prophétise : " Si vous supprimez le christianisme, vous aurez l'islam. " Plus près de nous, et dans un style plus fleuri, Le Pen a si souvent annoncé la même apocalypse...

Un grossier contresens

Il arrive d'ailleurs à l'imprécateur bien mis de se piéger lui-même. On le sent meurtri de l'échec de son passage chez Thierry Ardisson, sur le plateau de " Salut, les Terriens ", le 6 mars, sur Canal +. Ballotté par Rokhaya Diallo, présidente de l'association Les Indivisibles, cet obsédé d'une identité française qu'il sait à jamais perdue a fini par justifier les contrôles au faciès parce que " la plupart des délinquants sont noirs et arabes ". Ardisson lui a porté le coup de grâce en sous-titrant son intervention : " Zemmour dérape ". Le voilà enfermé dans un rôle, " guignolisé ", la rançon de la gloire (télévisuelle) sans doute, l'adieu à la république des lettres à coup sûr...

Enivré par les feux de la petite lucarne, Zemmour se laisse volontiers aller à une vague philosophie qu'on n'entend plus guère qu'au comptoir des bistrots, et encore... C'est ainsi qu'il a cru bon de s'indigner publiquement que Rachida Dati ait donné le prénom de Zohra à sa fille. Il écrit et répète un peu partout, le plus sérieusement du monde, que, pour montrer qu'ils s'intègrent, les immigrés doivent donner à leur progéniture des " prénoms chrétiens ". Comment ce juif pied-noir issu d'un milieu populaire, né à Montreuil, qui a grandi à Drancy puis dans le quartier parisien de Château-Rouge, peut-il commettre un contresens aussi grossier ? Il suffit de fréquenter n'importe quelle école de banlieue pour constater que ce sont les Rachid, les Fatima et les Mohammed qui parlent parfaitement français, " avé l'accent " de la cagole marseillaise ou du titi parisien. En revanche, les familles issues de l'immigration asiatique, qui s'appliquent, elles, à donner un prénom " bien de chez nous " à leurs marmots - en général très seventies, du genre Julien, Vincent ou Véronique -, ne parlent pas un traître mot de français à la maison. Elles vivent repliées sur elles-mêmes et leur communauté, selon un modèle qui n'a rien de républicain mais qui semble tout droit inspiré du communautarisme anglo-saxon. Il est vrai que les immigrés asiatiques ont une grande qualité qui sied davantage au polémiste assermenté : ils sont discrets. On ne les voit pas, on ne les entend pas, on les devine à peine. Un modèle non pas d'intégration, pas même de dissolution, mais tout simplement de disparition. Un rêve d'immigré pour Zemmour qui confond assimilation et éradication et continue de fleurir la tombe d'une identité nationale qu'il persiste à croire immuable.

Marginalisé au Figaro où il a été exilé du service politique vers un petit bureau du 6e étage, il a été repêché par son ami de vingt ans Alexis Brézet, patron du Fig Mag, qui lui a confié une chronique hebdomadaire. Brézet loue le " courage d'Eric Zemmour " qui " assume une pensée politique cohérente et originale, nourrie par une grande culture et par un vécu contre les prophètes du tout va bien ". D'autres, au Figaro, lui reprochent plutôt ses caprices de star : le journaliste préférerait aller arrondir (grassement) ses fins de mois à la télé et à la radio plutôt que de faire un reportage pour le quotidien. L'homme écarte ce reproche mesquin d'un revers de main. L'argent, l'ego, le vedettariat, comment pourrait-il s'y vautrer lui qui a si longtemps rêvé d'être Julien Gracq ? Mais, au fait, Julien Gracq aurait-il invité les époux Balkany à ses 50 ans ?

© 2010 Marianne. Tous droits réservés.

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3 commentaires:

jo a dit…

L'auteur de cet article, Renaud Dely, vient d'être nommé à france-inter par le fossoyeur de charlie-hebdo, philippe VAL, ce qui situe le personnage.

Evidemment, ce papier malveillant déforme à plaisir la realité.
J'ai noté :
Zemmour serait cassant, arrogant. Il suffit de l'avoir vu débattre une fois pour constater qu'il disqualifie les idées, pas l'adversaire. Teigneux je veux bien.
tout est comme ca, Zemmour éructe, il a des fans émoustillés. Le plus fort c'est de le qualifier de "rebelles professionnels" alors qu'il n'a de cesse de dénoncer les "rebellocrates" selon le mot de Murray je crois.
On apprend aussi qu'il a été balloté par Rokhaya Diallo ! J'ai vu le débat et je peux vous dire qu'à part par des interruptions incessantes, elle n'a pas le niveau d'argumentation pour mettre Zemmour en difficulté.
L'article fini dans la fange.
On se demande pourquoi Dely ( de délation ? ) ne nous donne pas la liste complète des invités ( par qui d'ailleurs ? ) de l'anniversaire d'Eric Zemmour.

Pengyou a dit…

@ Jo : http://www.dailymotion.com/video/xcmw09_zemmour-dans-un-jour-une-histoire-1_news

jo a dit…

@pengyou
Merci, en fait j'ai déjà ce lien mais je ne l'ai pas encore écouté.
J'ai parcouru le livre de Zemmour (debout pendant 1 heure dans une grande surface ! ). Il est passionnant, particulierement pour moi qui est les même intêrets pour l'histoire et ses grands déterminants. J'en sais beaucoup moins que Zemmour mais ses théories recoupent certaines de mes intuitions.J'ai également à peu près le même age, mêmes origines géographiques banlieue ) et sociales et surtout les même goûts litteraires. Ca rapproche.
Je n'avais pas fait le lien mais en voyant ton pseudo j'ai compris la présence de cet article ici.
Le passage sur la "communauté asiatique" m'a fait tiqué ( en y repensant, le coup des prénoms francais, mais qui ne sont pas les bons selon M. Dely ca donne vraiment envie de le cogner comme soit-disant il castagnait les 1er de la classe, j'aimerais bien le voir dans les écoles actuelles ce gros malin ).
Une autre phrase m'a fais sourire :
" Il suffit de fréquenter n'importe quelle école de banlieue pour constater que ce sont les Rachid, les Fatima et les Mohammed qui parlent parfaitement français" J'habite une banlieue à 80% "immigré", je prend le bus et je sais comment parlent les jeunes. Quand j'en entends quelquefois, surtout des filles, qui s'expriment correctement, et surtout sans ce ton stupidement aggressif qui est la règle, ca me fait plaisir.
Et quand des tout petits de toutes les couleurs, chantent des comptines francaises j'adore.