mardi 13 avril 2010

PORTRAIT - Alan Greenspan, le maestro déchu de la finance

Le Monde - Economie, mercredi, 7 avril 2010, p. MDE2

Le 19 mars, Alan Greenspan a publié un texte de 48 pages sur la crise. Celui qui fut naguère qualifié de « maestro de la finance » se livre cette fois à un exercice d'autodéfense. Car depuis que la correction de sa politique monétaire trop laxiste a plongé l'économie mondiale dans la récession, l'encensement a fait place aux sarcasmes. A Washington, s'il y a un Capitole, il y a aussi une roche Tarpéienne médiatique. In fine, il est probable que M. Greenspan restera pour la postérité plutôt comme le symbole d'une époque que comme un génie de la finance.

Né le 6 mars 1926 à New York, Alan Greenspan a vécu son enfance partagé entre deux milieux différents : celui de sa mère, vendeuse de meubles, et celui de son père, agent de changes réputé, comme il le raconte dans ses Mémoires, Le Temps des turbulences (Lattès, 2007). Ce militant républicain fut nommé par Richard Nixon à la tête de son équipe économique, la veille de son départ forcé dû au scandale du Watergate en 1974, avant d'obtenir un PhD (l'équivalent du doctorat) en économie en 1977. Après un passage sous Gerald Ford, c'est Ronald Reagan (1981-1989) qui en fit, le 11 août 1987, le 13e président de la Réserve fédérale (Fed).

Son mandat est alors clair : ne pas contester la politique budgétaire de Reagan au prétexte qu'elle est inflationniste, comme l'a fait son prédécesseur, Paul Volcker. De fait, il ne contrarie ni les républicains Bush - père et fils - ni le démocrate Clinton, saxophoniste de bon niveau, comme lui.

Autorégulation

Sa politique se fonde sur trois principes. Le premier est la nécessité de garder une interprétation souple de l'inflation. Pas question d'enfermer la politique monétaire dans des objectifs précis de hausse des prix. Le banquier central doit avoir une appréciation globale des causes possibles d'inflation, comme la réduction du chômage, les rigidités salariales ou l'activité des banques.

Le deuxième est que les marchés financiers sont autorégulateurs. Les banques ne cessent de se prêter les unes aux autres. Dès lors, elles s'évaluent et se contrôlent, chaque acteur financier ayant conscience que la défaillance de l'un peut mener à la ruine de tous.

Le troisième est qu'il n'est pas de problème qu'une injection de liquidités ne puisse résoudre. Face au krach boursier de 1987, face à la crise asiatique de 1997 et à la faillite du fonds spéculatif LTCM en 1998, face au 11 septembre 2001 et à la démoralisation qui s'ensuit, Alan Greenspan baisse les taux et refinance sans hésiter l'économie. Maintenir des taux bas favorise le crédit aux ménages et permet à l'Etat de baisser les impôts sans trop se soucier de l'alourdissement de la dette qui en découle.

Le résultat est, certes, un excès de demande et une surliquidité manifeste de l'économie américaine. Mais cela n'a rien d'inquiétant à ses yeux : tant qu'il y a du chômage, l'inflation ne menace pas. Dans l'enchaînement entre surconsommation aux Etats-Unis, déficit extérieur, excédent commercial chinois, accumulation de réserves en Chine, le problème pour l'économie mondiale tient au dernier item, celui d'une stérilisation monétaire par l'inertie chinoise.

Depuis sa retraite en février 2006, la crise a fait naître le doute, y compris chez lui, sur l'efficacité de la surveillance autorégulatrice des banques, et sur l'innocuité du déficit extérieur américain.

Jean-Marc Daniel est professeur à l'ESCP-Europe.

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