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jeudi 29 septembre 2011

La Cité interdite au Louvre, un financement 100 % privé


Les Echos, no. 21027 - Services, jeudi 29 septembre 2011, p. 28

L'exposition qui s'ouvre aujourd'hui s'inscrit dans le cadre d'une vaste coopération engagée entre la Cité interdite et le Louvre.

L'exposition « La Cité interdite au Louvre - Empereurs de Chine et rois de France », qui ouvre ses portes aujourd'hui, constitue un événement autant diplomatique que culturel et économique. C'est grâce à la coopération engagée entre le Louvre et la Cité interdite que ces 130 oeuvres prêtées par Pékin sont présentées à Paris.

Même si l'art asiatique est la spécialité du musée Guimet, le Louvre ne pouvait faire l'impasse sur un pays qui recèle un énorme potentiel de touristes, même si, pour l'instant, les Chinois ne représentent que 4 % des visiteurs. En outre, « le musée, qui a déjà des donateurs américains, japonais, moyen-orientaux, espère développer le mécénat des Chinois », avance Christophe Monin, chef du service mécénat.

Le Louvre et la Cité interdite ont conclu un accord comprenant un échange d'expertise et l'organisation d'expositions : Napoléon a ainsi fait son entrée à Pékin il y a trois ans. Le coût de cette manifestation avait été pris en charge par le gouvernement chinois, contrairement à l'exposition proposée au Louvre, financée à 100 % par le privé. Un pari osé, tant le temps nécessaire à la conception d'un tel événement (trois ans) n'a rien à voir avec celui de la recherche de mécènes, lesquels se décident trois à six mois avant l'inauguration. « Le budget s'élève à 1,8 million d'euros, dont 1,2 million financés par des entreprises françaises et le reste par des firmes chinoises. La Chine n'avait pas jusqu'ici de tradition de mécénat », poursuit Christophe Monin.

Fondation culturelle chinoise

Lundi dernier, à l'occasion du vernissage, c'est au Louvre qu'a été annoncée la création de la Fondation de la conservation de l'héritage de la Cité interdite, en présence d'acteurs économiques. « Nous sommes venus observer la Société des amis du Louvre car nous n'avons pas de fondation culturelle en Chine », précisent Wang Jie, patron d'Artron Enterprises, consortium opérant dans la culture, et Chen Dongsheng, fondateur de l'assureur Taikang et de la maison de vente aux enchères Guardian.

Parmi les autres mécènes chinois figurent notamment Air China, Fosun (actionnaire du Club Med) et Haier (constructeur d'appareils électroménagers). Côté français, outre Louis Vuitton et le cabinet Gide Loyrette Nouel, le gros contributeur n'est autre que Schneider Electric.

« La Chine est notre second marché et même le premier par le nombre de nos collaborateurs, soit 10.000 personnes. Il était donc naturel de soutenir cet événement », commente Jean-Pascal Tricoire, président du directoire. Celui qui préside aussi le Comité France-Chine n'a donc pas eu à se faire prier par l'ambassadeur de Chine en France, qui avait appuyé la demande du Louvre.

MARTINE ROBERT

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lundi 13 juin 2011

La vague pop coréenne gagne l'Europe - Philippe Mesmer

Le Monde - Culture, vendredi 10 juin 2011, p. 25

SM Entertainment « fabrique » des groupes à succès qui se produiront les 10 et 11 juin au Zénith

Après avoir conquis l'Asie, la K-pop s'attaque au marché européen. Les 10 et 11 juin, 14 000 fans européens de la musique pop coréenne vibreront au Zénith de Paris au son de mélodies aussi rythmées que formatées des groupes SHINee, f (x) ou encore Girls'Generation, des ensembles de garçons ou de filles imaginés par des sociétés de production ayant fait de la musique un produit d'exportation, avec le soutien actif des autorités sud-coréennes, qui voient là un moyen de vendre une image positive et dynamique du pays.

Le spectacle présenté à Paris, SMTown, a été conçu par SM Entertainment, entreprise créée en 1995 par Lee Soo-man, chanteur populaire des années 1970 devenu entrepreneur. La société a déjà produit des stars, comme la chanteuse BoA, qui ont conquis la Corée du Sud, mais aussi le Japon, la Chine ou l'Asie du Sud-Est et sont visibles aux Etats-Unis. Pionnière dans ce milieu, SM Entertainment est aujourd'hui concurrencée par JYP Entertainment ou YG Entertainment.

Avec 170 salariés, pour une soixantaine de groupes et chanteurs, SM Entertainment suit une politique bien rodée. « En imaginant les concepts de groupes, nous pensons aux jeunes du monde entier », explique Kim Young-min, l'actuel PDG. Le processus de création des formations est réglé au millimètre : une sélection impitoyable au fil d'auditions qui attirent chaque année 10 000 candidats. Puis une formation de trois à cinq ans au sein de la SM Academy. Cours de chant, de danse, de théâtre et même de langue. « Durant cette formation, nous faisons tout pour maximiser le trait dominant du caractère de chacun », signale Kim Young-min. Cela n'exclut pas certaines extrémités, comme le recours à la chirurgie esthétique. « Nous imaginons les concepts à concrétiser en environ deux ans. Nous observons la vingtaine d'étudiants en formation. Nous cherchons celui ou celle quicorrespond le mieux à l'idée et qui a la capacité de s'inscrire dans la tendance du moment. Si nous voulons faire un groupe, nous déterminons qui peut aller avec qui. » Une démarche est également menée auprès de partenaires de la mode pour créer l'image de la nouvelle formation. Selon M. Kim, « entre l'entrée à l'académie et la sortie du premier titre, la création d'un nouveau concept coûte entre 150 et 200 millions de wons ».

