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mardi 4 octobre 2011

DOSSIER - Et si le moteur chinois calait lui aussi... - Brice Pedroletti


Le Monde - Economie, mardi 4 octobre 2011, p. MDE1

La presse chinoise l'a baptisé " le bourg aux BMW ". En seulement quelques mois, Shiji, dans la province du Jiangsu, a vu ses rues se remplir de berlines allemandes. Il est vrai qu'un entrepreneur local, revenu de Pékin, avait eu l'idée lumineuse d'emprunter l'épargne des villageois et de leur offrir un rendement de 10 % mensuel; il prêtait alors à son tour à des promoteurs immobiliers de la région, à un taux de... 30 %. Ces derniers investirent dans des terrains constructibles, remplissant les caisses du gouvernement local, et faisant surgir de terre des immeubles.

Et puis certains des emprunteurs ont fait défaut. La pyramide a fini par s'écrouler, laissant sur la paille les 2 000 villageois de Shiji, et les bâtiments vides. Toute ressemblance avec d'autres cités de Chine, voire avec le pays tout entier, ne serait que pure coïncidence.

Les " schémas de Ponzi ", ou encore les tontines aux taux d'usure indécents, n'apparaissent au grand jour que lorsque la chaîne se rompt - comme pour l'escroc américain Bernard Madoff. Si de tels incidents défraient la chronique ces derniers mois en Chine - qu'il s'agisse de groupes d'individus, d'entreprises ou de villes entières -, c'est que les bulles financières (dans l'immobilier, mais aussi l'art, l'ivoire, le jade...) culminent.

Malgré la surabondance de liquidités, les banques chinoises n'ont de cesse de resserrer les crédits. Les autorités de régulation lancent des audits à tous les niveaux. Dans l'immobilier, les mesures mises en oeuvre depuis 2010 pour juguler la surchauffe - là aussi en bridant les prêts et en freinant l'accès à la propriété des non-résidents et de ceux qui possèdent déjà plusieurs logements - font leur effet.

Dans les riches mégalopoles, comme Shanghaï, Pékin et Canton, les prix baissent. Zhang Xin, la patronne du groupe Soho et championne de l'habitat chic pour yuppies, s'est d'ailleurs plainte, mercredi 28 septembre à Shanghaï, lors d'une rencontre avec les journalistes étrangers, que " l'immobilier résidentiel y traversait les pires conditions de marché en dix-sept ans ", avec " zéro transaction ".

En revanche, dans les villes de l'intérieur, où des barres d'immeubles en chantier s'étendent pourtant à perte de vue, les prix continuent d'augmenter. Mais moins vite qu'en 2010. Peuvent-ils s'effondrer ? Ils avaient déjà fléchi brutalement en 2008, après les Jeux olympiques. Les économistes sont confiants et pensent que le marché trouvera plutôt assez vite son plancher : les Chinois n'ont que la pierre pour placer leur épargne abondante, que ronge l'inflation. Les salaires ne cessent d'augmenter, les emplois ne manquent pas et l'urbanisation est rapide. Zhang Xin, de Soho, prédit que Pékin assouplira de nouveau les règles - comme cela avait été le cas en 2008, lors de la crise financière mondiale.

En réalité, le maillon faible se situe à l'autre bout de la chaîne, dans cette " Europe du Sud " à la chinoise que sont un bon nombre de localités de province. L'équation qui relie les épargnants, l'immobilier, les terres disponibles, les gouvernements locaux et les prêteurs, c'est-à-dire les banques, peine à s'équilibrer. La raison ? Les dettes cachées accumulées par les collectivités locales, lancées depuis deux ans dans une frénésie d'investissements à la demande de Pékin. Officiellement estimé à 10 700 milliards de yuans (1 250 milliards d'euros), l'endettement des " plates-formes de financement locales ", des entités ad hoc dotées d'une garantie publique implicite, pourrait atteindre le double, selon Victor Shih, de la Northwestern University à Chicago (Etats-Unis).

" Considérables inconnues "

Selon une étude de la banque Standard Chartered de Shanghaï, publiée en juillet, les bilans des établissements bancaires comportent au bas mot 9 000 milliards de yuans de dettes irrécouvrables, soit 22 % du produit intérieur brut (PIB) chinois - en comptant les plates-formes locales, mais aussi le ministère du chemin de fer, surendetté. L'étude précise que " des inconnues considérables persistent sur l'échelle des mauvaises créances ".

La Chine connaît un " syndrome grec " : des provinces, à l'origine moins développées, sont en faillite virtuelle. " La situation est peut-être plus grave qu'aux Etats-Unis et en Europe : ces problèmes d'endettement sont dus au fait qu'il est facile pour un gouvernement de créer une société, puis pour une banque de lui accorder des fonds. Les capitaux s'accumulent dans les entreprises d'Etat, les grands projets sont d'une qualité et d'une efficacité douteuses ", estime Feng Xingyan, vice-directeur du centre de recherche indépendant Unirule Institute of Economics, à Pékin.

La cession de terrains a financé environ la moitié du méga-plan de relance de 2008 - via les banques. Il s'agissait de construire des routes, des métros, des centres de conférence ou des aéroports...

A Hangzhou, près de Shanghaï, 87 % de l'endettement direct de cette ville, par ailleurs très riche, serait lié au produit des ventes de terres, selon un audit publié par la municipalité début septembre. Or, en 2011, ses revenus tirés du foncier seront inférieurs de 40 % à ce qu'ils étaient en 2010. Car les terres à " liquider " se raréfient et rapportent moins qu'avant aux collectivités locales et aux promoteurs : il est moins aisé " d'expulser au prix du marché d'hier ", pour revendre " au prix du marché de demain ". La multiplication des violences et des suicides dus aux expulsions a conduit à un durcissement des lois.

Depuis que le problème de la dette des plates-formes locales de financement a surgi en 2010, un audit des collectivités locales a été lancé. Huit provinces ont publié leurs taux d'endettement en août. L'île d'Hainan (Sud) - un paradis pour milliardaires qui a déjà subi l'éclatement d'une bulle immobilière dans les années 1990 - arrive en tête, avec 93 %.

En urgence, des actifs sont réinjectés là où manquaient les collatéraux (garanties) aux emprunts contractés. Et des prêts en principe irrécouvrables sont reclassifiés en créances saines.

Mais la situation presse : une étude de la Cour des comptes chinoise signale qu'un quart du principal de la dette contractée, soit 2 600 milliards de yuans, est dû en 2011. Quant au service de la dette, il s'élève, selon l'étude de Standard Chartered, à l'équivalent de 50 à 60 milliards de yuans par mois sur l'ensemble du pays, soit moins que les revenus des ventes de terres, qui ont plafonné cette année à 100 milliards de yuans par mois, et pourraient même baisser de 20 % en 2011 selon la banque. Or, ceux-ci sont la source principale de financement des budgets locaux, la majorité des revenus fiscaux étant transférés à Pékin.

Selon Hu Shuli, la rédactrice en chef du site économique Caixin, connue pour ses prises de position libérales, l'arsenal de réglementation mis en place par les autorités pour tenter d'encadrer les finances des gouvernements locaux ont des résultats limités, tant celles-ci sont opaques. Surtout, elles sont inféodées à une logique politique, et non de marché. " La Chine s'expose à une bulle de la dette qui pourrait avoir des conséquences désastreuses, si elle laisse filer la dette des gouvernements locaux ", écrit-elle.

Des solutions sont à l'étude - un rééquilibrage de la structure fiscale; l'accès des gouvernements locaux au marché obligataire, vieux serpent de mer de la politique économique chinoise. Mais, prévient Hu Shuli, il faut d'abord consolider et nettoyer les dettes existantes. Ce renflouement pourrait être comparable à celui de 2005, quand Pékin avait réinjecté en catimini des liquidités dans ses grandes banques. " La politique des sauvetages bancaires est très complexe ", notent les analystes de Standard Chartered, " et tend à donner une prime à l'irresponsabilité " - elle évite souvent de désigner des coupables et de faire les comptes.

A un an d'une transition majeure au sommet du Parti communiste chinois, le terrain s'avère donc miné. Car la note pourrait être difficile à avaler par ceux qui la paieront : les épargnants chinois, déjà exaspérés par la corruption.

Brice Pedroletti

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

dimanche 25 septembre 2011

DOSSIER - Claude Guéant, le parrain - Nicolas Beau


Marianne, no. 753 - Événement, samedi 24 septembre 2011, p. 14

Il est dans tous les coups tordus

Homme de l'ombre, indispensable à Nicolas Sarkozy et si proche de lui, certains suspectent le ministre de l'Intérieur d'être de tous les coups fourrés. Mais, à sept mois de la présidentielle, ne ferait-il pas un bon fusible ?

Claude est le meilleur", aime répéter Nicolas Sarkozy. "Nous ne servons qu'un seul Etat, nous ne servons qu'un seul homme", professe Claude Guéant, le bon élève. Quiconque, en sa présence, ose s'en prendre au président se fait remettre à sa place avec un brin d'humour. "Vous n'êtes pas satisfait ? Eh bien, partez, car ce n'est pas le chef de l'Etat qui partira." Or, ces jours-ci, la rumeur commence à s'installer. Et si Claude Guéant était le prochain fusible de ce pouvoir hésitant, qui navigue entre l'aggravation de la crise et les mauvais sondages ? Au gré des multiples costumes que Nicolas Sarkozy lui a fait endosser, le superpréfet s'est fait un maximum d'ennemis. Et la brochette de ses adversaires est prestigieuse : François Fillon, Alain Minc, Brice Hortefeux... Tous trop heureux aujourd'hui de pourrir la réputation du chouchou du président.

Affaibli, cet été, par une lourde intervention cardiaque, obligé d'annuler cette semaine encore son audition à l'Assemblée et un dîner au Crif, après une visite médicale à l'hôpital du Val-de-Grâce, mal à l'aise dans le rôle à contre-emploi de challenger du Front national, mis en cause pour les liens secrets qu'il a entretenus avec les fameux "facilitateurs" d'affaires Ziad Takieddine, Robert Bourgi et Alexandre Djouhri, dont les frasques font la une des gazettes, Claude Guéant n'est pas au mieux de sa forme. L'homme qui était présenté à la une du Point, au début du quinquennat, comme "le plus puissant de France" pourrait connaître l'ingratitude du prince. "A sept mois de la présidentielle, confie un ami de Nicolas Sarkozy, le président peut sacrifier tout le monde."

Fadettes, affaire d'Etat

Le coup de grâce pourrait être donné par la fameuse "affaire des fadettes" (relevés téléphoniques) du journaliste du Monde Gérard Davet, en passe de devenir une affaire d'Etat. Qui a donné l'ordre, le samedi 17 juillet 2010 en début d'après-midi, d'enquêter sur cette fuite malheureuse d'un procès-verbal dans l'instruction de l'affaire Bettencourt ? Le directeur général de la police nationale, Frédéric Péchenard, et le grand manitou du renseignement français, Bernard Squarcini, sont tous deux convoqués par la justice, mi-octobre, pour une probable mise en examen. Face aux coups de boutoir d'une presse qui croit avoir trouvé son Watergate, c'est "courage, fuyons !" au sommet de l'Etat.

Ce dossier pourrait provoquer une terrible déflagration pour l'ensemble des services de l'Etat. "Des réquisitions auprès des opérateurs téléphoniques pour consulter des fadettes, confie un grand flic du ministère de l'Intérieur, il y en a eu des centaines." En l'absence d'une réglementation claire, tous les grands services de renseignements français ont usé et abusé de ce procédé. En effet, Matignon a tardé, par la voie d'une circulaire du directeur de cabinet de François Fillon datée d'octobre 2010, à préciser la procédure à suivre sur la consultation de la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité (CNCIS). L'avis émis dès 2009 par la CNCIS, qui limitait le pouvoir des services de renseignements de réquisitionner les fadettes (lire l'article, p. 20), avait-il une valeur contraignante ? C'est le débat juridique délicat auquel est confrontée la juge d'instruction Sylvie Zimmermann.

Dans l'ombre de Pasqua

Bien maladroitement, Claude Guéant a renvoyé pour l'instant la patate chaude vers Brice Hortefeux. "Je n'étais pas ministre de l'Intérieur à l'époque", se justifie-t-il, provoquant la colère de l'ex-locataire de la Place Beauvau. "Je ne vais pas laisser passer cela", hurle Hortefeux, dont les amis distillent les petites phrases assassines. "Claude Guéant, tranche l'un d'entre eux, fait penser au lapin face aux phares de la voiture. L'actuel ministre de l'Intérieur est moins un homme-orchestre qu'un Petit Chose qui a découvert le pouvoir et ses tentations."

