vendredi 3 décembre 2010

Euro : ces économistes qui veulent en sortir - Emmanuel Lévy


Marianne, no. 711 - Monde, samedi, 4 décembre 2010, p. 62

Avec la crise financière et les plans de sauvetage à répétition, le débat sur la pertinence de la monnaie unique européenne resurgit. Et gagne une audience nouvelle.

Des milliards pour sauver la Grèce. Des milliards pour sauver l'Irlande. Et si ces plans de sauvetage étaient les signes annonciateurs de la fin de l'euro ? "On sait très bien que cela signifierait des dévaluations massives et instantanées. A terme, il y aurait de l'inflation, pas de croissance : une catastrophe. On reviendrait comme dans les années 30 à des attitudes protectionnistes, au populisme, au bellicisme. Il y a déjà des signes qui existent. Donc, on peut sortir de l'euro, il suffit d'adorer les catastrophes." L'heure est grave. La France a peur... quand elle entend Alain Duhamel défendre dans sa chronique matinale de RTL la monnaie unique européenne.

Repoussé par la plupart des économistes et des commentateurs, le débat sur la pérennité de l'euro resurgit avec la crise financière. Surtout, quand, au nom de la solidarité des pays de la zone euro, les Européens, déjà sollicités à hauteur de centaines de milliards pour le sauvetage des banques, sont convoqués cette fois pour celui de l'Irlande, après celui de la Grèce. A qui le tour ?

Pendant longtemps, certains économistes ont désespérément tenté de faire vivre le débat sur la pertinence de la monnaie unique. A gauche, Jacques Sapir (1) ou les "économistes atterrés" (2) ; à droite, Alain Cotta (3) ou le journaliste Philippe Simonnot (4). Et même, au centre, Christian Saint-Etienne (5). Qu'ils trouvent cette issue souhaitable ou dommageable, inéluctable ou incertaine, leurs idées dépassent à présent le cénacle des experts patentés.

"Quand j'ai publié la Fin de l'euro, il y a près de deux ans, on m'a regardé comme un mouton noir, dans le monde académique ou au Cercle des économistes, se souvient Christian Saint-Etienne. Aujourd'hui, mon téléphone sonne." Par exemple pour l'inviter à exposer sa thèse - et ses solutions en cas d'explosion de la zone euro - lors d'un déjeuner organisé par la revue Commentaire, le temple des libéraux proeuropéens. "Pour remplacer cet euro mal né, orphelin d'un papa gouvernement fédéral et d'une maman politique budgétaire continentale, il existe deux scénarios, explique-t-il. Soit un euro de la République du Rhin, autour de l'Allemagne, au côté d'un euro huile d'olive, pour le Sud, la France pouvant adhérer à l'un ou à l'autre. Soit, à la suite d'un choc, on donne vie au papa politique et à la maman budgétaire, et l'euro peut vivre sa vie."

Bientôt une réalité ?

Présent à ce déjeuner, le très fédéraliste Jean-Louis Bourlanges parie sur cette deuxième solution. "L'euro n'est pas une solution optimale. Mais le choix final de Berlin sera de soutenir la monnaie unique", pronostique-t-il. A court terme, la réalité lui donne raison : les Allemands payent, mais les plans de sauvetage se décident à leurs conditions, entraînant une germanisation des politiques économiques de la zone euro. Au prix d'un risque très fort de récession. "On ne peut pas demander aux pays du sud de la zone euro de mener des politiques de rigueur (baisse des salaires pour restaurer la compétitivité?) dans l'état actuel de leurs économies", déplore dans une note récente Patrick Artus, chef économiste à la banque Natixis et longtemps europhile.

Les "économistes atterrés", auteurs d'un manifeste, dénoncent, eux, l'absence de débat sur l'euro dans le monde académique. L'idée d'un euro rempart contre la crise figure parmi les 10 fausses évidences pointées par ce groupe formé initialement par quatre économistes, dont Thomas Coutrot, du mouvement Attac, et Philippe Askenazy, "fils académique" de Daniel Cohen, aimable social-démocrate très proeuro. Résultat ? "L'Europe est plus durement et plus durablement affectée par la crise que le reste du monde." Pour ces chercheurs, l'éventualité d'une fin de l'euro n'est pas à écarter. Dans cette hypothèse, ils proposent une mesure phare : établir une monnaie commune grâce à un serpent monétaire européen tel qu'il existait avant l'euro. Preuve que, n'en déplaise aux tenants de la pensée économique unique, l'après-euro est devenu, pour de nombreux économistes, une hypothèse sérieuse.

(1) On peut lire ses textes sur marianne2.fr

(2) http://economistes-atterres.blogspot.com/

(3) Sortir de l'euro ou mourir à petit feu, Plon, 14,90 €.

(4) Le jour où la France sortira de l'euro, Michalon, 17 €.

(5) La Fin de l'euro, Bourin éditeur, 16 €.

© 2010 Marianne. Tous droits réservés.

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