Cette véritable politique marketing donne au final des ensembles au look très travaillé, au style facilement identifiable, à la durée de vie parfois limitée à quelques années. SHINee, imaginé à partir du concept de « boys band » contemporain, réunit cinq jeunes hommes de 18 à 22 ans. Les compositions empruntent au répertoire de la R & B, tendance dominante de la musique actuelle, transmettent des messages positifs et consensuels, destinés à toucher un public le plus large possible.

Soucieuse d'internationalisation, SM Entertainment recourt à des talents étrangers. Parmi les cinq filles de f (x) figure Victoria, jeune Chinoise ex-danseuse classique originaire de Tsingtao, intégrée pour faciliter l'implantation en Chine et à Taïwan.

La tendance se répand en Europe grâce aux réseaux sociaux, qui ont permis aux amateurs, malgré l'absence de publicité, de découvrir sur cette musique venue d'ailleurs. Un mouvement facilité par la mise à disposition d'informations en anglais. Souvent, les fans viennent à la K-Pop après avoir goûté aux charmes de la culture populaire japonaise. « Je lisais des mangas, explique Jessica Fulrad, de Thionville (Moselle). J'ai ensuite découvert les séries télévisées coréennes et puis la musique. » Ce qui lui plaît dans la K-Pop, ce sont « les performances plus marquantes, l'ambiance plus américaine et le style moins costumé qu'au Japon ». Sa passion, vécue depuis six ans, l'incite aujourd'hui à apprendre le coréen.

M. Kim se dit surpris par l'intérêt rencontré en Europe pour ce style musical - le Midem 2010 avait accueilli un stand K-Pop. En avril, un groupe de Français fans de K-Pop est venu en Corée à la rencontre de leurs stars préférées, un voyage aux allures promotionnelles en partie financé par l'office du tourisme sud-coréen, partenaire des concerts au travers de sa campagne « Visit Korea ».

Korean Connection, association créée à Paris pour les amateurs de culture coréenne, a pris en charge l'organisation. Son président, Maxime Paquet, proche de SM Entertainment, a joué un rôle important pour l'organisation des concerts de juin. « Fin 2010, nous avons lancé une pétition sur Facebook pour qu'un concert soit organisé. En cinq jours, il y avait déjà 3 000 soutiens de toute l'Europe, et même des Etats-Unis. L'initiative a convaincu SM Entertainment d'organiser la venue au Zénith. » Les places de concert se sont arrachées en quelques minutes. Une date était prévue, une deuxième a été ajoutée.

Pour les autorités, la K-pop est le moyen de mieux faire connaître un pays qui se sent à l'étroit entre ses voisins japonais et chinois, et dont l'économie vit sous haute dépendance des exportations de voitures, de produits de l'électronique... et maintenant de culture.

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ENQUÊTE - La culture à l'ère du jetable - Virginie François

Marianne, no. 738 - Culture, samedi 11 juin 2011, p. 80

Livres, disques, films, expos... la culture ne se lit, ne s'écoute, ne se regarde plus, elle se consomme. L'industrialisation et la soif de nouveauté perpétuelle l'ont rendue périssable et éphémère. Explications.

Qui se souvient encore de la horde de boys band français qui ont dominé les hit-parades et vendu des millions de singles au début des années 90 ? A l'exception de quelques fans obsessionnels, personne. Et on pourrait dire la même chose de dizaines de livres, pièces de théâtres, films ou événements culturels de cette même époque, aujourd'hui totalement oubliés. "Marketés" et lancés comme des produits, ces objets culturels ont été frénétiquement consommés, jetés et remplacés. Et de lecteurs, auditeurs et spectateurs, nous sommes devenus clients. "Le propre de la culture était d'être permanente, aujourd'hui elle est éphémère", avance le conservateur et essayiste Jean Clair, auteur d'un récent ouvrage où il dénonce la "culture divertissement" (1).

Mais qu'entend-on au juste par culture jetable ? Bien sûr, on pense d'abord aux purs produits commerciaux : tubes de l'été, romans à l'eau de rose, films d'action, pièces de boulevard aux affiches people, expositions gadgets... Et si on comprend aisément que la culture jetable s'oppose à la culture classique, celle qui a fait ses preuves à travers les siècles, on pourrait, par un effet d'optique, la confondre avec la culture populaire. "Derrière la culture jetable, il y a une notion marchande. Or, de nombreuses émanations de la culture populaire, qu'il s'agisse de la création de l'ORTF ou du théâtre de Jean Vilar, n'avaient rien de "marchand" et relevaient davantage de la démocratisation et de la pédagogie", rappelle Gilles Lipovetsky (2) avant d'ajouter : "Aujourd'hui encore, il existe beaucoup de livres, de disques ou de films qui deviennent populaires sans avoir été conçus pour vendre absolument." Et le philosophe de citer le succès surprise du film Des hommes et des dieux, de Xavier Beauvois, qui n'avait à l'origine rien pour cartonner au box-office.