Que masque le fin sourire de Claude Guéant, toujours prêt à consoler les ego meurtris par les colères présidentielles ? Quels réseaux a-t-il développés à l'ombre de l'Elysée ? Pour quelles missions ? Quels coups tordus a-t-il manigancés ou couverts ? Pour comprendre le personnage, il faut s'attarder sur son passé, à l'ombre de Charles Pasqua. Car Claude Guéant a eu une vie avant de rencontrer Nicolas Sarkozy, en 2002, à 57 ans. Au conseil général des Hauts-de-Seine comme à la Place Beauvau, il a été formé à la rude école Pasqua. Lequel, en 2002, finit par souffler le nom de son fidèle collaborateur à un Nicolas Sarkozy en quête d'un directeur de cabinet à l'Intérieur.

Secrétaire général de l'assemblée des Hauts-de-Seine, fief de "môssieu Charles", où tous les élus de droite ont défrayé la chronique des affaires, Claude Guéant a été promu, en 1994, patron de la police. Ce sont les années où l'ancien vendeur de Ricard, devenu ministre d'Etat, consolide son formidable réseau d'influence au coeur de la République. Sur fond de rachats de casinos, de commissions sur les ventes d'armes et de réseaux africains. L'Angola et le Gabon font partie des tropismes du ministre d'Etat. Le nom de Pierre Falcone, l'homme clé du scandale de l'Angolagate, apparaît dans la nébuleuse de Charles Pasqua. Est-ce un hasard ? Lorsqu'il sera secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant fera tout pour sauver ce dernier des griffes de la justice.

"Claude est des nôtres", disait "môssieu Charles". Ainsi l'irréprochable préfet a appris à couvrir quelques très sérieux dérapages. C'est lui qui fut la cheville ouvrière, en 1995 et 1996, de l'enquête menée sur les auteurs des attentats intégristes. On le voit soutenir constamment le redoutable Roger Marion, autre homme de Pasqua et patron des services antiterroristes.

Dix ans plus tard, un livre de trois journalistes du Point, Place Beauvau, révèle que certaines arrestations opérées par Roger Marion avaient donné lieu à de véritables tortures. Directeur de cabinet de Sarkozy, Guéant déclenche une enquête de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) sur les accusations que contient le livre. Résultat : circulez, il n'y a rien à voir.

Claude Guéant n'est pas un ingrat. Aussi bien à l'Intérieur qu'à l'Elysée, il reçoit volontiers Daniel Léandri, l'homme de main de Pasqua chargé des dossiers sensibles (Corse, casinos...) qu'il utilise pour de discrètes missions. Sa fidélité à son ancien mentor sera totale en septembre 2004, lorsque le juge d'instruction Philippe Courroye convoque Charles Pasqua. Ce dernier n'est plus député européen et ne bénéficie plus d'aucune immunité. Sauve qui peut ! Sarkozy et Guéant demandent au procureur de Paris, Yves Bot, d'intervenir. Un coup de fil à Courroye : "Ce n'est pas opportun de convoquer Pasqua juste avant les sénatoriales, auxquelles il se présente. Attendez un peu... De toute façon, il ne sera pas élu." "Très bien, monsieur le Procureur, répond Courroye, mais je vous parie une bouteille de bon whisky qu'il sera sénateur dimanche." Pasqua est effectivement élu, donc hors de portée de tout contrôle judiciaire. Le lundi matin, le juge décroche son téléphone : "Monsieur le Procureur, je crois que vous me devez une bouteille."

C'est en 2005, année où Jacques Chirac refuse de nommer Claude Guéant à la tête de la prestigieuse Préfecture de police, que tout bascule. Pour lui, c'est un peu comme si on avait refusé à Richelieu le titre de cardinal. Comble de l'humiliation, on lui propose la présidence de Réseau ferré de France (RFF), un placard doré qu'il refuse. L'amertume est totale. Claude Guéant se trouve un bureau au conseil général des Hauts-de-Seine, auprès d'un Sarkozy devenu patron de l'UMP, et est même propulsé, avec l'appui de Cécilia, directeur de campagne du futur président en 2007.

Après sa nomination à l'Elysée, la machine Guéant s'emballe, sa boulimie n'a pas de limites, servie par sa capacité de travail et un emploi du temps millimétré. Tout en gardant la haute main sur le ministère de l'Intérieur (lire l'encadré, p. 17), Claude Guéant prétend contrôler les nominations, lors du déjeuner du lundi où ne sont conviés que quelques privilégiés, et cornaquer les maillons faibles du gouvernement (Rachida Dati ou Bernard Laporte, auquel il trouve un directeur de cabinet, son actuel conseiller spécial, Hugues Moutouh). On le voit aussi favoriser la carrière de jeunes conseillers ou de ministres comme Eric Woerth, à qui le secrétaire général de l'Elysée promettait un grand avenir, juste avant sa chute. "Autant de dossiers très nombreux, sans doute trop, pour un seul homme", constate un diplomate de ses amis.

Etranges visiteurs du soir...

Parallèlement, Claude Guéant se plonge avec délice dans les eaux troubles du renseignement, de la diplomatie, des gros contrats. Parmi les visiteurs du soir qui viennent voir discrètement Claude Guéant, se trouvent plusieurs cadors du renseignement : le patron de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Erard Corbin de Mangoux, un ancien collaborateur de l'Elysée qui a travaillé comme directeur des services dans les Hauts-de-Seine ; Alain Chouet, ex-chef de la sécurité et du renseignement à la DGSE et récemment auteur d'un livre, Au coeur des services spéciaux (La Découverte) ; Philippe Caduc, patron de l'Adit, un organisme créé par Michel Rocard pour établir des passerelles entre le monde des affaires et celui du renseignement ; Alain Bauer, criminologue et ancien patron du Grand Orient. Que du beau linge...

Autant de contacts réguliers qui fournissent au grand vizir des notes ciblées et qui parfois lui permettent de mener, avec brio, des opérations délicates de libération d'otages. Le plus grand succès à mettre à l'actif de Claude Guéant est la libération de Clotilde Reiss, une étudiante détenue à Téhéran. Durant l'été 2009, Michel Rocard organisa, à la demande de Claude Guéant, une rencontre entre ce dernier et l'ambassadeur d'Iran, Seyed Mehdi Miraboutabeli. Au grand désespoir de Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique de Sarkozy avec lequel le chaouch de Sarkozy ne s'entend guère. Ces pourparlers furent suivis, à l'initiative de Guéant, par plusieurs missions à Damas, Dakar et Téhéran, qui aboutirent finalement à la libération de la jeune Française.

Chemin faisant vers l'Orient compliqué, Claude Guéant va épouser les logiques des services de renseignements français, qui sont au mieux avec les services secrets syriens, libyens et algériens. Pas de chance pour Claude Guéant et sa diplomatie parallèle, le printemps arabe devait mettre à mal ces points d'appui traditionnels de la France dans cette région du monde. Le 7 mars 2011, une réunion est organisée à l'Elysée, en présence de Nicolas Sarkozy, sur "les flux migratoires en Méditerranée". Alain Juppé, patron du Quai d'Orsay, et Claude Guéant, ministre de l'Intérieur depuis deux mois, sont présents. Ce dernier débute un exposé sur ce sujet d'actualité, depuis l'arrivée de migrants tunisiens sur les côtes italiennes. Très vite, le chef de l'Etat l'interrompt pour annoncer que l'armée française va intervenir en Libye. Guéant ne prendra plus la parole. Seuls Juppé et Sarkozy animent la réunion. Une page est tournée.

Ces dernières années, Claude Guéant va prendre l'habitude de recevoir quelques grands patrons français : ainsi Henri Proglio, PDG d'EDF, François Roussely, un ancien collaborateur de Pierre Joxe devenu banquier, Philippe Bohn, haut cadre d'EADS, ou encore Yazid Sabeg, responsable de la Compagnie des signaux, qu'il connaît depuis le début des années 90. Claude Guéant, qui réfute toute appartenance à une obédience maçonnique, compte pourtant beaucoup d'amis à la Grande Loge nationale française (GLNF), marquée à droite. Ainsi Yazid Sabeg reconnaît-il volontiers son appartenance à la GLNF. "Est-ce le cas, insiste-t-on, de beaucoup de proches de Guéant ?" Sabeg part d'un grand éclat de rire, mais il n'en dira pas plus.

Là où sans doute Claude Guéant a endossé un costume trop large pour lui, c'est quand il a commencé à monter des Meccano industriels avec ses propres réseaux. Ainsi va-t-il, en compagnie d'Henri Proglio et de Yazid Sabeg, imaginer la réorganisation de la filière nucléaire française. Etait-ce son rôle de chasser Anne Lauvergeon d'Areva et de pousser, d'ailleurs sans succès, son ami Sabeg à la tête du groupe ? Cette fois, le cardinal Guéant a manqué de doigté.

De douteux intermédiaires

Dans ces contacts avec le monde industriel, Claude Guéant met en avant la nécessité pour l'Elysée d'aider l'industrie française à conquérir de nouveaux marchés. Louable initiative ! Mais ce faisant, notre superpréfet va sortir du rôle normal d'un secrétaire général. Les intermédiaires à la réputation sulfureuse qu'il rencontre dans sa nouvelle vie ne sont pas les interlocuteurs normaux, attendus du plus proche collaborateur du chef de l'Etat. Robert Bourgi a raconté dans le Journal du dimanche son dur métier de porteur de valises entre l'Afrique et Paris ; Ziad Takieddine a été mis en examen récemment par le juge Renaud Van Ruymbeke ; enfin, Alexandre Djouhri est le héros au passé opaque du dernier livre de Pierre Péan, les Mallettes de la République. Avec de telles relations, Claude Guéant est soupçonné d'avoir franchi la ligne jaune.

Longtemps, Claude Guéant rencontrait ces hommes de l'ombre au bar discret d'un charmant petit hôtel rue d'Astorg, à deux pas de l'Elysée et de la Place Beauvau. Du moins quand il ne dînait pas au palace Le Bristol avec le président de la République et Alexandre Djouhri, comme il l'a reconnu lui-même !

Le plus fidèle de ces mauvais garçons est sans doute Robert Bourgi. Déçu par Villepin en 2005, "Bob la Limace" - le surnom de Bourgi à la DGSE - rejoint Guéant et Sarkozy avec armes et bagages. C'est ainsi que Guéant découvre le monde de la presse. Son nouvel ami Robert lui fait connaître un des grands rédacteurs en chef parisiens, qui possédait jusque-là, grâce à Bourgi, ses entrées chez Villepin. Ce jour-là, Nicolas Sarkozy est présent et la discussion roule sur le financement des biens immobiliers de Villepin. Cela change notre superpréfet des chiffres sur la délinquance et des négociations avec les syndicats policiers.

Plus tard, lorsque Claude Guéant est installé à l'Elysée, l'ami Robert débarque dans une superbe Maserati qu'il laisse, warnings allumés, devant le perron. En 2008, le secrétaire général met tout son poids dans la balance pour évincer Jean-Marie Bockel, secrétaire d'Etat à la Coopération, dont le feu président gabonais Omar Bongo ne veut plus. "J'ai en tête un ami très proche pour remplacer Bockel, explique à l'époque Sarkozy à Robert Bourgi, mais il ne connaît rien à l'Afrique, Alain Joyandet. Nous l'initierons, toi, Claude et moi." Et, effectivement, Claude Guéant et Alain Joyandet partiront ensemble à Libreville, très vite après la formation du nouveau gouvernement. A l'arrivée à Libreville, comme le racontent Christian Duplan et Bernard Pellegrin dans leur livre intitulé Claude Guéant, l'homme qui murmure à l'oreille de Sarkozy, l'homme de confiance du président français parle en tête à tête avec Bongo, Joyandet fait antichambre pendant une heure. De l'inédit !

A la recherche de nouveaux talents, Sarkozy et Guéant rencontrent, dès 2002, Ziad Takieddine, qui est bien introduit en Arabie saoudite. Ce Libanais entreprenant leur organise plusieurs voyages à Riyad et Djedda pour obtenir l'accord du prince Naief, ministre de l'Intérieur, seul capable d'entériner le dossier Miksa de défense des frontières. Hélas pour eux, cette tentative va se heurter au veto de Jacques Chirac. "Le contrat saoudien qui oppose M. Chirac et M. Sarkozy", titre le Monde à la une, évoquant le "dessaisissement" du ministre de l'Intérieur. La guerre d'intox n'est pas loin entre chiraquiens et sarkozystes, et le montage des vrais-faux listings Clearstream non plus.

Claude Guéant ira répétant que cette machination a été imaginée par le préfet Philippe Massoni et l'ex-patron des Renseignements généraux (RG) Yves Bertrand, les grands flics proches de Chirac. Ce qui ne l'empêche pas de rencontrer Bertrand plusieurs fois durant l'année 2006, comme en témoignent les agendas de ce dernier, saisis par la justice. Le Guéant secret est tout entier dans cette duplicité.

