jeudi 11 novembre 2010

DOSSIER - La Chine devient-elle la première puissance scientifique mondiale ?


Le Monde - Vendredi, 12 novembre 2010, p. 4

La Chine est désormais le pays qui compte le plus de chercheurs au monde. C'est " pratiquement certain ", estime Luc Soete, professeur d'économie internationale à l'université de Maastricht et rédacteur du premier chapitre du " Rapport de l'Unesco sur la science 2010 ". Par rapport à sa précédente édition, en 2005, c'est là le point " le plus marquant ".

Capital humain Le rapport s'appuie sur des statistiques datant de 2007. La Chine comptait 1,423 million de chercheurs - soit 19,7 % du total mondial. Elle talonnait, en termes de capital humain consacré à la recherche et développement (R & D), les Etats-Unis et l'Europe. " Mais la crise de 2008-2009 a conduit les pays développés à un ralentissement dans les recrutements de chercheurs, que n'a pas connu la Chine ", estime M. Soete. Les statistiques chinoises évoquent 1,592 million de chercheurs, en 2008.

Le rapport montre donc la répartition suivante, toute provisoire : l'Europe, les Etats-Unis et la Chine représentent, chacun, 20 % de la part des chercheurs dans le monde.

Dépenses de R & D Ces chiffres ne font pas pour autant de la Chine le leader mondial de la recherche. En nombre de chercheurs par million d'habitant (1 070), elle se situe dans la moyenne mondiale, loin derrière le Japon (5 573), l'Amérique du Nord (4 624) ou l'Union européenne (2 936).

Et si l'on prend en compte les investissements, le champion incontesté reste les Etats-Unis, qui totalisaient, en 2007, près d'un tiers des dépenses intérieures brutes en recherche et développement (DIRD), devant l'Union européenne (23,1 %). Mais la Chine, avec 8,9 %, rattrape le Japon (12,9 %). Et elle distance les Européens pris individuellement, comme l'Allemagne (6,3 %) et la France (3,7 %).

La Chine consacrait, en 2008, 1,54 % de sa richesse à la R & D, soit moins que la moyenne mondiale (1,7 %) et bien moins que la Corée du Sud (3,37 %), qui vise 5 % en 2012. Mais elle a progressé de 50 % depuis 2002.

La comparaison avec 2002 est éclairante : pour les pays que l'Unesco assemble sous la dénomination " triade " (Etats-Unis, Union européenne, Japon), la période écoulée a vu leur part mondiale dans la DIRD diminuer, suivant la même pente que leur part dans le produit intérieur brut mondial. A l'inverse, la Chine et, dans une moindre mesure, d'autres émergents comme l'Inde, le Brésil et la Turquie ont vu cette part progresser. Au total, l'Asie est passée de 27 à 32 % des DIRD mondiales entre 2002 et 2007, tandis que la proportion baissait de 83 à 76 % dans les pays développés.

Production scientifique Outre le capital humain et l'investissement, plusieurs critères permettent d'apprécier le phénomène. La répartition des publications scientifiques est révélatrice : la part de la Chine a doublé sur la période, passant à 10,6 % du total mondial, tandis que le Brésil tirait la performance de l'Amérique latine. En revanche, la part des pays développés s'érode, de 84 %, en 2002 à 75 % en 2008.

Cet indicateur mérite d'être affiné : le taux de citations, qui indique l'intérêt remporté par un article auprès de la communauté scientifique internationale et constitue un repère qualitatif, reste beaucoup plus faible en Chine que dans la " triade ".

Mais la récente irruption du pays dans le top 10 des supercalculateurs et ses investissements massifs en génomique par exemple, prouvent qu'il est en mesure de chambouler les hiérarchies tant dans les sciences fondamentales qu'appliquées - au-delà de ses succès dans le spatial, secteur stratégique. Autre indicateur souvent sujet à caution, les brevets montrent que " la Chine a encore un énorme retard. Mais il va être rattrapé ", estime Luc Soete.

La Chine symbolise un mouvement de fond où " le monde bipolaire dans lequel les sciences et technologies étaient dominées par la triade cède peu à peu la place à un monde multipolaire où un nombre croissant de pôles de recherche s'étend désormais du nord au sud ", souligne la directrice générale de l'Unesco, Irina Bokova.Les moteurs : Internet et le commerce Cette coupure avec les modes de production de connaissance et de richesse prévalant au XXe siècle tient à plusieurs phénomènes, dont le plus saillant est l'avènement de l'Internet à haut débit, qui a fortement progressé dans les pays en développement.

L'autre moteur, c'est l'intégration des nouveaux acteurs dans la mondialisation en général. L'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce, fin 2001, lui a donné accès à des transferts de technologies, elle a bénéficié d'investissements étrangers, souligne le rapport.