En réalité, la culture jetable se confond davantage avec la culture de masse et trouve ses origines, comme le note Gilles Lipovetsky dans "le processus d'industrialisation et de logique marchande apparu au XIXe siècle". Une mutation qui a touché en même temps la littérature, le cinéma ou la musique, liée à la possibilité de produire, de diffuser et de vendre en masse journaux, livres, disques ou films. Ainsi, l'essor de la presse et de l'édition a favorisé l'apparition des feuilletons et des livres à bas prix. "Le feuilleton est l'exemple type d'une forme de littérature jetable qui a accompagné la société industrielle dans la presse", précise Gilles Lipovetsky. Un phénomène qui a mis plus de temps à toucher les beaux-arts, dont l'origine religieuse leur a conféré plus longtemps un caractère sacré et pérenne. Pourtant, de plus en plus d'événements artistiques relèvent du jetable, qu'il s'agisse des expositions de reproductions photographiques sur les grilles du jardin du Luxembourg ou des animations, performances et autres activités proposées lors d'événements comme "La Nuit des musées" ou "La Nuit blanche". "L'éphémère dans l'art a commencé dans les années 60 avec les machines autodestructrices de Jean Tinguely, sculptures destinées à disparaître, puis s'est développé avec les happenings dans les années 70 et c'est ainsi que l'art a lui aussi fini par rejoindre le rayon des plaisirs passagers et du divertissement", déplore Jean Clair.

C'est aussi dans les années 60 que l'idée du jetable se banalise avec la production à grande échelle d'objets courants périssables : stylos, rasoirs, mouchoirs, couches... Une mutation qui décomplexe la consommation de l'ensemble des productions humaines, y compris de la culture désormais désacralisée. "Aujourd'hui, la durée de vie des tendances et des objets culturels ressemble à celle des collections dans la mode", précise Gilles Lipovetsky avant de pointer des cycles de rotation et des habitudes de consommation proches de ceux que l'on observe chez le géant suédois de l'habillement H&M.

Il n'empêche que, s'il convient de distinguer culture jetable, populaire et classique, la première a fini par étendre son empire aux autres. Car la tendance au périssable et au consommable touche aussi de plus en plus les oeuvres et les artistes considérés comme "légitimes", "de qualité", voire "d'avant-garde". Ainsi, une rentrée littéraire chasse l'autre sans qu'on se souvienne forcément des révélations des années précédentes. Ainsi de Pierre Mérot, prix de Flore avec Mammifères (Flammarion) en 2003 ou de Bernard du Boucheron Grand Prix de l'Académie française 2004 avec Court serpent (Gallimard). Deux auteurs qui publient toujours, mais dont beaucoup de lecteurs ont bien du mal à se souvenir... Même chose pour les expositions "exceptionnelles" ou "inédites" de Monet ou Gauguin qui se succèdent, en réalité, à un rythme de métronome dans les grandes institutions muséales.

Offre démultipliée

Mais c'est dans l'industrie musicale que le phénomène atteint son paroxysme. Prenons l'exemple du renouveau de la chanson française plus ou moins "réaliste", incarné au début des années 2000 par Cali, Bénabar, Raphaël ou Sanseverino. Encensés par la critique et le public, les voilà aujourd'hui délaissés au profit des artistes de la génération télé et Internet, façon Julien Doré ou Grégoire... Une situation qui intrigue jusqu'au patron d'Universal Music France, Pascal Nègre. "Comment se fait-il que, ces dernières années, les artistes qui s'imposent en France grâce à un disque ne parviennent pas à confirmer leur succès à l'album suivant ?" s'interroge-t-il dans son livre Sans contrefaçon (3), confession sur sa carrière et l'évolution de l'industrie du disque. Et Pascal Nègre d'avancer l'exemple de Raphaël, 2 millions d'exemplaires vendus de Caravane, son premier album, puis 400 000 "seulement" de son deuxième, ou Anaïs 400 000 albums de The Cheap Show puis à peine 100 000 de son Love Album.

Il faut dire que l'industrie culturelle pousse à brûler ce que l'on adorait l'instant précédent tant l'offre est abondante. Pensez : tous genres confondus, l'édition propose plus de 25 000 nouveautés par an, tandis que ce sont environ 35 000 nouveaux disques qui paraissent chaque année. Côté cinéma, 700 nouveaux films sont visibles sur les écrans... Une offre qui se trouve aujourd'hui démultipliée par Internet et les possibilités du téléchargement, qu'il soit légal ou pas. De quoi papillonner pour l'éternité, de nouveauté en nouveauté. Car cette surproduction ne fait qu'attiser un goût du toujours nouveau amplifié par la logique médiatique et publicitaire. Les artistes et les oeuvres sont voués à une hyperprésence sur les écrans - télévision et Internet - qui, à terme, les condamnent d'autant plus vite à l'obsolescence. "Il y a eu un remplacement du contenu par l'image. L'image est vendable mais elle est éphémère", analyse le romancier et polémiste Pierre Jourde, auteur du récent C'est la culture qu'on assassine (4). Autrefois, un chanteur faisait un disque, puis des scènes, puis éventuellement donnait des interviews, tout cela sur du temps très long. "On était médiatisé sans être surmédiatisé", note Gilles Lipovetsky. "Internet agit comme un caisson de résonance relayé par les médias traditionnels, ce qui au final détruit les artistes", râle Pascal Nègre qui se désespère du cas Amy Winehouse "carbonisée" par la surexposition médiatique de ses déboires. Et le PDG d'Universal Music France de conclure "aujourd'hui un groupe comme les Rolling Stones n'aurait jamais pu durer".