Enfin, les relations avec Alexandre Djouhri, alias "M. Alexandre", qu'il rencontre très régulièrement, ont fait l'objet de l'enquête de Pierre Péan. La plus grave accusation du journaliste porte sur une commission de 12 millions d'euros qu'EADS, sur ordre de l'Elysée, aurait été obligé de verser à ce proche d'Henri Proglio et de Yazid Sabeg, une autre relation de Claude Guéant. Pour l'instant, EADS a démenti, Claude Guéant aussi. Les tribunaux trancheront...

La mise en cause de Bourgi, de Djouhri et de Takieddine dans la presse et par la justice tombe bien mal. Claude Guéant est sommé de toute part de rendre des comptes sur ces relations opaques. Et il l'a fait, sans brio, dans un entretien avec les journalistes de Libération. Sur Bourgi, le ministre de l'Intérieur reste vague : "La rumeur disait qu'il existait des financements occultes, mais elle ne disait pas qui portait les valises." A propos de Takieddine, Claude Guéant est amnésique : "Pendant l'affaire des infirmières bulgares, il est arrivé à Takieddine de me téléphoner pour me donner des éléments d'ambiance." Sur Djouhri, il est particulièrement élogieux : "J'ai des relations amicales avec lui. C'est quelqu'un de très séduisant. Intéressant !" On reste, malgré tout, sur sa faim.

Claude Guéant s'est rêvé en Richelieu et il lui faut sans doute méditer le Testament politique du cardinal : "Ceux-là mêmes qui se sauveraient comme personnes privées se damnent comme personnes publiques." N.B.

Encadré(s) :

BIO EXPRESS

Janvier 1945 : naissance à Vimy (Pas-de-Calais).

1993 : directeur de cabinet adjoint de Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur.

1994 : directeur général de la police nationale (DGPN) au ministère de l'Intérieur.

2002 : directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur.

2007 : secrétaire général de l'Elysée.

2011 : ministre de l'Intérieur.

MINISTRE PERMANENT DE L'INTÉRIEUR
Frédéric Ploquin

"Claude Guéant, c'est celui qui sait faire. Il sait mettre en oeuvre les volontés de Sarkozy, les traduire en langage administratif. Cela a toujours été son avantage sur Brice Hortefeux : le savoir-faire, c'est lui qui le détient." Dans la bouche du préfet qui s'exprime, il s'agit d'un compliment. Dans la réalité, cela signifie que Claude Guéant n'a jamais vraiment quitté l'Intérieur depuis sa promotion comme secrétaire général de l'Elysée, en 2007. Et que tout ce qui touche de près ou de loin à ce que le député socialiste Jean-Jacques Urvoas appelle "les affaires du prince", de Liliane Bettencourt (L'Oréal) à Zyad Takieddine (porteur de valises), passe par son bureau.

Michèle Alliot-Marie l'a compris à ses dépens, cernée qu'elle était par des patrons de la police placés là par Claude Guéant et systématiquement doublée, lorsqu'elle était Place Beauvau, par ces hommes qui rendaient compte directement au Château. Le "vrai" ministre de l'Intérieur, celui qui validait les nominations, c'était lui. Il n'avait pas qu'un oeil sur la "maison", mais les deux. Et lorsque MAM s'est retrouvée avec la menace d'une forte agitation sociale dans la police, fin 2008, c'est Guéant qui a pris les choses en main.

Avec Hortefeux, c'était plus simple : l'ami de trente ans du président ne risquait pas de jouer perso. Aussitôt, Nicolas Sarkozy traverse la rue pour venir galvaniser quelques directeurs rassemblés Place Beauvau, avant de recevoir à l'Elysée, pour un déjeuner historique (et en compagnie de Claude Guéant), l'ensemble des leaders syndicaux de la police (le 21 avril 2010). Plusieurs fois, il a fallu cependant "recadrer" le ministre, par exemple lorsqu'il a annoncé un peu vite la disparition des Uteq (police de quartier) ou la fermeture de compagnies de CRS.

"Sa force, c'est sa longévité dans le milieu, il a fait et défait les carrières", observe un connaisseur. Claude Guéant a en effet un avantage sur tous les autres : il est dans la place depuis la fin des années 70. Détecté sous Giscard, mis en selle sous Pasqua et intronisé sous Sarkozy, il sait pouvoir traiter en confiance avec ceux qui comptent, du directeur général de la police (Frédéric Péchenard) à celui du renseignement intérieur (Bernard Squarcini) en passant par son complice et ami Michel Gaudin, préfet de police de Paris, et Erard Corbin de Mangoux, patron de la DGSE. En ligne directe avec eux, convaincu que personne ne le contredira, il peut remplir l'une de ses missions principales : protéger la "famille royale". Au risque de mélanger basse et haute police.

© 2011 Marianne. Tous droits réservés.

mercredi 24 août 2011

Spécial immobilier : Profitez du marché


L'Express, no. 3138 - en couverture immobilier, mercredi 24 août 2011, p. 44-48,50,52-53

Spécial immobilier : Profitez du marché
Corinne Scemama

Après une année de flambée, le marché se calme. Victime de ses excès, fragilisé par la morosité économique et des conditions de crédit moins favorables, il pourrait subir une décrue plus brutale que prévu. Le dossier de L'Express pour guider acheteurs et vendeurs.

Les Bourses ont beau dégringoler, la croissance flancher, l'austérité pointer son nez, ce propriétaire d'un studio de 28 mètres carrés dans le XXe arrondissement de la capitale ne veut pas en démordre. Son appartement vaut 236 000 € et pas un centime de moins. Il vient d'ailleurs de refuser avec beaucoup de force et un peu de mépris une offre à 230 000 €. Malgré les semaines qui passent sans aucune visite, ce jeune Parisien résiste, sourd aux avertissements de son entourage.

Comme lui, le marché immobilier s'accroche à son passé récent, avec ses hausses vertigineuses et ses surenchères dues à la frénésie des acheteurs. Sans même se soucier des nuages qui s'accumulent depuis le début de 2011. Cet aveuglement, accompagné d'une vraie croyance dans la pierre, crée une situation paradoxale : les transactions reculent sans pourtant que cela s'accompagne d'une décrue des prix. Après une année 2010 époustouflante, ces derniers ont grimpé, en moyenne, de 7 % au deuxième trimestre 2011 en France, et de plus de 20 % à Paris. Une hausse cependant "en trompe-l'oeil", selon Laurent Vimont, président du réseau d'agences Century 21 : elle cache en effet un vrai tassement et de fortes disparités régionales. Si l'Ile-de-France, les Pays de la Loire ou la Basse-Normandie semblent poursuivre leur ascension, l'Alsace, la Bourgogne ou l'Aquitaine accusent déjà des baisses.

Les acheteurs n'attendaient qu'un signe positif

Et ce n'est que le début. En cette rentrée 2011, les signaux de déprime du marché se multiplient, du recul brutal de la demande à la désolvabilisation des ménages, du durcissement de la politique d'octroi des crédits par les banques jusqu'au coup de rabot probable sur les aides gouvernementales (dispositif Scellier et prêt à taux zéro plus). Et la crise de la dette souveraine, qui s'éternise dans la zone euro, ne va rien arranger. L'immobilier a beau être considéré comme une valeur refuge, il n'a guère de chance d'échapper, en 2012, à un environnement économique dégradé.

Fin 2010, la reprise avait surpris par son ampleur et sa rapidité. Le nombre des transactions avait grimpé de 550 000 à 700 000 en un an, et les prix s'étaient envolés, notamment pour les appartements haut de gamme et les secteurs les plus recherchés, comme le centre des grandes villes. Un phénomène inédit et déroutant. "Dans les cycles immobiliers, les phases de repli durent plusieurs années. Après le krach de 1990, le marché n'était ainsi reparti qu'en 1996-1997. Et encore, le redémarrage a été très progressif. Or, cette fois-ci, il a suffi de moins d'un an pour que la crise de 2008-2009 soit effacée", analyse Olivier Eluère, économiste spécialiste de l'immobilier au Crédit agricole. L'explication d'un tel miracle ? Face à la faiblesse de l'offre - notamment dans le neuf - et au déficit chronique de logements, les acheteurs n'attendaient qu'un petit signe positif - en l'occurrence une légère baisse des prix, inférieure à 10 % - pour se lancer à nouveau dans un achat. "Ce sont les secundo-accédants, familles déjà propriétaires de leurs logements, qui ont fait repartir le marché de la revente", souligne Michel Mouillart, professeur à Paris-X. Décidés à profiter d'une éclaircie après deux ans de repli frileux, ils n'ont eu de cesse d'alimenter la hausse, se précipitant pour s'offrir un nouvel appartement et revendre le leur le plus cher possible. Aujourd'hui, "ces ménages déjà propriétaires, qui entretiennent la flambée, représentent 70 % des transactions dans l'ancien", estime Bernard Cadeau, président du réseau d'agences immobilières Orpi. "Et suffisent, à eux seuls, à faire fonctionner le marché", assure Michel Mouillart. Ils ne s'en privent pas. "En embuscade, ces "chasseurs" d'appartements de qualité peuvent se décider à signer en moins d'une heure, négligeant de négocier des prix pourtant élevés", observe Nathalie Naccache, directrice des agences Century 21 Fortis Immo de Paris. Tandis que les plus audacieux n'hésitent pas à surenchérir, appelant parfois directement le propriétaire pour emporter l'affaire.

Un redémarrage trop rapide de l'activité

Les investisseurs, de plus en plus nombreux en France, ont, eux aussi, largement contribué à la récente envolée des prix. Retraite à préparer, recherche d'un placement plus sûr que la Bourse ou encore volonté de posséder un bien tout en restant locataire : l'effet valeur refuge a joué à plein ces derniers mois. Du côté du neuf, les épargnants ont continué, jusqu'à la fin de 2010, à plébisciter le dispositif Scellier, se pressant notamment en décembre dernier pour obtenir la réduction maximale d'impôts. Même engouement dans l'ancien, où les studios et les 2-pièces ont fait exploser les prix au mètre carré - ils sont le plus souvent supérieurs de 20 % à ceux des appartements plus grands - au-delà du raisonnable. Cette quête désespérée de la petite surface a donné lieu à des foires d'empoigne. "Ce studio dans le Marais, proposé à 11 000 € le mètre carré, j'aurais pu le céder vingt fois. Tout le monde le voulait, et lorsqu'il a été vendu j'ai été insultée par des couples en furie", se souvient Nathalie Naccache.

Une situation explosive qui ne pouvait pas éternellement durer. Contrairement aux Etats-Unis, à l'Irlande ou à l'Espagne (où, il est vrai, l'offre est pléthorique), le marché français n'a pas suffisamment purgé ses excès lors de la crise de 2008. Après un redémarrage trop rapide de l'activité, qui n'a pas permis de régler le problème des prix surévalués, il présente aujourd'hui de vrais signes de fragilité. Au deuxième trimestre 2011, les ventes d'appartements neufs ont ainsi plongé de 17 %, après avoir accusé un recul de 21 % au premier trimestre. Tandis que le volume des transactions dans l'ancien connaît lui aussi un tassement. "Le grippage est net et brutal depuis le printemps", observe Thomas Laurentin, PDG du site immobilier Drimki.

Le paradoxe, c'est que ce réajustement n'a pas encore été suivi d'une baisse des prix. D'où un début de blocage, avec notamment un rallongement de la durée des transactions. Aujourd'hui, cette situation "creuse les écarts entre les villes privilégiées et les zones économiques moins favorisées, dans lesquelles la baisse a déjà été engagée", souligne une étude des Notaires de France (1).

En cette rentrée agitée, une correction générale des prix - et pas seulement une stabilisation - paraît inéluctable, avec bien sûr, souligne Olivier Bokobza, directeur général délégué de BNP Paribas Immobilier résidentiel, "un réajustement plus ou moins important selon les régions".

Aujourd'hui, c'est net, "le marché contient déjà en lui les prémices de la baisse", observe pour sa part Stéphane Imowicz, le patron d'Ad Valorem. Il suffit juste de vouloir le voir. D'autant qu'à force d'assister à de fortes hausses de prix dans l'ancien (+ 141 % entre 1998 et 2010) et dans le neuf (+ 84 % pour la même période) et à la remontée des taux, certains ménages commencent à ne plus être capables d'acquérir leur résidence principale.

Les couples modestes chassés des centres-villes

"Les acheteurs ne disposent pas de moyens illimités", martèle Christian Rolloy, PDG de Promogim. "Au-dessus d'un certain budget, ils ne peuvent plus payer. On est en train d'assister à une désolvabilisation lente mais continue de la clientèle", ajoute-t-il. Désormais, les couples modestes et les primo-accédants sont de plus en plus obligés de s'éloigner des centres-villes ou de louer. Century 21 a ainsi calculé qu'en seulement un an l'apport nécessaire pour acheter un appartement, pour un ménage capable de rembourser 1 000 € par mois, était passé de 22 000 à 49 000 €, soit 123 % de plus ! Même le prêt à taux zéro renforcé (PTZ+), très largement utilisé par les ménages aux revenus moyens, ne semble pas suffisant pour s'offrir un logement dans les zones tendues et chères comme l'Ile-de-France.

