lundi 24 mai 2010

J. Signell : « Les opérateurs des pays émergents sont hyperefficaces »

Les Echos, no. 20683 - Technologies de l'information, mardi, 25 mai 2010, p. 27

Jan Signell, patron du centre d'Innovation Asie-Pacifique d'Ericsson

Ericsson, qui a déjà 5 centres de recherche et développement en Chine, vient d'annoncer la création d'un centre d'innovation en Asie. Est-ce une nouvelle tendance ?

Nous assistons aujourd'hui à la convergence de deux mondes opposés. D'une part, le succès de l'industrie des télécommunications a reposé sur la standardi-sation, comme on l'a vu avec le GSM. Elle a permis le déploiement de tout un écosystème. D'autre part, l'Internet a prospéré grâce à une logique totalement différente, celle de la concurrence entre les normes, qui va de pair avec une nouvelle chaîne de valeur. Or, dans les télécoms, la grande affaire n'est plus la voix, mais l'Internet. Il faut que les opérateurs et les équipementiers s'adaptent à la nouvelle donne. Certes, dans les laboratoires, nos équipes de R&D continuent à mener la standardisation nécessaire pour construire des interfaces radio ou des réseaux tout-IP. Mais, pour ce qui est de l'innovation sur Internet, qui nécessite de sortir du laboratoire, de travailler avec nos clients opérateurs et avec les chercheurs, nous ne pouvons pas rester les bras croisés et attendre. Nous devons avoir le même degré d'investissement que dans la standardisation, pour mieux maîtriser les attentes en termes de logiciels, de services, etc.

En Chine, 70 % des clients mobiles prépaient leurs consommations alors qu'en Europe la majorité des abonnés paient leur facture en fin de mois. N'est-ce pas un frein au développement de l'Internet mobile ?

En Europe, nous considérons encore les adeptes du prépayé comme de mauvais clients, qui rapportent trop peu. C'est dommage. Dans quelle autre industrie méprise-t-on ainsi les gens qui paient en avance ? Le prépayé a beaucoup d'avantages : pas de factures, pas de risques de crédit, et en plus ces clients-là dépensent plus que les abonnés post-payés. Soit en moyenne 7 % de leur revenu disponible, contre 5 % pour ces derniers. En fait, je ne vois qu'une explication à la pérennité du post-payé : la volonté des opérateurs de garder les abonnés captifs. A l'inverse, dans les pays où le prépayé domine, ils sont obligés d'être beaucoup plus inventifs et agressifs pour fidéliser leurs clients.

Comment les opérateurs s'en sortent-ils sur un marché où le revenu moyen par utilisateur (Arpu) est très faible ?

Les opérateurs à faible Arpu dans les pays émergents sont rentables pour deux raisons. D'abord, ils font majoritairement du prépayé. Ensuite, ils doivent être hyperefficaces, dès le premier jour. Ils sont obligés de trouver la façon intelligente de faire les choses moins cher. Car la pression est forte : certes, l'industrie des télécoms bénéficie sur place d'une main-d'oeuvre bon marché, mais le coût de l'énergie pour recharger sa batterie de mobile est parfois plus élevé que la facture téléphonique. C'est le cas au Bangladesh, où seuls 20 % des foyers ont l'électricité - d'où l'intérêt de nos stations de base alimentées par des panneaux solaires. Pour être plus efficaces, les opérateurs se montrent très innovants. Aux Philippines, où 70 % des habitants n'ont pas de compte en banque, ils peuvent déposer leur salaire dans de nombreux magasins, tels que des épiceries, et recevoir en échange des crédits téléphoniques. Ils s'en servent pour opérer des paiements par SMS. L'opérateur philippin Smart convoie 800 millions de SMS par jour.

Est-ce que les pays émergents d'Asie ont rattrapé leur retard technologique dans les télécoms ?

Je suis ici depuis cinq ans. A l'époque, nous reproduisions ce qui se faisait à l'Ouest. Ce n'est plus le cas. Le potentiel de croissance est tellement important que ces pays sont désormais parmi les premiers à adopter les innovations. Prenez l'exemple de notre technologie Blade pour les commutateurs, qui permet de faire tenir les communications d'un million d'abonnés sur une seule carte : ici, elle est déployée immédiatement car on prévoit de nombreux nouveaux clients. En Europe, on attend le dernier moment pour remplacer les commutateurs existants. De plus, les pouvoirs publics asiatiques ont compris l'importance de soutenir les opérateurs télécoms. Une étude a montré que la pénétration de la téléphonie fixe permettait d'accroître le PIB. L'impact de l'Internet mobile sera probablement encore plus important, quand n'importe quel atelier de fabrication de meubles au fin fond de l'Indonésie pourra créer sa page Web pour vendre sa production au reste du monde.

PROPOS RECUEILLIS PAR SOLVEIG GODELUCK

PHOTO - Johan Wibergh, Ericsson's senior vice-president and head of networks, speaks during an interview at the Sweden pavilion at the Shanghai World Expo site May 17, 2010. Ericsson, the world's largest maker of mobile networking gear, said it aims to maintain its market share in a new round of 3G contracts being tendered by China Mobile, the world's largest mobile carrier.

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