Pourtant, comme beaucoup d'éditeurs de livres, de producteurs de disques, de films ou de spectacles, Pascal Nègre a sans doute lui aussi contribué à favoriser cette culture de l'éphémère et du jetable sous-tendue par un souci de médiatisation et de rentabilité immédiate. Universal n'était autre que la maison de disques qui produisait les gagnants de la "Star Academy", grande broyeuse à aspirants chanteurs pour la plupart retombés dans l'anonymat. Une émission qui, par son rythme annuel, a banalisé l'idée d'un turn-over permanent des talents. "Désormais, il n'y a plus de différence entre la culture et la communication, et les producteurs de biens culturels sont dans une logique de séduction et de coups", confirme Pierre Jourde. Pour autant, personne n'assume ouvertement faire de la culture jetable, à l'exception peut être de l'édition, plutôt décomplexée par rapport au phénomène des "quick books", ces ouvrages le plus souvent liés à une actualité chaude (élection présidentielle, décès d'une star), destinés à inonder les librairies, à faire le buzz télévisuel pendant un mois puis à disparaître. Des livres vite écrits, vite vendus, vite lus et dont le surplus sera vite passé au pilon.

Les artistes eux-mêmes ne sont pas totalement étrangers au phénomène du jetable, tant ils adhèrent désormais plus ou moins consciemment à cette logique marchande dont ils finissent parfois par être les victimes. "Avant l'ère industrielle, la culture relevait du monde de l'idée et, du coup, le succès, bassement matériel, était méprisé, explique Gilles Lipovetsky, depuis Warhol, son quart d'heure de gloire et sa Factory, destinée à produire en masse des oeuvres et des artistes, cette dichotomie a sauté et on est passé à l'ère du business artiste." Gagner de l'argent par la culture n'est donc plus méprisable alors qu'au XIXe siècle Flaubert ou Baudelaire nourrissaient une véritable haine à l'égard du mercantile. "Dans les correspondances de l'époque, on voit bien que, même si la question de l'argent est essentielle chez les écrivains, il y avait cette mythologie de la pauvreté et de la marginalité dont on se vantait volontiers", remarque Pierre Jourde. Quant à nous, lecteurs, auditeurs et spectateurs, nous voilà donc devenus des hyperconsommateurs infidèles qui achètent ou téléchargent la dernière sensation littéraire du moment, le dernier chanteur à la mode, le dernier film ou la dernière exposition à ne pas rater.

"Culte de la culture"

"Les gens ont de l'appétit pour la culture mais il n'y a plus de regard d'esthète, plus de religiosité dans le rapport à l'art", note Gilles Lipovetsky. Ce que Jean Clair démontre, dans l'Hiver de la culture : nous sommes passés de la "culture du culte" au "culte de la culture" symbolisé dans l'art par l'opposition entre la permanence du musée et la multiplication des installations, des foires, des fêtes, qu'il assimile à un "déroulement rituel de funérailles où [...] on enterre joyeusement et sauvagement les restes de ce qui a été notre culture".

Reste que le jetable réserve parfois quelques surprises. Et que ce qui, au départ, avait pu être conçu pour être consommé rapidement peut parfois devenir pérenne. ""Tintin", c'était du jetable et, pourtant, cette série est entrée au patrimoine de la bande dessinée, de même que les feuilletons d'Alexandre Dumas en littérature", avance Gilles Lipovetsky. Mais peut-être s'agit-il là d'une convergence rare entre culture jetable et culture populaire de qualité ? Car, en général, la culture jetable ne doit sa survie qu'à sa transformation. Elle sert alors de matériau de base à un projet plus vaste, comme les cases de comics agrandies à l'extrême par Roy Lichtenstein dans les années 60 ou les affiches publicitaires de Campbell's Soup multipliées à l'infini par Andy Warhol. Quant aux autres résurgences des produits éphémères, à l'image de la récente reformation du boys band anglais Take That, elles demeurent, comme elles le furent à leur création, des entreprises purement commerciales destinées à alimenter la névrose nostalgique d'une époque.

(1) Il vient de publier l'Hiver de la culture, collection "Café Voltaire", Flammarion.

(2) Dernier ouvrage paru : le Bonheur paradoxal : essai sur la société d'hyperconsommation, Gallimard, 2009.

(3) En collaboration avec Bertrand Dicale, Fayard, 2010.

(4) Balland, 2011.

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LIRE AUSSI : "L'économie de la culture" par Françoise Benhamou

mercredi 11 mai 2011

Pékin s'offre un festival pour accueillir l'explosion de vocations photographiques

Le Monde - Culture, mercredi 11 mai 2011, p. 23

Ils sont jeunes et chassent sans relâche, au travers de leurs objectifs, les formes nouvelles d'une société chinoise en devenir : les vocations de photographes se multiplient en Chine. Au point que Rong Rong, jeune " vétéran " de la photographie chinoise de 43 ans, et fondateur du Centre d'art photographique Three Shadows de Caochangdi à Pékin, en perd parfois le compte : " Auparavant, vous saviez qu'à Shanghaï, à Canton, à Chengdu, il y avait tel ou tel jeune photographe qui montait. Désormais, il y en a des dizaines, de très intéressants, dans plein de villes chinoises. Et ils travaillent énormément ! ", dit-il.