Atterrissage en douceur ou purge des hausses injustifiées ?

Autant dire que pour la hausse des prix, aujourd'hui déconnectés de toute réalité économique, "c'est la fin de l'histoire", pronostique Frédéric Monssu, président du groupe d'agences immobilières Guy Hoquet. Désormais, les vendeurs, rois de l'année 2010, ne sont plus en position de force. "Les acheteurs reprennent la main", estime Stéphane Atlan, directeur des agences Royalimmo de la capitale. Surtout que, même dans le très haut de gamme, "les acquéreurs ne veulent plus accepter de hausses supplémentaires", affirme Charles-Marie Jottras, président de Daniel Féau. Comme toujours, ce sont les biens médiocres qui souffrent en premier. "Toutes les offres abusives, comme ce 1er étage sombre d'un immeuble du XVIIe arrondissement de Paris, affiché à 12 500 € le mètre carré, ne passent plus", affirme Roger Abecassis, président du groupe Consultants Immobilier. Et les annonces d'appartements avec défauts sont condamnées à traîner en vitrine, puisqu'aujourd'hui "plus personne ne veut prendre de risque", souligne le directeur de l'étude Caraudrey, à Paris. Les vendeurs les plus pressés se voient, eux, contraints à consentir des ristournes. Comme pour ce petit appartement mal conçu du XIe arrondissement de Paris, qui a dû passer de 9 300 à 8 500 € le mètre carré pour trouver preneur.

Le même tassement s'observe dans le neuf. "Le marché est en train de se stabiliser", affirme Guy Nafilyan, PDG de Kaufman & Broad. Voire de ralentir. Et ce malgré un manque criant d'appartements, notamment en Ile-de-France. Un signe qui ne trompe pas : les offres commerciales reprennent de plus belle et vont s'intensifier en septembre, avec notamment des logements exonérés de frais de notaires, pris en charge par les promoteurs.

Pour tous les professionnels, l'affaire semble entendue : les volumes et les prix vont certainement baisser dans les mois à venir. Mais bien malin celui qui peut estimer l'ampleur de la correction. Va-t-on assister, une fois de plus, à "un atterrissage en douceur", comme le pense Bernard Cadeau ? Dans ce cas, le recul des volumes entraînerait (enfin) une baisse de 5 à 10 % des prix, laquelle permettrait de faire revenir les acheteurs et donc de relancer les transactions. Ou alors, morosité économique oblige, la pierre pourrait être contrainte, cette fois-ci, de purger davantage ses hausses injustifiées. Aujourd'hui, ce second scénario semble tout à fait plausible. Car les menaces s'accumulent. D'abord, les aides gouvernementales, qui soutiennent vigoureusement l'immobilier depuis de nombreuses années, sont appelées à fondre : à la recherche d'économies pour réduire le déficit, le gouvernement va être obligé de tailler dans les niches fiscales. En première ligne, le dispositif Scellier, déjà moins intéressant qu'à ses débuts, devrait subir un nouveau coup de rabot en 2012. De quoi décourager encore plus des investisseurs déjà en retrait depuis le début de l'année (le secteur a enregistré une chute de 32 % de ses ventes en Scellier au 1er semestre 2011, selon la Fédération des promoteurs immobiliers). Et provoquer, après une fin d'année 2011 boostée par la perspective de l'amenuisement des avantages fiscaux au 1er janvier 2012, une nouvelle crise dans le neuf. Le PTZ+, destiné aux primo-accédants, risque lui aussi d'être remanié. Un coup dur pour les familles modestes, déjà contraintes de se passer du Pass-Foncier, mesure supprimée depuis un an.

D'autres incertitudes pèsent également sur le marché. L'évolution des taux d'intérêt, critère essentiel pour la bonne tenue de l'immobilier, devrait être moins favorable (voir page 54). Si les taux, qui ont déjà grimpé de 0,75 % cette année - excluant, selon Empruntis, 15 % d'acheteurs -, poursuivent leur ascension, le marché pourrait totalement se bloquer. "Il existe encore une capacité d'absorption de 1 % supplémentaire. Au-delà, ce sera très compliqué", analyse Olivier Bokobza.

Mais, ce que craignent encore davantage les professionnels, c'est le durcissement - très probable - des conditions d'octroi des prêts, "un vrai sujet de préoccupation", insiste Michel Mouillart. Les banques, en mal de fonds propres (voir page 82), pourraient en effet fermer le robinet du crédit. C'est déjà parfois le cas : certains agents immobiliers ont été récemment confrontés à des refus de dossiers concernant des clients pourtant solvables. Dans ces conditions, le scénario du ralentissement modéré des prix deviendrait totalement obsolète. Et une bulle immobilière, évoquée en mai dernier par le Centre d'analyse stratégique, inquiet des "anticipations à la hausse" du secteur, pourrait alors éclater. Avec à la clef une crise et des prix en chute de 15 à 30 % !

C'est dire que "2012 pourrait être l'année de tous les dangers", affirme Michel Mouillart, entre désordres macroéconomiques, difficultés des banques et enfin période électorale, "qui donne toujours lieu à un attentisme de la part des acheteurs", souligne Bernard Cadeau. Certes, un véritable effondrement n'est pas encore certain. L'immobilier répond à un besoin de sécurisation et reste souvent le dernier rempart face à l'adversité. En tout cas, les Français, amoureux de la pierre, veulent continuer à le croire...



Les chiffres exclusifs du notariat

Pour la 11e année consécutive, L'Express et les Notaires de France renouvellent leur partenariat afin de vous fournir des chiffres exclusifs concernant le marché de l'immobilier. Les notaires disposent en effet d'une mine d'informations d'une valeur sans égale sur le marché français, avec notamment plus de 700 000 mutations immobilières transmises chaque année par les offices de province. Ce sont les seules données qui soient incontestables, puisqu'elles sont fondées sur des transactions effectives : les chiffres que nous publions cette année sont ainsi établis sur 600 000 ventes. Ces informations sont collectées de manière quasi systématique : lors de toute signature, les notaires recueillent près de 80 données précises, dont 25 % décrivent le bien vendu (maison neuve ou ancienne, appartement, terrain à bâtir...), avec sa surface, le nombre de pièces, le prix de vente réel, etc.

Un traitement statistique permet ensuite de calculer, d'une part, des valeurs moyennes (prix moyen au mètre carré), d'autre part, des indices labélisés par l'Insee. Le notariat a ainsi mis en place deux bases de données immobilières, l'une pour l'Ile-de-France (base Bien), l'autre pour la province (base Perval), dont L'Express a tiré des centaines de chiffres exclusifs (arrêtés au 31 mars 2011), que nous publions, notamment quartier par quartier dans les grandes villes de France. Certaines de ces informations peuvent être consultées sur les sites Notaires.fr ou Immoprix.com.

ANCIEN : LA PROGRESSION DES PRIX RALENTIT

NEUF : LE MARCHÉ FAIBLIT


Quand les loyers dépriment

Acôté de l'envolée des prix du marché de la vente, ceux de la location semblent faire du surplace, puisque, selon l'étude Clameur, qui sera publiée le 6 septembre, ils n'auraient progressé que de 0,9 % en un an. Une hausse extrêmement modeste, loin de la flambée du début des années 2000 (plus de 5 % d'augmentation par an), qui marque une nouvelle phase de ralentissement des loyers en France. "Certes, nous observons une reprise de l'activité. Mais la situation reste difficile, avec un taux de vacance important et un net freinage du montant des loyers", affirme Michel Mouillart, professeur à Paris X et auteur de l'étude Clameur. Pire, des villes comme Rennes, Dijon, Bordeaux, Toulouse ou Paris enregistrent même un recul des prix de location. Dans un contexte économique très chahuté, cette décrue s'explique par une vraie chute de la solvabilité des locataires, durement touchés par la crise. Un constat qui se vérifie particulièrement parmi les moins de 30 ans, représentant en 2011, selon Century 21, la moitié des locataires entrants.



Résidences secondaires L'envers du décor
Gilles Lockhart

Une maison à la campagne, un bungalow les pieds dans l'eau : le coup de coeur de l'été peut virer au cauchemar le reste de l'année. Bien réfléchir avant de se lancer dans cet achat plaisir.

T rois millions de résidences secondaires en France... et moi, et moi, et moi ? La tentation est grande de faire comme tout le monde (ou presque) et de s'acheter un petit coin de paradis pour souffler le week-end ou emmener sa tribu en vacances l'été. Etes-vous plutôt mer, comme un tiers des propriétaires, campagne comme un autre tiers, ou encore montagne, ville, arrière-pays ? Le choix est vaste et ouvert à tous les budgets, de 180 000 € pour une maison ancienne à Perros-Guirec à plusieurs millions pour une villa à Saint-Tropez.

Mais le rêve a son revers et les pièges à éviter sont nombreux. La résidence secondaire est un investissement plaisir, deux mots qui ne font pas forcément bon ménage. Plus d'un urbain en quête de nature s'est mordu les doigts d'avoir acheté trop vite. "On découvre un endroit au meilleur moment, sous le soleil, les commerces ouverts...", glisse Jérôme Robin, président du courtier en crédit Vousfinancer.com. Et on se retrouve l'hiver dans une bicoque humide et isolée... "Les Parisiens se tournent facilement vers des maisons avec jardin à 150 kilomètres de chez eux, qui leur coûtent le prix d'un 2-pièces dans la capitale, constate Murielle Gamet, notaire chargée de la stratégie patrimoniale à l'étude Cheuvreux. Cet achat relativement bon marché leur fait oublier les charges d'entretien : gros travaux, toiture... La première année, la mise en conformité du raccordement au réseau d'assainissement, obligatoire depuis le début de 2011, peut ainsi coûter entre 5 000 et 15 000 €..." Dur, dur, si l'on est ric-rac côté finances. Et suffisant pour inciter à prendre ses précautions.

Se passer de crédit, de préférence

La première question à se poser, rappelle Murielle Gamet, est simple : "Avez-vous les moyens de cet investissement ?" L'opération ne doit pas déboucher sur des difficultés de vie. Il faut aussi intégrer cet achat dans une stratégie patrimoniale globale, regarder le poids de l'immobilier dans son portefeuille, voir si c'est le bon moment d'en ajouter ou pas. "Si vous investissez, posez-vous la question de la détention, ajoute Murielle Gamet. Une SCI présente des avantages si vous achetez une maison de famille dans le but de la transmettre aux générations futures. C'est une forme juridique facile à gérer si le bien n'est pas loué. Et la transmission est exonérée des 5,09 % de taxe de publicité foncière : un simple dépôt au greffe suffit."

En attendant, il faut sortir le premier chèque chez le notaire pour procéder à l'acquisition. En se passant de crédit, de préférence. Car les vendeurs toisent les emprunteurs et les banques se sucrent sur leur dos. "Plus la résidence secondaire est chère, moins le vendeur accepte des conditions suspensives d'obtention de prêt, martèle CatherineThomine-Desmazures, directrice de Barnes Biarritz, une agence immobilière haut de gamme. Le vendeur d'une maison à plus de 1 million d'euros ne voudra pas d'un acheteur à crédit. Le vendeur d'un appartement à 600 000 € acceptera peut-être. Mais il demandera une lettre d'accord de principe de la banque."

Quant à la banque, elle profite de cet achat d'impulsion. "Le ticket plus faible et l'approche plaisir rendent l'acquéreur moins enclin à se battre pour décrocher un taux canon, constate Jérôme Robin. Il attend surtout de sa banque une réponse rapide. Celle-ci est donc en position de force pour facturer le crédit à un taux conséquent. On voit des gens qui s'offrent un bungalow dans un camping avec des crédits conso !" Au passage, le banquier malin ajoutera l'assurance de prêt et la multirisque habitation. Coup de bambou assuré !

"Beaucoup de frais ne peuvent pas être déduits !"

Ce n'est que le début des dépenses annexes. Toiture, diagnostics, assainissement, termites, eau, électricité, chauffage, taxes locales et foncières... sans oublier l'essence ou le train pour rejoindre sa nouvelle propriété. "Les acquéreurs ne se rendent pas compte qu'une résidence secondaire entraîne les mêmes charges qu'une principale. De plus, beaucoup de frais ne peuvent pas être déduits !" résume Miguel Espada, patron de Garrigae, une société qui commercialise, dans le sud-ouest de la France, des résidences secondaires assorties de services de gestion locative. Ce spécialiste évalue le coût global d'entretien autour de "1 à 2 % de la valeur du bien par an ; 2 à 4 % si il y a une piscine et un terrain arboré". Conclusion : cela peut rapidement devenir un gouffre.