Le secteur privé et la crise Les entreprises des pays émergents, et de la Chine en particulier, relativement épargnées par la crise, en ont aussi profité pour réduire leur retard par rapport à leurs concurrentes des pays développés. Alors que les dépenses des entreprises en R & D ont globalement baissé de 1,9 % dans le monde, en 2009, selon le cabinet de conseil en stratégie Booz & Company et la Commission européenne, la dépense de recherche privée chinoise a augmenté de 40 %. Celle-ci reste néanmoins faible en valeur absolue. Elle représenterait moins de 1 % de la recherche privée mondiale.

Ce qui explique que seulement 21 entreprises chinoises figurent au palmarès des 1 400 entreprises dépensant le plus en R & D, établi par la Commission européenne. Mais elles n'étaient que quinze un an avant.

Un tiers des entreprises chinoises " championnes " appartiennent au secteur des technologies de l'information et de la communication : des composants aux équipements de télécommunications. En revanche, on ne note aucune entreprise pharmaceutique dans ce classement, alors que la pharmacie est le secteur le plus dépensier en matière de recherche, au sein de l'Union européenne.

Formation" L'Asie a compris que le développement passe désormais par l'enseignement supérieur et la recherche, témoigne Christian Koenig, directeur du campus singapourien de l'école de commerce Essec. Singapour ou la Chine investissent massivement. Ils n'ont pas encore obtenu du Nobel, mais la croissance de la production scientifique est forte. " Arnould de Meyer, président de la Singapour Management University, fait le même constat : " Il y a désormais en Chine, en Inde et à Singapour une très grande demande de la classe moyenne pour les formations de haut niveau. "

Ses enfants ne partent plus systématiquement étudier en Occident, " désormais, ils privilégient des études dans certaines de leurs très bonnes universités locales. "

Circulation des cerveaux Le rôle de la diaspora scientifique chinoise, dont le retour est encouragé par Pékin, est fondamental. Il est patent que les flux de matière grise et les coopérations se renforcent. En 2008, le pays a accueilli 100 000 chercheurs étrangers en visite, soit trois fois plus qu'en 2001 : la Chine s'est littéralement ouverte à la science. Elle est devenue, aussi, une usine à savoir(s).

Philippe Jacqué, Annie Kahn et Hervé Morin


Des budgets généreux et un système très favorable au retour des étudiants restés à l'étranger

Connaissez-vous Tianhe-1, Jiaolong ou Chang'e 2 ? Le premier est devenu, en octobre, le supercalculateur le plus rapide du monde, devant l'américain Jaguar. Le second est le premier submersible qui devrait atteindre une profondeur de 7 000 mètres : il a plongé à 3 789 mètres cet été, mais s'apprêterait à passer la barre des 5 000. Le troisième est la sonde lunaire chinoise : lancée en orbite autour de la Lune, le 1er octobre, elle vient d'envoyer les premières photos de la baie des arcs-en-ciel, futur site d'alunissage de Chang'e 3.

Ces récentes prouesses en matière de technologie, dans des domaines où la Chine était encore absente il y a peu (le programme d'exploration des fonds marins est né en 2002) sont indirectement liées au secteur militaire (Tianhe-1 est ainsi sorti des laboratoires de l'université nationale des technologies de défense). Mais elles signalent clairement les progrès, et les ambitions, d'une Chine décidée à passer d'une " économie de main-d'oeuvre intensive " à une " économie de l'innovation ", comme l'annoncent les grandes orientations du 12e plan chinois (2011-2015).

Les investissements en recherche et développement (R & D), qui, selon le ministère des sciences et des technologies, ont représenté 1,54 % du produit intérieur brut (PIB), en 2008, devront atteindre 2,2 % par an, d'ici à 2015. Sept nouveaux secteurs stratégiques ont été identifiés - dont les technologies de l'information, les nouveaux matériaux et les véhicules à énergie alternative - pour devenir des piliers de l'économie chinoise de demain.

" L'apprentissage et l'innovation doivent être le moteur du plan quinquennal à venir ", a déclaré, il y a quelques jours, Wang Gang, le ministre des sciences et technologies, avant d'encourager son assistance, les membres de l'Association chinoise des sciences et technologie, " à combattre la fraude académique comme un pivert attaque la vermine dans le bois ", en référence à l'une des failles du grand bond en avant technologique chinois : le manque de fiabilité de certains travaux, et le plagiat.

La fulgurante montée en puissance de la Chine s'est d'abord appuyée sur des programmes nationaux de plus en plus généreux. Ils ont permis, depuis les années 1990, d'identifier des " technologies clés ", et de doter des " laboratoires clés " - au sein des universités mais aussi d'entreprises d'Etat - de moyens conséquents. Le programme 973 est ainsi consacré à la recherche fondamentale. Le programme 873 à la R & D dans les hautes technologies. Le projet 985 a, lui, pour objectif d'élever le niveau de 39 universités chinoises pour qu'elles trouvent leur place parmi les premières mondiales.