Le photographe coorganise, pour la deuxième année consécutive, avec la commissaire d'exposition française Bérénice Angrémy, le Caochangdi Photospring - Arles in Beijing, rendez-vous photographique de la capitale pékinoise, qui se tient du 23 avril au 31 mai, à Caochangdi, frange rurale du nord-est de Pékin investie il y a quelques années par les galeries d'art.

Toutes sortes de photographes étrangers y sont à l'honneur, mais la part belle revient aux nouveaux talents chinois. " Les photographes nés dans les années 1980 ou même 1990 s'expriment sur des sujets bien plus variés qu'on le faisait nous. Certains ont étudié la photo à l'étranger. Ils semblent libérés du fardeau de la symbolique historique. Mais ils sont aussi davantage tournés vers leur monde intérieur qu'ils essaient de communiquer ", estime Rong Rong.

Parmi les plus originaux, Ren Hang, 24 ans, déroule à travers ses photos de nus féminins et masculins, un drôle de poème visuel, entre apathie et appétit sexuel, ennui et sensualité, solitude et accouplements incongrus.

Naufragés

Autre découverte, Chen Zhe et ses 21 ans, auteure d'un travail visuel à partir de ses propres automutilations, a remporté le Grand Prix 2011 de la photographie décerné par Three Shadows. Elle vient de terminer une série encore inédite sur des naufragés de la violence sur soi-même, qu'elle a approchés, écoutés et photographiés.

Solliciter les ressources de ce continent émergent de la photographie qu'est la Chine est grisant : le Français Didier de Faÿs, créateur du site Photographie.com, et son équipe ont donné carte blanche, dans le cadre du festival, à 24 jeunes photographes chinois pour photographier Pékin pendant 24 heures, un week-end d'avril. La " rédaction " de 24h.com réceptionnait les photos à Caochangdi avant de les mettre en ligne sur le site.

Le dispositif, conçu comme une expérience de " néo-média ", qui permet au photographe d'être publié très vite, avait été mis en oeuvre pour la première fois en octobre 2010, lors de la Nuit blanche parisienne et du Millénaire d'Hanoï. Le marathon visuel pékinois démarre avec l'improbable journée de Cheng Gong, un photographe d'événements sportifs officiels, qui a entrepris de suivre, en noir et blanc, du réveil à la sortie de leur concert, les musiciens d'un des groupes de musique chinois les plus décalés, " zero one ", mélange de vaudou tibéto-mongol et de hard metal.

Sans cesse, les photographes interrogent les mutations de la ville. Zhang Bing fragmente le paysage urbain à l'aide d'un miroir, dans une série intitulée " Le passé et le présent ". Yuan Yangyang, jeune photographe qui étudie en Angleterre, a trouvé qu'elle n'avait plus de " connexion " à Pékin. Le quartier où elle habitait, enfant, a été détruit. Elle a voulu montrer les Pékinois dans le parc où ont été construites des répliques des monuments du monde. " On démolit et on construit tellement en Chine aujourd'hui, que c'est forcément un thème dominant pour les photographes. C'est instinctif, on réagit à ce qui se passe ", estime Rong Rong, qui réalisa, lui, il y a quelques années, tout un travail photographique autour des ruines.

Brice Pedroletti

Site du photographe Gilles Sabrié : Chine.blog.lemonde.fr

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lundi 2 mai 2011

CINÉMA - Les tribulations des producteurs européens en Chine - Brice Pedroletti

Le Monde - Culture, mardi 3 mai 2011, p. 22

Depuis six ans, le Club des producteurs européens, une association basée à Paris qui regroupe une cinquantaine de producteurs européens indépendants, organise à Pékin ou à Shanghaï un forum de coproduction avec la Chine, dans l'espoir qu'en apprenant à se connaître les ressortissants des deux continents coproduisent un plus grand nombre de films. L'enthousiasme est souvent là, mais les partenariats sont rares, dans un marché chinois dominé par les grosses productions sino-hongkongaises.

La croissance exponentielle du box-office chinois et les efforts de la Chine pour s'affirmer à l'international dans le domaine des industries culturelles - l'organisation dans la capitale, du 23 au 28 avril, à grand renfort de subventions, du premier Festival international du film de Pékin, en est l'exemple le plus récent - sont-ils en train de changer la donne ?

" Pour la première fois, j'ai ressenti un signal fort de la part de nos interlocuteurs officiels, pour nous faire comprendre combien ils comptaient désormais sur les coproductions ", indique Alexandra Lebret, directrice générale du Club des producteurs européens. Même le géant China Film Group a redemandé d'examiner un certain nombre de projets de films européens.

Les Chinois savent qu'ils ne pourront éviter d'ouvrir davantage leur marché aux films étrangers - des quotas en restreignent l'accès - et les coproductions sont pour eux le moyen idéal d'y parvenir. Ils désirent être présents sur les autres marchés. Enfin, les introductions en Bourse des principaux acteurs de l'industrie du cinéma chinois, en Chine et à l'étranger, les poussent à vouloir internationaliser leur catalogue.

Réserve de spectateurs

Pour Yu Dong, président du groupe Bona International, qui coproduit des films de genre à gros budget, le triplement attendu du marché chinois dans les cinq à huit ans à venir et l'envolée des budgets vont " pousser les producteurs chinois à coproduire des films en anglais ", aussi bien pour le marché chinois que pour le marché international, a-t-il expliqué à ses collègues lors du forum consacré aux coproductions avec l'Europe, le 25 avril.