La solution ? Proposer son bien à la location. Une pratique encore peu répandue : selon Atout France, l'Agence de développement touristique de la France, les propriétaires ne sont que 12 % à le faire "régulièrement". Mais l'équation économique se défend. Pour une acquisition de 300 000 € chez Garrigae, par exemple, le propriétaire touchera 6 000 € de loyer par an net de charges, tout en bénéficiant d'un crédit d'occupation de quinze jours en juillet, plus les vacances de Noël, tous ces paramètres étant réglables sur-mesure. Catherine Thomine-Desmazures estime que "le propriétaire d'une résidence secondaire de 1,5 à 2 millions d'euros avec piscine (sans quoi elle se loue beaucoup moins bien) devra faire face à des charges fixes de l'ordre de 15 000 à 20 000 € par an. Mais il peut en tirer 25 000 à 30 000 € de loyer annuel, tout en occupant lui-même le bien en août". Jérôme Ugo, gérant de l'agence Laforêt Nice Ouest Immobilier, compte nombre de clients qui "achètent des studios ou des 2-pièces entre 200 000 et 250 000 €, y viennent deux à trois semaines par an et les louent de septembre à juin à des étudiants." Encore faut-il bien cibler sa destination (voir l'encadré ci-contre).

Dernière étape : la revente. Elle intervient fréquemment pour des raisons négatives (l'indivision qui ne s'entend pas, un divorce, le manque de liquidités du propriétaire "scotché" en Bourse...) et rarement au mieux du marché, surtout quand on est pressé ! Si la cession a lieu moins de cinq ans après l'achat, la plus-value éventuelle est taxée à 28,1 %. "C'est là, soupire Murielle Gamet, qu'on se rend compte que la résidence secondaire est un investissement secondaire..." Mais tous ces bons moments passés en week-end ou en vacances n'ont-ils pas un prix inestimable ?


Attention aux coins trop tranquilles

Et si l'on suivait la foule ? Trois universitaires de Paris-Dauphine viennent de recenser les "flux entrants et sortants des 100 principales aires urbaines françaises", entre 1999 et 2006. De Paris, avec ses 11,7 millions d'habitants, à Arcachon aux 60 000 âmes. Arcachon qui figure, avec Béziers, Sète, Vannes, Fréjus, Perpignan, Toulouse, Annemasse ou Bastia, parmi la petite dizaine d'"aires" qui ont vu leur population grossir de 10 % ou plus durant la période. Penser que le prix de l'immobilier suit mécaniquement la démographie serait aller vite en besogne. Mais miser sur les endroits, forcément agréables, où affluent les cadres et les retraités aisés, peut se révéler fructueux. Et met à l'abri des retournements de marché, comme dans le Sud-Ouest, soudain boudé par les Anglais. Ce n'est peut-être pas tout à fait un hasard si Ajaccio, qui remporte la palme de la croissance démographique (+19,3 %), est aussi la ville de France où le prix des maisons a le plus augmenté en 2010, selon les chiffres des notaires : +18,8 %. Avis aux investisseurs.


Paris bulle-t-il ?
Corinne Scemama

Les prix se sont envolés dans la capitale, qui a battu tous ses records. Mais l'heure de la pause - voire d'une correction - pourrait bientôt sonner.

A Paris, la hausse ne semble pas avoir de fin. Après une année 2010 marquée par une nette remontée des prix, la capitale a poursuivi, au début de 2011, sa folle ascension, dopée par des investisseurs prêts à payer de minuscules studios à prix d'or. Un nouvel emballement qui a fait exploser un marché déjà en surchauffe (+ 21 % en un an), excluant les primo-accédants et les ménages aux revenus moyens. Cette euphorie, entretenue par une offre nettement inférieure à la demande, fait aujourd'hui de Paris "l'une des capitales les plus chères du monde, au même titre que Londres ou New York", affirme Me Christian Lefebvre, président de la chambre des notaires de Paris. Le prix moyen du mètre carré y a dépassé 8 000 €.

Cependant, à force de prendre la Ville lumière pour une valeur refuge hors concours, les étrangers et les familles aisées devraient se méfier. Avec des prix en hausse de 185 % depuis 1998, la bulle qui s'est formée sur la capitale pourrait bien éclater, surtout dans un contexte économique anxiogène. Une menace que les acheteurs commencent à prendre au sérieux, hésitant devant les appartements surévalués et repoussant leur acquisition. Comme en témoignent la récente baisse significative du nombre de transactions (- 12 % en juillet) et le retour des négociations sur les biens médiocres. Histoire de prouver que, finalement, si les Parisiens peuvent être bobos, ils ne sont pas pour autant gogos...

Ier, IIe, IIIe, IVe Luxe suprême

Vivre au coeur de la capitale est désormais un luxe réservé aux étrangers et aux familles (très) fortunées, parisiennes, provinciales ou expatriées. Marché de pénurie, les quatre premiers arrondissements ont, plus que les autres, profité de l'euphorie de la fin de 2010 et du début de 2011, affichant des hausses de prix supérieures à 20 %. Avec des surenchères vertigineuses sur les studios et petits 2-pièces : très demandés par les investisseurs amateurs de belles hauteurs sous plafond et de poutres apparentes, ces appartements s'arrachent le plus souvent pour être aussitôt loués à de riches visiteurs américains ou italiens. En revanche, à 10 000 e le mètre carré, l'ardeur des acheteurs commence à retomber, notamment sur les grandes surfaces qui flirtent avec des prix stratosphériques.

Petit arrondissement prisé des touristes, attirés par ses boutiques de luxe, ses bistrots et ses appartements à l'élégance patinée, le Ier ne connaît pas la crise : les étrangers et les provinciaux n'hésitent pas à payer de 11 000 à 12 000 e le mètre carré (voire plus) pour un pied-à-terre autour du Palais-Royal et du jardin des Tuileries. Comme cet Américain qui vient de s'offrir un 160-m2 rue d'Alger pour 1,8 million d'euros. Tandis qu'un Français s'est précipité pour devenir propriétaire de ce 55-m2 très clair de la rue Saint-Honoré à 600 000 e. Des sommets que les Halles, longtemps décriées, n'ont pas encore atteints. Et ce même si la cote de ce secteur (8 500-9 000 e) ne cesse de monter.

Récemment, un Parisien a eu un coup de coeur pour un 53-m2, situé au 1er étage d'un immeuble de la rue des Lombards, présenté à 450 000 e. Reste que l'embellissement du quartier, avec la restructuration du forum des Halles, prévue pour 2016, risque de changer la donne.

Ancien fief des grossistes en vêtements, le IIe arrondissement a, lui aussi, bénéficié de l'euphorie de la fin 2010 qui a fait grimper les prix à 9 000 e le mètre carré. Stimulés par l'attrait du quartier piétonnier de Montorgueil, où la demande se fait pressante, les vendeurs en ont profité pour imposer leur loi en proposant leurs biens à 11 000 e le mètre carré. Pas toujours avec succès. Car, si les studios et 2-pièces se vendent cher, comme ce 37-m2 de la rue Montorgueil, cédé 360 000 e, "les grandes surfaces commencent à souffrir du marché haussier", souligne Nathalie Naccache, directrice des agences Century 21 Fortis Immo. Ainsi cette maison de 160 m2 dans le Sentier ne trouve pas preneur à 8 200 e le mètre carré. Même hésitation du côté des Grands Boulevards, de plus en plus branchés, où les prétentions des vendeurs (parfois 10 000 e le mètre carré) commencent à bloquer les transactions.

Qu'il est loin, le temps où le IIIe arrondissement constituait le "Marais des pauvres" ! Aujourd'hui, ce n'est plus seulement la place des Vosges et ses artères de charme, comme la rue du Foin, qui flambent, dépassant largement les 10 000 e le mètre carré ; le quartier Bretagne (+20,6 % en un an), plus bobo que jamais, a lui aussi battu des records. Tout comme les Arts-et-Métiers, qui rattrapent le reste de l'arrondissement. Un mouvement accéléré par la flambée des petites surfaces, que les acheteurs se disputent, à l'instar de ce 32-m2 de la rue des Gravilliers, parti à 298 000 e en une heure. Les grandes surfaces avec défauts ont, elles, davantage de mal à se vendre à de tels niveaux. Ainsi cet appartement sombre et bas de plafond du boulevard Sébastopol, qui, à 10 000 e le mètre carré, ne reçoit aucune visite.

Plébiscité par les Italiens, le IVe a poursuivi sa prodigieuse ascension, avec des prix en hausse de 25 % sur un an. Quartier parmi les plus chers de la capitale, au côté de Saint-Germain-des-Prés et des Invalides, le Marais historique, réputé pour son charme sans égal, ses belles demeures de caractère aux poutres apparentes, continue à séduire au-delà du raisonnable. Récemment, un 27-m2 à rénover entièrement, rue Beautreillis, est parti à 350 000 e, soit 13 000 e le mètre carré. "C'est devenu n'importe quoi", se lamente le directeur de l'Etude Caraudrey, rue Saint-Antoine, qui note néanmoins un retour à la prudence du côté des acheteurs, davantage enclins à négocier ces prix excessifs. Ou à quitter le quartier.

Ve, VIe Si rare, si cher

L'esprit Rive gauche souffle encore. Avec ses inconditionnels prêts à payer à prix d'or le moindre mètre carré compris entre le Panthéon et Saint-Germain-des-Prés, les Ve et VIe restent des arrondissements recherchés et d'autant plus chers que les propriétaires, très attachés à leur quartier, donc pas pressés de vendre, entretiennent la pénurie.

Pour le Quartier latin, ce fut "une année folle", s'exclame Gauthier Fontaine, de l'agence Century 21 Luxembourg. Prisé des provinciaux et habituellement plus sage que le VIe, le Ve a connu un mouvement d'euphorie inédit, dû en partie au report des acheteurs du VIe arrondissement. L'afflux de cette clientèle plutôt fortunée a contribué à faire grimper les prix de plus de 20 % (de 9 000 à 12 000 e le mètre carré). Comme pour ce 40-m2 du Val-de-Grâce, vendu à 460 000 euros en une seule journée. Aujourd'hui encore, l'engouement pour cet arrondissement aux allures provinciales et peuplé d'écoles de prestige ne se dément pas. Même si les agents immobiliers observent depuis avril un retour au calme, alimenté par le refus des acheteurs de dépasser la barre symbolique des 12 000 e le mètre carré.

Détrôné par le VIIe, le VIe n'est plus l'arrondissement le plus cher de la capitale. Mais peu s'en faut, puisque, en 2011, calcule Stéphane Atlan, directeur de l'agence Royalimmo, "le ticket d'entrée a augmenté, se situant entre 10 000 et 13 000 e le mètre carré". A ces prix, les appartements de bonne facture se vendent rapidement, comme ce 100-m2 de la rue de Sèvres, cédé 1,3 million d'euros, ou ce 27-m2 au rez-de-chaussée sur jardin, acheté, lui, à 15 500 e le mètre carré ! Des records souvent battus par les biens exceptionnels, qui se négocient jusqu'à 25 000 e le mètre carré. Pourtant, depuis quelques mois, cet arrondissement convoité souffre d'une vraie baisse du nombre des transactions : les propriétaires rechignent à mettre en vente, même à prix d'or, leurs biens. Et puis, souligne Eric Vincent de l'agence Emile Garcin Rive gauche, "la clientèle étrangère est beaucoup moins présente".

VIIe, VIIIe, XVIe, XVIIe Valeurs en or

Les beaux quartiers de l'ouest de la capitale, valeurs sûres dans un marché en surchauffe, ont été cette année très recherchés, autant par les étrangers que par les Français fortunés. Au point que les ventes d'appartements haussmanniens, avec parquet, moulures et cheminées, ont battu des records.

Sacré arrondissement le plus cher de Paris, le VIIe a troqué ses clients américains et italiens contre des Russes, des Chinois ou des Qatariens prêts à s'offrir des biens haut de gamme à plus de 20 000 e le mètre carré. Comme ce 225-m2 présenté par Féau et cédé à 5,2 millions d'euros. Les prix des appartements plus "standards" tournent, eux, autour de 12 000 e le mètre carré, 14 000 e et plus aux Invalides et boulevard Saint-Germain. Récemment, un 130-m2 de la rue de Bourgogne a ainsi été vendu 2 millions d'euros. "Aujourd'hui, même si les étrangers représentent de 15 à 30 % des transactions, ce sont plutôt les Français en quête de placement sûr qui achètent", souligne Claude Delannoy, directeur de l'agence Laforêt du VIIe.

Dans le VIIIe arrondissement, les prix, élevés, ont certes continué à grimper (+ 17 %), mais ils restent dans la limite du raisonnable, puisqu'ils tournent entre 10 000 et 12 000 e le mètre carré. "Contrairement à sa réputation, c'est un quartier stable, moins enclin aux fluctuations du marché que les autres", affirme Denis Martin, directeur de l'agence Laforêt de la rue de Berri. Du coup, dès qu'un vendeur veut obtenir plus de 12 000 e le mètre carré, il y parvient rarement. "Surtout depuis deux mois, où les biens trop chers sont pénalisés", souligne Nathalie Garcin, directrice de l'agence Emile Garcin Rive droite. Une exception ? Les petites surfaces autour des Champs-Elysées, prisées par la clientèle moyen-orientale, prête à s'offrir des studios à 15 000 e le mètre carré. Ou cet appartement de l'avenue Montaigne payé 26 000 e le mètre carré par un acheteur chinois...

