mardi 22 février 2011

CINÉMA - Winter Vacation de Li Hongqi

Le Monde - Culture, mercredi, 23 février 2011, p. 19

Un tableau sinistre et radicalement absurde de la Chine contemporaine

C'est la fin des vacances dans un village de la Chine septentrionale. Quatre adolescents laconiques tuent le temps, tournent en rond, échangent des propos vagues, évoquent des projets tout aussi vagues que le film s'empresse de tuer dans l'oeuf.

Le plan d'ouverture du film est à cet égard saisissant. Une maison jaunâtre sous un ciel de plomb, un carrefour crépusculaire désert, longuement filmé en plan fixe, sur lequel s'engagent progressivement les personnages du film. En arrière-plan sonore, des annonces commerciales, manifestement destinées à personne, résonnent comme une litanie dans un haut-parleur. Le dialogue qui s'engage entre les deux jeunes gens qui pénètrent les premiers dans ce cadre désolé ne dépare pas le tableau : " Tu fais quoi ? ", " J'allais te chercher ", " Moi aussi "...

Bientôt rejoints par deux autres compères, la conversation se relance, entre deux lourds silences, par une information prometteuse : " Il paraît qu'il y a une fille pas mal qui vend des choux sur le marché. " La fille, on ne la verra pourtant jamais. En lieu et place, le film égrène des situations où l'ennui abyssal le dispute au grotesque des rapports familiaux et sociaux.

Rire finlandais glacé

Un grand-père menace à tout bout de champ son petit-fils, garçonnet pourtant paisible, d'une formule péremptoire : " Tiens-toi tranquille ou ton oncle va venir te botter les fesses ! " Une scène de racket impassible est illustrée par des paires de gifles calmement répétées sur le visage d'un des adolescents. Une femme achète les fameux choux sur le marché en faisant baisser les tarifs au-delà du raisonnable. Un divorce est réglé dans un bureau miteux en deux coups de cuillères à pot.

Cette humanité prostrée, cette équanimité de la souffrance, cette durée des plans tirée plus qu'il ne faut, cette cruauté insidieuse qui contamine tous les rapports composent un tableau particulièrement sinistre de la Chine contemporaine, qui ne déclenche le sourire que pour mieux nous l'enfoncer dans la gorge.

Sur fond d'horizon bouché, de système politique coercitif et de violence sociale latente, le troisième long-métrage de Li Hongqi introduit toutefois une manière relativement nouvelle dans le cinéma d'auteur chinois, celui de l'humour absurde, proche, en littérature, de l'esprit beckettien et, au cinéma, du rire finlandais glacé, type Aki Kaurismaki. La manière de Li Hongqi est toutefois plus radicale encore. Elle repose sur l'impavidité, le silence, la sérialité, la néantisation de tout projet, de toute action, et de l'attente elle-même.

Cette esthétique exacerbée du désoeuvrement, qui confine à l'installation plasticienne, est visiblement conçue par le réalisateur comme une arme de combat, une provocation dadaiste et salutaire contre la pesanteur et l'utilitarisme de l'ordre social.

L'exercice trouve néanmoins sa limite dès lors que cette neutralisation stylisée, ce systématisme de l'absurde, atteint les personnages, réduits à n'être que les porte-drapeaux de l'offensive tous azimuts de l'artiste omnipotent.

Jacques Mandelbaum

Film chinois de Li Hongqi. Avec Bai Junjie, Zhang naqi, Bai Jinfeng, Xie Ying. (1 h 31.)

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