Pour les Européens, coproduire un film avec les Chinois permet d'échapper aux quotas, le film ainsi financé étant alors classifié comme local. Seuls vingt films étrangers par an sont distribués en Chine, selon la formule dite du " partage de recettes " (qui rémunère le producteur au prorata du succès) : une quantité restée inchangée malgré un box-office qui a augmenté de 40 % en 2009 et de 65 % en 2010, faisant du pays le quatrième marché au monde derrière les Etats-Unis, l'Union européenne et le Japon.

Cette réserve de spectateurs ne laisse pas indifférent les Européens : " La classe moyenne chinoise se développe, les gens voyagent, c'est le moment de faire des films plus sophistiqués, qui se passent en Italie mais avec des protagonistes chinois en proie aux tourments d'aujourd'hui ", explique le producteur italien Cristiano Bortone. Celui-ci prépare " une sorte de Vacances romaines ", scénarisé par un Chinois épaulé par un consultant italien. Et avec une star chinoise en premier rôle féminin.

Les Français ont longtemps été les premiers partenaires de coproduction pour les films chinois indépendants : Lou Ye, Wang Xiaoshuai ou Jia Zhangke ont, parmi d'autres, vu nombre de leurs films réalisés grâce à des aides françaises. La signature d'un accord de coproduction avec la Chine en avril 2010, et la possible refonte des mécanismes de financement du Fonds Sud font évoluer le cadre des partenariats.

Des films plus audacieux se profilent : Pathé est en train de signer avec le groupe chinois Stellar un partenariat pour la production du dessin animé Pourquoi j'ai (pas) mangé mon père ?, que réalisera Jamel Debbouze. A Shanghaï, la productrice Natacha Devillers prépare une comédie réalisée par Gérard Krawczyk.

Il peut être utile de mettre au diapason des cultures de cinéma différentes : " En Chine, la mise en production se fait avec des délais très courts ", signale Eric Garandeau, le président du CNC, qui a participé au forum de coproduction du Festival de Pékin. " On a besoin de faire comprendre nos méthodes et l'importance de la préparation ", dit-il.

Le Totem du loup, le prochain film de Jean-Jacques Annaud, adapté du best-seller de Jiang Rong et proposé au réalisateur français par une société chinoise, est une bonne occasion. Le scénario est en cours d'écriture tandis que de jeunes loups sont en dressage en Mandchourie. Le tournage commencera mi-2012, pour un an. Un seul film a pour l'instant été estampillé binational dans le cadre de l'accord franco-chinois de coproduction de 2010 : il s'agit de Onze fleurs, du réalisateur chinois Wang Xiaoshuai, actuellement en posproduction à Paris.

Brice Pedroletti

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mardi 26 avril 2011

En Chine, la Suisse choisit la «voie de la discrétion» - Pierre Tiessen

Le Temps - Suisse, mardi, 26 avril 2011

A Pékin, Didier Burkhalter parle de culture alors que l'artiste Ai Weiwei est en prison. Le ministre évoque des «progrès à faire» en matière de libertés

L'évoquer sans en parler vraiment... Pour Didier Burkhalter, l'affaire Ai Weiwei tombe mal. «Ce n'était pas prévu au programme», reconnaît-on dans l'entourage du conseiller fédéral, en visite officielle en Chine depuis la semaine dernière.

Samedi, alors qu'il ouvrait à Pékin l'exposition «reGeneration 2», produite par le musée lausannois de l'Elysée, le ministre de la culture a ainsi insisté sur la liberté de création et d'expression sans toutefois jamais nommer l'un des plus contestataires des artistes chinois - arrêté il y a tout juste trois semaines à l'aéroport de Pékin. «Il n'existe pas en Chine la liberté [d'expression] suffisante», a précisé l'élu suisse au coeur du quartier d'artistes de Caochangdi, le fief de Ai Weiwei (il y a ses bureaux et son atelier). «Beaucoup de choses ici sont difficiles et l'on doit admettre qu'il y a encore des progrès à faire. Nous devons développer les dialogues [avec les autorités chinoises].» Plus tôt dans la matinée, sur le campus de l'Université de Tsinghua, Didier Burkhalter estimait par ailleurs que la «Suisse peut aider à faire comprendre [à la Chine] l'importance des grandes libertés». A ses côtés, son «compatriote et ami» Mario Botta - venu inaugurer la bibliothèque des sciences humaines (sa première réalisation en Chine) de cette prestigieuse université qui fête ses 100 ans cette année - a lui reconnu «le courage de Ai Weiwei».

«Cette affaire me préoccupe», a-t-il ajouté après avoir comparé l'artiste chinois aux écrivain-architectes Friedrich Dürrenmatt et Max Frisch, dont les positions ont fait «grandir la Suisse». «Les créateurs doivent se battre à l'intérieur de leur pays. Il me semble que tous les droits qui demandent plus de liberté, plus de démocratie sont les bienvenus.»

Le conseiller fédéral - qui a rencontré dimanche le ministre chinois de la Santé ainsi que celui des Sciences et des Technologies - préfère rappeler qu'il attend de sa première visite en Chine «un renforcement des programmes communs» sino-suisses en matière de santé, d'environnement, d'énergie et de recherches démographiques. Autant de thèmes abondamment développés dans le 12e Plan quinquennal chinois (2011-2015), récemment adopté à l'Assemblée nationale populaire à Pékin. Ce Plan entend en effet stimuler à coup de milliards les secteurs des technologies vertes, des énergies nouvelles ou encore celui non moins stratégique des biotechnologies.