Autre valeur sûre avec ses appartements haussmanniens de qualité, le XVIe a connu une belle envolée à la fin de 2010, avec des hausses comprises entre 20 et 25 % : aujourd'hui, les prix se négocient, hors biens exceptionnels, entre 9 000 et 13 000 e le mètre carré. Dans cet arrondissement aussi BCBG que bling-bling, ce sont les appartements de 150 m2 à 1,5 ou 2 millions d'euros qui sont le plus demandés. Un budget confortable que les acheteurs ne veulent désormais plus dépasser. D'où un allongement de la durée des transactions et, selon Stéphane Atlan, directeur de l'agence Royalimmo de la place Victor-Hugo, "une stabilisation des prix".

Plus vivant et plus mélangé que le XVIe, le XVIIe a bien profité de la flambée enregistrée début 2011, puisque les prix s'y échelonnent entre 9 000 et 12 000 e le mètre carré du côté de la place des Ternes, tandis qu'ils se négocient autour de 8 000 à 9 000 e le mètre carré aux Batignolles et à 7 500 e aux Epinettes. Pourtant, dans ces quartiers aux allures de village, les prix semblent avoir atteint un pic. "On note un revirement depuis Pâques : les transactions deviennent moins faciles", observe Richard Tiberghien, directeur de l'Etude Wagram. Au début de l'été, un 120-m2 situé place des Ternes a dû passer de 10 000 e à 9 000 € le mètre carré pour trouver preneur.

IXe, Xe En classe supérieure

Autrefois repaires des jeunes couples à la recherche de leur premier achat, les deux arrondissements centraux du nord de la capitale deviennent des secteurs chers, prisés par une clientèle moins bobo mais plus fortunée. Un mouvement conforté par la nouvelle hausse des prix, de 16 à 26 % selon les quartiers, enregistrée début 2011.

Le IXe n'est plus un arrondissement populaire. Découvert par les familles françaises aisées, séduites par son esprit village et ses restaurants branchés, le secteur bat des records - 10 000 e le mètre carré -, notamment autour de Saint-Georges. En face du musée de la Vie romantique, rue Chaptal, un 69-m2, impeccable et avec un balcon filant mais au 5e sans ascenseur, a été cédé 750 000 e, soit 10 900 e le mètre carré. Tandis que, rue Blanche, un 100-m2, avec une vue sur Paris à 360 degrés, s'est vendu 1,15 million d'euros. Pour autant, les acheteurs du IXe ne sont pas prêts à surpayer les biens. "Il faut que le prix soit justifié. Surtout depuis deux, trois mois, où les biens médiocres ont du mal à partir", souligne Dominique Fleury, directeur de l'Etude Saint-Georges. Ainsi, un rez-de-chaussée de 37 m2 avec travaux a dû rester longtemps sur le marché avant d'être acheté 220 000 e, soit 7 750 e le mètre carré. Du côté du faubourg Poissonnière, les prix ont également grimpé : un appartement de 80 m2 situé au 1er étage, entièrement à refaire, est parti à 8 000 e le mètre carré.

Le Xe n'est plus un recours pour les exclus du Marais et de la Bastille. Poursuivant son ascension, le quartier a vu ses prix grimper de 20 % en un an, entre 7 000 e le mètre carré, pour la gare du Nord et Barbès, et de 8 000 à 10 000 e le mètre carré pour les Grands Boulevards ou le canal Saint-Martin. Un exemple ? Il n'a fallu qu'un après-midi pour vendre 400 000 e ce 44-m2, situé rue Martel. Même engouement pour les petites surfaces, très recherchées par les investisseurs : un studio de 17 m2 près de Saint-Vincent-de-Paul est parti à 156 000 e. Mais, attention, la donne commence à changer. "Tout ne se vend plus aussi facilement. Les cadres supérieurs deviennent exigeants", observe Patrick Nicaud, de l'agence Century 21 Magenta-La Fayette. Surtout pour les biens avec défauts, qui se négocient désormais autour de 6 000-6 500 e le mètre carré. De quoi revenir faire de bonnes affaires dans cet ex-quartier populaire.

XIe, XIIe Coup de chaud

Les quartiers de l'est de la capitale, toujours aussi branchés, ont connu une année exceptionnelle, avec des hausses de prix de 15 à 30 % ! Un emballement dû en grande partie aux investisseurs qui ont acheté à prix d'or des petites surfaces à retaper.

Le XIe, arrondissement animé par de nombreux micromarchés recherchés, a connu l'ivresse des sommets fin 2010 et début 2011, avec des prix au mètre carré entre 9 000 et 10 000 e pour le triangle Bastille, République, Oberkampf, de 7 000 à 8 200 e du côté de Voltaire ou encore de 6 500 à 7 500 e autour de Belleville. Des valeurs tirées vers le haut par les ventes de petites surfaces, devenues excessivement chères. Comme ce 28-m2 cédé 250 000 e à un quadragénaire, au grand dam des dix autres candidats prêts à renchérir. De leur côté, les appartements familiaux continuent à bien se vendre, comme ce 77-m2 au 3e sans ascenseur, boulevard Beaumarchais, cédé 660 000 e. Mais cela ne signifie pas que les acheteurs sont devenus fous. "Dans le XIe, à partir de 1 million d'euros, les clients se font rares", affirme Eric Dewisme, directeur de l'agence Bastimo. D'autant que le marché commence à donner des signes d'essoufflement. Dans le haut de la rue Oberkampf, par exemple, si les prix tournent autour de 7 000 e, les biens avec défauts peuvent désormais se négocier entre 6 000 et 6 500 e le mètre carré.

Mais qu'est-il arrivé au XIIe, l'un des arrondissements les plus sages de la capitale, avec ses familles discrètes et ses espaces verts ? Sans crier gare, le secteur s'est mis à bouger et à se transformer, accueillant de nouveaux habitants, souvent plus jeunes et plus branchés. Revers de la médaille : cet engouement a fait flamber les prix (entre 7 000 et 10 000 e le mètre carré). Outre les studios et les 2-pièces, plutôt chers, comme ce 13-m2 à 135 000 e ou ce 42-m2 à Nation à 420 000 e, les appartements plus grands séduisent les familles venues de l'ouest de la capitale. L'une d'entre elles s'est ainsi offert un 68-m2, du côté de Dugommier, à 568 000 e. Tandis qu'un couple s'est acheté un 67-m2 dans une résidence récente de standing, près du métro Michel-Bizot, pour 585 000 e. Mais le secteur à privilégier est, selon Joëlle Amoyal, directrice de l'agence Immo'land, la porte Dorée, qui s'affiche déjà en moyenne entre 8 000 et 8 500 € le mètre carré : "Avec le tramway qui arrive en 2012, le quartier va encore prendre de la valeur", assure-t-elle...

XIIIe, XIVe, XVe On se calme !

C'est peu de dire que les arrondissements du sud de la capitale ont bénéficié de l'euphorie qui s'est emparée du marché parisien fin 2010. Dans ces quartiers résidentiels, les prix ont gagné jusqu'à 32 %, rattrapant parfois la cote des secteurs centraux de Paris.

Plutôt hétérogène, le XIIIe a vu ses prix grimper pour atteindre 7 500 à 8 500 e le mètre carré, voire 10 000 e à la Butte-aux-Cailles et aux Gobelins. Des niveaux qui découragent les primo-accédants, autrefois nombreux dans cet arrondissement populaire. D'autant que les petites surfaces s'envolent, comme ce studio bien agencé de 26 m2 cédé à 239 000 e, soit plus de 9 000 e le mètre carré. Les appartements familiaux se vendent également bien, notamment du côté de Tolbiac, où un beau 4-pièces de 91 m2, en parfait état, est parti à 795 000 e sans négociation. Mais, depuis quelques mois, souligne Richard Mellul, directeur de l'agence Lutèce Immobilier, "les acheteurs deviennent de plus en plus sélectifs et refusent de dépasser les 9 000 e le mètre carré". Une prudence qui les pousse aussi à bouder les tours "chinoises", même si elles se négocient à 5 500 e le mètre carré, comme ce 70-m2 de la porte de Choisy vendu 379 000 e avec parking.

Les prix se sont envolés dans le XIVe, gagnant près de 25 %, pour se situer entre 8 000 et 9 500 e le mètre carré. Et pas seulement pour les studios très prisés, tel ce 31-m2 au 5e sans ascenseur, situé au métro Pernety, cédé à 263 500 e. Les grands appartements ont, eux aussi, pris de la valeur, notamment du côté d'Alésia, où ils atteignent allègrement les 9 000 e le mètre carré. Malgré tout, "le marché se calme", souligne Christine Fumagalli, directrice de l'agence Orpi Alésia-Didot, et "on assiste à un retour de l'échelle des valeurs entre les différents quartiers", estime-t-elle. Ainsi, si Denfert-Rochereau cote 10 000 e le mètre carré, le parc Montsouris vaut 9 000 e et la porte d'Orléans, recherchée depuis l'arrivée du tramway, se vend à 8 000 e le mètre carré. Pour trouver moins cher, il faut se diriger vers la porte de Vanves, où les appartements se négocient à 7 000 e le mètre carré, malgré des projets d'aménagement prometteurs.

"C'est fou, le XVe a rattrapé le XVIe", s'étonne encore Axel Arcas, de l'agence CPH Immobilier. Avec des prix entre 8 000 et 10 000 e le mètre carré, le XVe n'est plus une alternative pour les jeunes cadres et n'accueille plus de primo-accédants. D'autant que l'engouement pour les petites surfaces ne se dément pas : récemment un 24-m2 de la rue Saint-Charles s'est vendu 219 000 e, tandis qu'une studette de 14 m2 de la rue Gutenberg, au 6e sans ascenseur, a été cédée 140 000 e. Mais, attention, l'euphorie semble bel et bien terminée depuis le printemps. D'où un retour aux négociations, comme pour ce 46-m2 du quartier Saint-Charles, qui, proposé à 380 000 e, a finalement trouvé preneur à 345 000 e...

XVIIIe, XIXe, XXe Ultimes refuges

Derniers bastions contre la hausse de l'immobilier, les trois arrondissements du nord-est de la capitale connaissent un engouement peu commun. Ils attirent notamment des familles venues du centre de Paris chercher des biens abordables ou encore des investisseurs en mal de rentabilité.

Métissé et multiple, le XVIIIe arrondissement a vu ses prix grimper de 15 à 20 %, notamment pour les studios. "Ils représentent chez nous 1 vente sur 2", affirme Tahar Hadjadj de l'agence Connexion. Récemment, un 22-m2 de la rue Ernestine a été cédé 143 000 e, tandis qu'un 36-m2, situé près de la mairie, a été vendu 262 000 e. Des valeurs, parfois excessives, portées par l'arrivée de familles du XIVe ou du XVe, de bobos, de journalistes et de cadres qui y trouvent encore des appartements à prix raisonnables, comme ce 75-m2 du boulevard Barbès, parti pour 580 000 e. Les plus audacieux tentent la Goutte-d'Or, encore meilleur marché. Mais attention à la revente.

Les Parisiens découvrent enfin le XIXe, arrondissement le moins cher de la capitale. Beaucoup sont venus du XIe et du XIIe pour s'offrir des appartements plus spacieux et de la verdure pour 6 000 à 7 500 e le mètre carré. Et si les Buttes-Chaumont restent la valeur sûre du secteur - un 25-m2 s'y est vendu 170 000 e -, d'autres quartiers deviennent très recherchés comme la rue la Villette ou Télégraphe, où les prix tournent autour de 7 000 e le mètre carré. Dernièrement, un superbe 55-m2 au 5e étage d'un immeuble récent de standing, avec une terrasse de 25 m2 et un parking, s'y est vendu 370 000 e.

Paradis des bobos qui apprécient sa vie de quartier et ses bars branchés, le XXe a connu une période euphorique début 2011, où les prix se sont envolés, parfois à plus de 8 000 e le mètre carré, comme pour ce 20-m2 parti à 180 000 e. Si Gambetta reste le must de l'arrondissement, avec des prix entre 7 000 et 7 500 e le mètre carré, la campagne à Paris (porte de Bagnolet) séduit de plus en plus les acheteurs, grâce à ses ruelles charmantes et ses maisons négociées à 9 000 e le mètre carré. "Nous avons récupéré une nouvelle clientèle de jeunes et de cadres", souligne Jean-Claude Hennel, directeur de l'agence Les Pavés du XXe. Des acquéreurs prêts à s'offrir un 60-m2 à 350 000 e ou un pavillon de 51 m2 à 470 000 e. Les plus audacieux pourront, eux, parier sur le sud du XXe, près de la place de la Réunion, où les prix se négocient autour de 6 000 e le mètre carré. En revanche, ils doivent éviter les résidences des années 1970 : elles ont mal vieilli et ne sont plus cotées du tout.