La troisième phase du projet 985, qui vient d'être annoncée, s'accompagne de... 39 milliards de yuans (4 milliards d'euros) d'investissements frais ! Cet effort d'investissement a doté la Chine d'une multitude de laboratoires de pointe... parfois vides, ou presque : " Il y a des exécuteurs, mais il manque de gens capables d'innover, de vrais "talents". Et les courroies de transmission entre les universités et les entreprises fonctionnent encore très mal ", nous confiait, récemment, un scientifique français installé à Shanghaï.

Pourtant, la Chine déroule le tapis rouge à ses centaines de milliers d'étudiants restés à l'étranger : 70 000 diplômés chinois, tous domaines confondus, sont ainsi revenus en 2008 (et 180 000 nouveaux étudiants ont, eux, mis les voiles). Ceux qui ont fait carrière dans la recherche en Occident bénéficient de bourses, de primes et de programmes spécifiques. Avec plus ou moins de bonheur : les moins bons, constatent les directeurs de laboratoires, sont souvent les premiers à revenir.

Quant aux plus brillants, ils peuvent parfois déchanter : Shi Yigong, qui a quitté Princeton, en 2008, après dix-huit ans passés aux Etats-Unis, pour diriger l'Institut des sciences de la vie de l'université de Tsinghua, et Rao Yi, qui avait, lui, quitté Northwestern, en 2007, pour rejoindre le même institut au sein de la rivale de Tsinghua, l'université de Pékin - et renoncé à sa nationalité américaine - ont été la cible, en Chine, de véritables campagnes de dénigrement pour leurs critiques du système chinois.

Dans un papier d'opinion, publié en septembre, par le magazine Science, ils conspuent les mécanismes de financement des " méga-projets scientifiques " chinois, qui ont crû de 20 % par an ces dernières années, car ils reposent essentiellement sur le " népotisme et les faveurs " : " Tout le monde sait que, ce qui compte, ce n'est pas de mener une recherche de qualité, mais de faire le beau devant les bureaucrates puissants et leurs experts favoris ", ont-ils écrit.

Leur cri d'alarme aurait poussé le premier ministre chinois à demander à des experts de suggérer des voies de réforme. La réponse du ministère des sciences et technologies a été cinglante : les allégations sont " fausses ", a déclaré, lundi 8 novembre, un porte-parole.

Brice Pedroletti (Pékin, correspondant)


A Shanghaï, la R & D tire profit des délocalisations

Les avancées technologiques chinoises ne sont pas le seul fait des investissements publics : l'attractivité du marché chinois est au coeur d'une dynamique qui a vu, ces dernières années, les grands groupes mondiaux installer des centres de recherche en Chine. Shanghaï en est l'une des grandes bénéficiaires : ses pôles bio-tech, ses parcs électroniques, les projets annoncés dans l'aéronautique en font l'" équivalent ", de Boston, San Francisco et Seattle réunies.

" De plus en plus de grands groupes relocalisent en Chine leur R & D asiatique, et non pas seulement locale ", note Jean-Jacques Pierrat, attaché au consulat français, à Shanghaï, et animateur d'un club R & D qui regroupe les entreprises françaises ayant sauté le pas. " Ce n'est pas la main-d'oeuvre bon marché qui attire - c'est de moins en moins vrai. L'objectif, c'est de faire penser les produits de demain par des équipes chinoises. "

C'est le cas de Rhodia : le géant chimique français a fait bâtir, en 2008, un centre de recherche fondamentale dans le parc industriel de Xinzhuang, à l'ouest de Shanghaï. Dans les salles toutes neuves des laboratoires, où travaillent une centaine de chercheurs, pour la plupart chinois, des bras mécaniques éprouvent la résistance des plastiques vendus aux fabricants de jouets. D'autres machines testent les poudres servant à polir les écrans plats télévisés. " Rhodia a considéré que si on voulait réussir en Asie, et croître aussi vite que le PIB de la région, il fallait mener de la R & D en Chine, et amener de l'innovation à nos clients, car c'est ici qu'ils sont ", expliquait, en avril, Pascal Métivier, directeur de la R & D de Rhodia, à Shanghaï. En 2009, Rhodia a déposé 12 brevets en Chine, avant de les étendre au reste du monde. L'objectif, selon M. Métivier, est de 20 par an.

Les politiques d'incitations fiscales et les subventions attirent les multinationales. " En déposant des brevets, nous obtenons une certification haute technologie qui nous a fait gagner 1 million d'euros d'impôts en trois ans ", confie, sous couvert d'anonymat, un industriel français. Le droit de préemption d'une technologie brevetée, pour l'Etat hôte, incite toutefois les entreprises étrangères à la prudence : le périmètre de ce qui est considéré " stratégique " en Chine est bien plus étendu et flou qu'ailleurs. " On a pensé cesser de déposer des brevets en Chine. Mais cela aurait signifié être en moins bonne position vis-à-vis du gouvernement chinois, quand il s'agit de marchés publics, d'appels d'offres, et de coopération avec les partenaires locaux ", poursuit notre interlocuteur.

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