Priorité donc «aux relations scientifiques entre les deux pays», estime Didier Burkhalter, alors que la Chine est, en Asie, le premier partenaire commercial de la Suisse. Au reste, les deux pays mènent par depuis janvier des négociations en vue de la conclusion d'un accord de libre-échange de large portée. «Le fait d'avoir une diplomatie scientifique de très haut niveau permet d'ouvrir le dialogue de manière générale», est-il persuadé.

Mais en attendant, les supporters de Ai Weiwei - accusé par le régime de crimes économiques - restent désespérément sans nouvelles. A Caochangdi, nul n'ose vraiment aborder la question. Aucune pétition, ni aucun mouvement de solidarité ne semblent s'organiser en faveur de l'homme, véritable figure de cet ex-petit village planté au bord du 5e périphérique de la ville. Dans cette affaire, la Suisse, elle, privilégie «la voie de la discrétion», comme le souligne Sam Stourdzé, directeur du musée de l'Elysée, présent samedi à Caochangdi. «Ai Weiwei est un grand ami de la Suisse mais qui sommes-nous, s'interroge-t-il, pour pouvoir donner des leçons?...»

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lundi 18 avril 2011

LIVRE - "L'économie de la culture" par Françoise Benhamou




"L'économie de la culture" par Françoise Benhamou

La septième édition de cet ouvrage de la collection " Repères ", dont l'efficacité pédagogique est déjà connue, cerne toutes les facettes économiques d'un secteur d'activités que l'on n'associe pas forcément avec les chiffres : la culture, vue ici sous l'angle de la consommation de produits culturels et de spectacles, du marché du travail, du marché du l'art et de la valorisation du patrimoine, des industries culturelles (édition, cinéma...) et enfin des politiques publiques. L'auteur n'évite aucune des questions difficiles posée au secteur : le dilemme qualité/diffusion, la spéculation sur le marché de l'art, les dérives budgétaires de l'intervention publique.

"Toute l'économie de la culture est résumée dans un petit guide de poche très pratique."
(Le Point)


L'auteur :
Françoise Benhamou, économiste, professeure à l’université Paris-XIII, membre du Conseil scientifique de l’Institut national du patrimoine, du Comité consultatif des programmes d'Arte, du cercle des économistes et présidente de l'ACEI (Association for Cultural Economics International). Elle est experte auprès de l'Unesco, et elle propose une chronique sur France Culture chaque dimanche sur les industries culturelles. Elle est également l’auteure (avec Joëll Farchy) de Droit d'auteur et copyright (« Repères », 2009, nouv. éd.).
Françoise Benhamou tient un blog sur Rue89 intitulé "En pleine culture".

SITE ÉDITEUR : La Découverte

mardi 12 avril 2011

Respect : ce que nous disent les sociétés traditionnelles - François Lupu

Libération - Rebonds, mardi, 12 avril 2011, p. 26

Les formes culturelles du respect fondent l'harmonie de chaque culture

Société traditionnelle ? Le terme m'a toujours gêné : il institue un clivage supplémentaire entre «eux» et «nous», car il est rare que nous nous incluions dans les sociétés traditionnelles. Dans nos évidences partagées, le terme «tradition» est implicitement ou explicitement opposé à moderne. Il y aurait les sociétés modernes et les sociétés traditionnelles. Cela donne une regrettable confusion entre modernité et occidentalité. Comme s'il y avait une seule voie de modernité : la nôtre. Toutes les sociétés sont modernes, mais elles suivent leur voie de modernité en fonction de leur contexte, de leur histoire, de leur évolution propre. De même, toutes les sociétés sont évidemment traditionnelles.

Tout, partout, combine évolution et permanence : la tradition n'est qu'un «précipité» du mouvement et de la permanence. Les sociétés offrent une déclinaison culturelle de la même matrice; déclinaison étant à prendre ici au sens grammatical. De fait, toutes les notions universelles se déclinent selon les cultures; il en est ainsi du respect. On peut même dire que les formes culturelles du respect fondent l'harmonie et la cohésion de chaque culture. Simplement, nous ne rencontrons que des déclinaisons culturelles du respect, parfois peu reconnaissables car trop éloignées de notre grille de perception. Quelque part, dans les hautes vallées de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, non loin de la culture des Fores, lorsque deux hommes se rencontraient, ils se saluaient en se prenant les testicules à pleines mains, forme raffinée du respect et de la confiance mutuelle, aussi étrange que cela puisse nous paraître.

Le respect témoigne à la fois de l'honorabilité reconnue d'un sujet et de la reconnaissance du privé et du public. Je te respecte parce que tu es honorable et je respecte ta zone privée, comme tu respectes la mienne (le rapport privé-public étant, bien entendu, vernaculaire). Il s'agit là du fondement de l'harmonie sociale.