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mercredi 17 août 2011

DOSSIER - Crise : Ce qui va changer pour vous


L'Express, no. 3137 - en couverture crise, mercredi 17 août 2011, p. 32-36

Benjamin Masse-Stamberger

Comment sortir de la tourmente qui menace nos économies, mais aussi nos modèles de société ? L'austérité ne suffit pas. Un aggiornamento s'impose. Avec une priorité : relancer la croissance. L'Express ouvre le débat et donne la parole aux économistes qui osent avancer des idées nouvelles.

Ceci n'est pas une crise financière. Pas plus une crise économique. Pas davantage une crise institutionnelle. Voilà pourquoi, sans doute, les mesures techniques, voire politiques, adoptées depuis trois ans, n'ont pas permis de tourner la page du cauchemar de 2008. Malgré les communications triomphalistes du G 20, le secteur financier n'a pas été vraiment domestiqué. Et, malgré les déclarations d'intention des grandes puissances, le fonctionnement de l'économie mondiale demeure toujours aussi déséquilibré. Enfin, en dépit des multiples sommets européens, tous plus "historiques" les uns que les autres, la gouvernance de la zone euro est plus que jamais dans l'impasse. La preuve que le blocage, en fait, est ailleurs : dans les têtes. "On ne peut pas résoudre un problème avec les modes de pensée qui l'ont engendré", disait Albert Einstein. Changer de stratégie, et surtout de mentalité, est désormais un impératif.

Une foi absolue dans le credo de l'autorégulation

La sentence du génial physicien résume on ne peut mieux le dilemme de nos dirigeants, engoncés dans des certitudes datant du siècle dernier. A droite, les principes reagano-thatchériens, mués en dogmes autoréalisateurs, ont brouillé les esprits les plus affûtés. Au point que certains ont fini par confondre le modèle avec la réalité : si personne n'a vu venir l'effondrement du secteur financier, n'est-ce pas justement parce que la communauté des experts avait une foi absolue dans le credo de l'autorégulation ? Si personne, ou presque, ne s'est inquiété de la désindustrialisation, n'est-ce pas, aussi, par croyance dans la vertu magique de la "destruction créatrice" ? Et si les responsables européens ont été pris de court par l'explosion des bulles immobilières - en Irlande ou en Espagne en particulier -, n'est-ce pas que leurs radars étaient formatés uniquement pour traquer l'endettement public ?

"La génération formée dans les années 1980, marquée par l'échec de l'ultra-étatisme, a fini par adhérer à l'idée que, inversement, le marché était la solution à tous les problèmes", reconnaît le pourtant très libéral David Thesmar, professeur de finance à HEC. Trente ans après son essor, le modèle néolibéral donne cependant des signes d'essoufflement manifestes, pour peu que l'on consente à faire un pas de côté. Les émeutes en Grande-Bretagne pointent ses limites en matière de cohésion sociale. La perte par les Etats-Unis de leur AAA vient acter l'incapacité de la première puissance économique mondiale à relancer la croissance, une fois épuisés les artifices budgétaires et monétaires (voir page 38).

A gauche, le tableau n'est guère plus glorieux. En France, la social-démocratie, mise en difficulté, au début des années 1980, par le reflux du keynésianisme, n'est jamais vraiment parvenue à renouveler son logiciel. Abandonnant le terrain économique à son adversaire, elle s'est concentrée sur la redistribution. Peu importe que le gâteau s'amenuise d'année en année : l'essentiel est que chacun reçoive sa part. Quitte à donner l'impression de se replier sur la défense d'intérêts catégoriels. Quitte, aussi, à abandonner les jeunes, condamnés, par le chômage, à porter le poids des ajustements inévitables. Dans les deux cas, le même oubli de la croissance et de la création de richesse. Dans les deux cas, la même conséquence : des milliards de dettes sur les bras. Et des gouvernements piégés.

Le krach larvé de cet été témoigne d'une prise de conscience : l'effet des plans de relance désormais estompé, la croissance ne va pas repartir comme prévu. Dès lors, malgré les déclarations lénifiantes, chacun a bien compris que les engagements budgétaires ne pourraient pas être tenus, ni en France (voir page 40) ni ailleurs. A moins d'imposer des plans d'austérité drastiques, à l'image de celui exigé par la Banque centrale européenne, en échange de son aide, à l'Italie : pas moins de 45 milliards d'euros d'économies sur deux ans ! Le précédent grec devrait pourtant susciter, a minima, des réserves sur l'efficacité de ces potions amères.

Paris doit pousser Berlin à renouer avec l'esprit européen

La seule austérité ne suffira pas. Retrouver le chemin de la croissance, voilà la clef. L'un des préalables est d'avancer vers une plus grande intégration européenne : dans un univers globalisé, l'échelon régional paraît le seul à même de garantir l'efficacité des politiques économiques. C'est la mission qui revient au couple franco-allemand, encalminé depuis plusieurs années. A charge pour Paris de faire renouer Berlin avec l'esprit européen : un esprit "qui, contrairement à ses prédécesseurs, fait défaut à Angela Merkel", estime Jacques Delors dans nos colonnes (voir l'interview page 39). La rencontre au sommet du 16 août suffira-t-elle à donner une nouvelle impulsion ? La zone euro doit rassurer les marchés sur l'application du plan d'aide à la Grèce et démontrer sa capacité à parler, enfin, d'une même voix.

Autre nécessité : regagner au plus vite des marges de manoeuvre. Cela suppose avant tout de désarmer la spéculation, qui condamne les Etats au court-termisme et aux expédients. L'idée d'une taxe sur les transactions financières progresse : rejetée par le FMI de Dominique Strauss-Kahn, elle a obtenu ses lettres de noblesse auprès de celui de Christine Lagarde. Condamnée à demeurer d'un montant limité, elle pourra être utile pour récolter des fonds, mais guère pour freiner la spéculation. D'autres possibilités sont envisageables au niveau européen, comme celle promue par l'anthropologue Paul Jorion, qui consiste à interdire aux spéculateurs l'accès aux marchés à terme (voir l'encadré p. 34). Encore faut-il que les politiques s'en emparent. Au-delà du secteur financier, le G20 doit être le lieu de nouvelles règles du jeu commerciales et monétaires, moins pénalisantes pour l'Europe, comme le suggère Jean-Luc Gréau (voir l'encadré p. 34).

Un plan d'investissement à 100 milliards d'euros

Ultime voie à explorer : la politique monétaire. "L'Histoire démontre que les pays croulant sous des montagnes de dettes ne sont jamais parvenus à s'en sortir par leurs propres moyens, rappelle Véronique Riches-Flores, économiste à la Société générale. Pourquoi ne pas monétiser une partie de la dette en ayant recours à l'inflation ?" Une piste désormais avancée par plusieurs économistes (voir l'encadré p. 35), y compris au sein du FMI.

Reste enfin à relancer la croissance elle-même. Côté offre, "il faut miser sur les nouvelles industries", estime l'économiste Karine Berger, qui n'hésite pas à proposer un grand plan d'investissement de 100 milliards d'euros dans l'énergie et la santé (voir l'encadré p. 35).

Mais la croissance ne peut véritablement repartir qu'en avançant sur ses deux jambes. Cela suppose de jouer aussi sur la demande. Le gel des rémunérations à des fins de compétitivité, loin de la redynamiser, a eu pour seule conséquence l'explosion du crédit, à titre de compensation. Sortir d'un monde où la compression des salaires est l'alpha et l'oméga de la politique économique relève donc de l'impératif catégorique pour certains économistes, au premier rang desquels Jacques Attali (voir ci-contre), qui insiste également sur le rôle central de l'école primaire dans la formation et donc l'accès à l'emploi.

Aux citoyens de faire entendre leur voix

Tous ces beaux préceptes demeureront cependant dans les limbes sans la mobilisation de chacun. "La pédagogie de la crise n'a pas été faite, ni par la gauche ni par la droite", regrette Philippe Herzog, président du think tank Confrontations Europe. Certes. Mais le sport national qui consiste à vilipender les politiques a lui aussi ses limites. Comme si leur impuissance n'était pas le fruit du désinvestissement de l'ensemble du corps social. Aux élites, donc, de se réinventer, loin des carcans idéologiques. "Comment peut-on sortir de l'impasse, alors que l'on refuse de faire le bilan de ce qui a dysfonctionné en Europe ces vingt dernières années, déplore ainsi Véronique Riches-Flores. Commettre des erreurs n'est pas grave, si l'on est capable de le reconnaître et d'y remédier." Aux citoyens, aussi, de s'approprier ces sujets, ô combien complexes, mais cependant vitaux. Et de faire entendre leur voix. Au moment où de nouveaux géants, comme la Chine, grignotent chaque jour des parts de marché, il en va de la survie économique de notre pays. A l'heure où les marchés ont déclaré la guerre aux Etats européens, il en va, aussi, de la survie de la démocratie.



Budget L'équation impossible
Valérie Lion

Les perspectives de croissance moroses obligent Bercy à revoir sa copie pour tenir l'engagement de réduction du déficit. Au programme, une austérité qui ne dit pas son nom.

Les calculettes de Bercy ont tourné tout le week-end. Mais, pour résoudre l'équation désormais posée au gouvernement, la simple arithmétique risque fort de ne pas suffire. Comment, avec une croissance atone - 0 % au deuxième trimestre -, respecter les engagements de réduction des déficits ? Moins de croissance, c'est moins de recettes fiscales et donc davantage d'économies à trouver. La réalisation du budget 2011 s'annonce délicate, la préparation de celui de 2012 devrait être franchement sportive, compte tenu des risques de récession et des échéances électorales. "Quelle que soit la situation économique, nous tiendrons nos objectifs", ont martelé, ces jours derniers, François Baroin et Valérie Pécresse, les ministres de l'Economie et du Budget. Après avoir écumé les studios télé et radio pour tenter de rassurer en pleine tempête boursière, les deux quadras ont passé une Assomption studieuse, leurs propositions étant attendues dès le 16 août par l'Elysée et Matignon. Leur obsession se résume aujourd'hui à un chiffre : en 2013, la France doit avoir ramené son déficit à 3 % du PIB, comme elle l'a promis à ses partenaires européens... et aux investisseurs.

"Ce que testent auourd'hui les marchés, c'est la solidité financière de la France", explique Valérie Plagnol, directrice de la recherche au Crédit suisse. En clair, la capacité du pays à conserver le triple A pour sa dette, mais aussi à assurer, au côté de l'Allemagne, la garantie du Fonds européen de stabilité financière (FESF), créé l'an dernier pour venir au secours des pays en difficulté dans la zone euro. Or la croissance est l'élément clef de l'équation. Parti sur une hypothèse de 2 % cette année, le gouvernement pourrait bien être contraint de revoir sa prévision à la baisse - comme il l'a déjà fait pour 2012 en ramenant son hypothèse de 2,5 % à 2,25 %. Le chiffre du deuxième trimestre, tombé le 12 août, a douché les plus optimistes : après un fort rebond du PIB au premier trimestre (+ 0,9 %), la stagnation menace. Certes, il y a eu la fin de la prime à la casse, les révolutions arabes et les conséquences de Fukushima. Mais certains signaux font craindre le pire : l'investissement industriel ralentit, le déficit du commerce extérieur se creuse et, surtout, la consommation des ménages, principal moteur de l'économie tricolore, faiblit, tandis que le chômage ne recule pas. Du coup, la plupart des économistes tablent pour l'année en cours sur une croissance de 1,6 à 1,8 % maximum. "On ne récupère pas les points de croissance perdus avec la crise", se désole Henri Sterdyniak, à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Il faudrait maintenant trouver 10 milliards

Au début de l'été déjà, Gilles Carrez, rapporteur (UMP) de la commission des finances à l'Assemblée nationale, estimait qu'il faudrait trouver 3 milliards d'euros d'économies supplémentaires pour le budget 2012. "Une marge de prudence compte tenu du contexte incertain", expliquait-il. Depuis, l'incertitude s'est muée en évidence. Et les besoins s'envolent : on parle maintenant de 6 à 12 milliards. La réalité pourrait se situer autour de 10 milliards. Pas simple : l'an dernier, le gouvernement avait certes dégagé 11 milliards d'euros grâce à la suppression ou à la réduction d'une vingtaine de niches fiscales, une paille sur les quelque 500 existantes. Mais le plus dur reste à faire : "L'effort structurel est devant nous", estime Jean-Christophe Caffet, économiste à Natixis. "Il n'y aura aucun tabou, si ce n'est l'emploi", assure-t-on à Bercy. Pas question de prendre des mesures qui pourraient pénaliser un marché du travail déjà passablement déprimé. Xavier Bertrand ne s'est-il pas engagé, lui, à tenir l'objectif de passer sous la barre des 9 % de chômeurs à la fin de l'année ?

Pas question non plus d'une hausse généralisée des impôts. Et malheur à celui qui prononce le mot "austérité" : "On ne réduit pas les crédits, on agit sur la fiscalité et on maîtrise les dépenses", insiste Carrez. Question de sémantique. Les impôts ? Ils vont augmenter pour tous les bénéficiaires des niches fiscales, qui vont subir un coup de rabot de 10 %. Dans le collimateur de Bercy : les plus-values mobilières et immobilières, le dispositif Scellier, etc. "Partout où il existe un avantage par rapport au droit commun, il faut passer le rabot", juge Philippe Marini, rapporteur général de la commission des finances du Sénat. Les dispositifs permettant aux grands groupes de se soustraire à l'impôt sur les sociétés (report des déficits, bénéfice mondial consolidé) sont aussi sur la sellette.

Mais les seules mesures fiscales ne suffiront pas. Il faudra donc continuer à limiter les dépenses. "Il est très délicat d'agir sur les dépenses de solidarité (allocations familiales, parent isolé, handicapé) à moins d'un an de la présidentielle, pronostique Jérôme Cahuzac, président (PS) de la commission des finances à l'Assemblée nationale. Par ailleurs, on ne peut pas aller plus loin que la suppression de 1 fonctionnaire sur 2, qui a mis les services de l'Etat à l'os. Donc Nicolas Sarkozy devra se renier. Soit vis-à-vis de ses partenaires extérieurs, soit vis-à-vis des électeurs."

Ils sont plusieurs, dans l'opposition comme dans la majorité, à viser la TVA à 5,5 % sur la restauration - mesure phare du quinquennat - et à militer pour un taux intermédiaire à 8 ou 9 %. Mais l'Elysée ne veut pas en entendre parler. De même, la "niche Copé", dénoncée par le PS, devrait subsister. En revanche, les opérateurs de l'Etat (CNRS, etc.) devront probablement se serrer la ceinture. Tout comme les collectivités locales. Enfin, la Sécurité sociale pourrait apporter sa contribution, par le moindre remboursement de certains médicaments.

Pour éviter la bronca populaire, les députés de la majorité encouragent le gouvernement à emballer le tout d'une mesure symbolique, démontrant que même les plus riches participent à l'effort. L'idée de taxer à 2 % les foyers dont le revenu fiscal de référence dépasse 1 million d'euros fait son chemin. La mesure concernerait 30 000 ménages et rapporterait 300 millions d'euros. Une équité relative... Mais, là aussi, l'Elysée a posé les limites du débat en refusant une tranche supplémentaire d'imposition, même temporaire.

Les décisions qui seront annoncées d'ici à la fin du mois devraient permettre de tenir l'engagement de réduire le déficit à 4,6 % du PIB en 2012 (après 5,7 % en 2011), avant d'atteindre le Graal - 3 % du PIB en 2013. Mais quid de la croissance ? "On est dans l'ajustement budgétaire isolé, déplore Jérôme Cahuzac. Je ne vois rien qui la soutienne." Pis, ces décisions pourraient, selon certains experts, précipiter le pays dans la récession. "Nous avons accumulé un tel stock de chômeurs et de déficit public que, si on ne sort pas par le haut, c'est-à-dire en stimulant la consommation et l'investissement, on va s'enfoncer", prévient Henri Sterdyniak.

Arbitrer les dépenses en fonction de la croissance

Un scénario à la grecque ? C'est probablement ce sur quoi parient les spéculateurs qui ont visé la France, sa dette et ses banques, la semaine dernière. Mais il existe quand même des raisons de ne pas désespérer : la baisse du prix du pétrole et des matières premières pourrait redonner un peu de pouvoir d'achat aux ménages. Les entreprises, qui ont reconstitué leur trésorerie, ont de leur côté les moyens d'investir. A l'Etat d'assumer ses responsabilités. "Le choix n'est plus entre une politique néokeynésienne, au risque de plomber l'endettement, et des coupes sombres, au risque de plonger dans la récession, avance Valérie Plagnol. Il s'agit désormais d'arbitrer vraiment les dépenses, à l'aune d'un impératif : la croissance." Arbitrer ? Un exercice à haut risque, à huit mois d'une élection présidentielle.


Une règle d'or à géométrie variable
V. L.

Inscrire dans la Constitution l'interdiction des déficits publics : les agences de notation en rêvent, mais la France ne le fera pas, quelle que soit l'issue du débat sur la "règle d'or", dernière trouvaille de l'Elysée pour rassurer les marchés... et piéger l'opposition. Le dispositif déjà voté par l'Assemblée nationale et le Sénat, mais qui nécessite une approbation du Congrès pour entrer dans la Constitution, est en fait beaucoup plus complexe et moins rigide que cela. Il s'agit de créer des lois-cadres pluriannuelles de programmation des finances publiques qui indiqueraient comment atteindre l'équilibre budgétaire, en fixant des plafonds de dépenses et des planchers de recettes. Les lois de finances annuelles y seraient subordonnées mais le gouvernement et le Parlement conserveraient le pouvoir de faire évoluer ces lois-cadres. L'application démarrerait en 2013... Au grand dam des socialistes, décidés à ne pas tomber dans ce qu'ils considèrent comme un traquenard politique, quitte à passer pour irresponsables.



Comment protéger votre argent
Marie Pellefigue

Quand les marchés jouent aux montagnes russes,que l'horizon économique s'assombrit, quelle stratégie pour vos placements ?Tour des risques et conseils de spécialistes.

Indices boursiers en chute libre, marché immobilier tendu, endettement abyssal des Etats, rumeurs de faillite de grandes banques... Difficile aujourd'hui de savoir où placer son argent. D'autant que la fiscalité s'est considérablement alourdie ces dernières années. Et que le rendement de l'épargne risque d'être grignoté si l'inflation repart.

Plus que jamais, il faut suivre les trois règles d'or de l'investisseur avisé. D'abord définir son profil de risque et choisir des produits financiers en adéquation. Inutile d'investir en Bourse si vous n'acceptez pas le risque de perdre une partie de vos économies. Ensuite, connaître son horizon de placement : "Un particulier ne doit pas aller sur des produits risqués s'il prévoit de récupérer ses fonds à brève échéance", rappelle Franck Beretta, directeur clientèle chez Cortal Consors. Enfin, diversifier au maximum ses avoirs, et ne pas changer de stratégie au moindre coup de grisou (voir l'interview de Philippe Crevel, page 43).

Liquidités

Les livrets et comptes à terme restent la seule classe d'actifs parfaitement sûre et liquide. En contrepartie, la rémunération est quasi inexistante, si l'on tient compte de l'inflation, qui tourne autour de 2 %. Meilleurs dans cette catégorie, les livrets réglementés - livrets A et Bleu, livret de développement durable (LDD, ex-Codevi) - rapportent 2,25 % net de toute fiscalité depuis le 1er août. Mais les dépôts y sont plafonnés respectivement à 15 300 et à 6 600 €. Pour investir davantage, ou chercher une meilleure rémunération à très court terme, optez pour les superlivrets proposés par certaines banques (Barclays, BforBank, BPE, Cortal Consors, Fortuneo, ING Direct...). Ils affichent régulièrement des taux promotionnels alléchants, de 4 à 6 %. Attention ! cette rémunération est brute de fiscalité, et donc soumise à 12,3 % de prélèvements sociaux et à l'impôt ou au prélèvement forfaitaire libératoire de 31,3 %. En outre, les taux "boostés" ne sont accordés que pour quelques mois et uniquement jusqu'à certains plafonds de versements. Autre piste : ouvrir un compte à terme pour s'assurer un taux de rémunération fixe pendant toute la durée du blocage, de un mois à cinq ans. Actuellement, la meilleure offre est proposée par VTB Bank, avec un taux brut de 2,7 % pour six mois, 3,2 % pour neuf mois et 3,25 % pour un an. Dernière possibilité : les fonds monétaires sont - pour le moment - à éviter, car leur rémunération brute oscille autour de 1 %, dont il faut retirer environ 0,2 % de frais de gestion, les prélèvements sociaux et les impôts.

Assurance-vie

Contrairement aux fonds obligataires, dont la valeur peut baisser, les fonds en euros assurent une parfaite sécurité du capital. Seul souci : ils sont moins liquides que les placements monétaires, car il faut attendre les huit ans du contrat pour bénéficier d'une fiscalité optimale en cas de retrait. Autre souci, "la rémunération moyenne de ces fonds tourne aujourd'hui autour de 3,5 %, contre 5,3 % il y a dix ans", précise Philippe Maupas, directeur associé de Quantalys. Devant l'afflux de souscriptions ces dernières années, les assureurs ont dû investir dans des emprunts d'Etat qui rapportent entre 2,5 et 3,2 %. Ces titres vont donc peser sur les performances des fonds dans les prochaines années. Les fonds en euros restent néanmoins intéressants, dans une optique d'attente, pour mettre son capital à l'abri.

Bourse

A long terme, l'investissement boursier demeure le plus rémunérateur. "L'impact d'une crise majeure sur un portefeuille boursier à vingt ans est quasi nul", analyse Jean-Paul Raymond, directeur de la recherche à Quantalys. Pourtant, il est difficile de se lancer aujourd'hui, alors que les indices boursiers jouent au yoyo et que le risque est très élevé sur certaines obligations. "Il faut conserver un biais prudent, c'est-à-dire ne pas surexposer son portefeuille aux actions, et viser plutôt les titres défensifs et les obligations de meilleure qualité", conseille Romain Boscher, responsable mondial actions à Amundi. A moins d'être un spécialiste, mieux vaudra, pour un investissement en obligations, passer par des fonds communs de placement.

"Les marchés d'actions sont redescendus à des niveaux de valorisation où il devient intéressant d'acheter. Il faut donc conserver des liquidités pour profiter rapidement des opportunités qui se présentent", observe Romain Boscher. Les amateurs de fonds auront intérêt à éviter les gestions indicielles, et à choisir des gérants spécialisés dans la sélection de titres. "Et plutôt ceux qui misent sur les grandes capitalisations, car les actions de petites et moyennes entreprises sont plus risquées", prévient Rachid Medjaoui, directeur adjoint de la gestion à La Banque postale Asset Management. Autre piste : la gestion flexible, dont le but est de décorréler les performances du fonds de celles des marchés. Pour un horizon moyen-long terme, mieux vaut se recentrer sur les valeurs de la zone euro plutôt que d'acheter des valeurs américaines, car le dollar pourrait continuer à se déprécier face à notre devise. A contrario, comme les monnaies des pays émergents en forte croissance devraient, à terme, s'apprécier, les actions de ces zones devraient offrir un surcroît de plus-values aux investisseurs européens.

Dernier conseil : la baisse récente du marché des actions peut avoir fait apparaître des moins-values dans votre compte titres. Fiscalement, il peut donc être intéressant de vendre puis de racheter vos titres afin de matérialiser vos pertes et de diminuer vos impôts.

Immobilier

Les prix de la pierre atteignent des records historiques dans la plupart des villes de province, et le mètre carré a même dépassé les 8 000 euros en moyenne à Paris. En face, le niveau des loyers a augmenté moins rapidement. La rentabilité moyenne d'un investissement locatif a donc nettement baissé. Pour devenir propriétaire bailleur, il faut donc, si l'on ne veut pas risquer la déconvenue, choisir un bien de qualité dans une ville en forte croissance démographique. Autre possibilité : investir dans des parts de SCPI (sociétés civiles de placement immobilier), qui permettent de miser sur l'immobilier d'entreprise. Elles ont rapporté en moyenne, l'an passé 5,63 %, sans souci de gestion et avec un ticket d'entrée relativement faible. "Les SCPI permettent à tous les investisseurs de diversifier leur patrimoine vers la pierre pour le long terme", précise Michèle Séphons, PDG de Fiducial Gerance. En cas d'investissement immobilier, faites-le à crédit, car les taux ne sont pas très élevés - ils oscillent autour de 4,15 % sur quinze ans et de 4,40 % sur vingt ans - et, si l'inflation repart, le poids de cet emprunt s'allégera.

Or

A plus de 1 800 dollars l'once, le cours du métal jaune atteint des sommets. Ce placement demeure une valeur refuge, mais il ne rapporte rien et, même s'il s'est apprécié de plus de 30 % en un mois, son cours est susceptible de baisser très rapidement. Si vous pensez que l'or peut encore évoluer à la hausse, privilégiez l'or papier, via des certificats qui permettent de répliquer les variations de son cours. Ils sont négociables à travers un compte titres et soumis à la fiscalité des plus-values mobilières. L'achat de pièces d'or en direct est, en revanche, une mauvaise idée, car vous devrez acquitter une taxe de 8 % à la revente, que vous ayez réalisé des plus-values ou des moins-values !


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