En Chine, par exemple, cette double notion est au coeur de la vie sociale, de la hiérarchie et de l'ordre du monde depuis Confucius. Fondé sur la structure du groupe, témoignage de l'ordre du monde, le respect est lié à la «face» (mianzi) qui est l'essentiel de la vie d'un sujet. Un Chinois est respectable et respecté dans la mesure où il a de la face. La face ? Dans la «tradition» comme dans la «modernité» chinoise, chaque être humain est lié à ses faces. D'une part, la face mianzi qui est assimilable à l'estime de soi et, d'autre part, la face lianzi qui est assimilable à l'estime que les autres ont de vous. Sans ces deux faces, le sujet est «mort», socialement mort. La perte des faces pouvant conduire au suicide. Les faces chinoises sont liées au fait que la vie n'existe qu'au sein d'un réseau (guanxi), réseau d'influence, de clientèle (au sens romain du terme), de services rendus et reçus, de don et de contre don. Celui qui est ou qui devient tête de réseau a de la face. Celui qui est membre respecté d'un réseau à de la face. Celui qui n'a pas de face mianzi ne peut devenir tête de réseau ou membre de réseau. L'estime de soi est au centre de l'harmonie des réseaux. Le respect de soi, le respect des autres sont vitaux pour le sujet et pour la société. Ne jamais faire perdre la face de quelqu'un est la loi fondamentale de la vie chinoise. La face est si importante que l'on ne comprend pas réellement la Révolution culturelle si l'on ne sait pas qu'elle avait pour mécanisme essentiel de faire perdre la face à tous les persécutés, voire à tous les Chinois. On dit souvent que l'Occident est la culture de la culpabilité et que la Chine est celle de la honte. C'est un peu brutal, mais pas faux : les humiliations publiques, systématiques à cette période, visaient, en premier lieu, à faire perdre la face aux suppliciés et donc, littéralement, à les tuer de honte. Beaucoup se sont d'ailleurs suicidés de honte.

Par François Lupu, Ethnologue

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lundi 11 avril 2011

Le Musée national vante la Chine " patriotique " - Brice Pedroletti

Le Monde - Culture, mardi, 12 avril 2011, p. 21

C'est un immense bâtiment à colonnades, sur la place Tiananmen, qui fait face au mausolée de Mao. Avec 192 000 m2 d'espaces d'exposition, le nouveau Musée national de Chine, fruit d'une rénovation et d'une extension qui a duré trois ans et coûté pas loin de 2,5 milliards de yuans (250 millions d'euros), est censé doter la Chine d'un musée digne d'une puissance de son rang. Dans le monde, seul le Louvre le dépasse en surface, avec 210 000 m2.

Depuis le 1er mars, quelques groupes ont pu visiter ce musée. Il est ouvert à tous, gratuitement, depuis le 27 mars, mais seuls 8 000 visiteurs par jour peuvent découvrir les collections permanentes. Ce qui explique que les Chinois se pressent devant l'entrée le matin, pour voir les salles sur la " Voie de la renaissance ", les " bronzes anciens ", la " porcelaine chinoise et statues de bouddhas ". Une moitié seulement du bâtiment est à visiter, les salles sur la Chine antique doivent ouvrir le 15 avril.

C'est l'agence d'architecture allemande Gerkan, Mark & Partners, grand constructeur de gares, d'aéroports et de stades, qui a transformé le gigantesque bâtiment de style stalinien - il date de 1959 - et aménagé son hall d'entrée et ses plateaux d'expositions. Ce musée est issu de la fusion du Musée de l'histoire chinoise, et du Musée de la Révolution, tous deux éminemment politiques et souvent moqués pour la relative pauvreté de leurs collections : le tiers du million d'objets du Musée d'histoire était ainsi constitué de pièces de monnaies.

Cette fois, les musées d'histoire, qui se trouvent un peu partout en Chine ont eu l'ardente obligation d'envoyer à Pékin quelques-uns de leurs plus beaux trésors. Cette rutilante plate-forme culturelle au coeur de Pékin reste toutefois investie d'une mission prioritaire " d'éducation patriotique " : façonner et interpréter l'histoire chinoise, de façon à ce qu'elle serve le discours du parti.

Rien ne l'illustre mieux que l'exposition permanente intitulée " La voie de la renaissance ". Celle-ci débute avec la période des humiliations subies par la Chine aux mains des puissances coloniales occidentales, puis retrace les étapes du réveil nationaliste et de la modernisation, avec l'avènement de la première République.

" Voler une clochette... "

Les sections consacrées à la Chine populaire, née de la prise du pouvoir par Mao, en 1949, font se succéder les uns après les autres les jalons de l'histoire du parti, jusqu'aux succès économiques de ces dernières années : la conquête de l'espace, le train vers le Tibet ou encore les Jeux olympiques.

Une seule photo montre Mao tout sourire, en conciliabule avec les membres du parti en 1961, après l'expérience désastreuse du Grand Bond en avant, qui provoqua la mort de millions de Chinois. Deux photos mentionnent la révolution culturelle, sans même faire allusion à ses atrocités, et la seule image relative aux événements de 1989, sur cette même place Tiananmen où se trouve le musée, est datée du 9 juin : on voit Deng Xiaoping félicitant les troupes de la loi martiale, et serrant la main d'un officier radieux.

" J'ai été surprise de voir qu'il y a si peu de détails ", nous dit spontanément une jeune étudiante en biologie, Li, née en 1987. " Tiananmen, certains professeurs nous en parle, et puis on regarde tous sur Internet ! " Cette histoire mutilée " rend furieux " Yang Jisheng, l'ancien journaliste de l'agence Xinhua auteur d'une étude monumentale, et interdite en Chine, sur la grande famine. " Nous qui connaissons l'histoire, on évite ce genre de musées. Les faits historiques y sont détournés. Ce refus de parler de l'histoire, c'est un peu comme voler une clochette en se bouchant les oreilles, et croire qu'on passe inaperçu ! ", explique-t-il, dimanche 10 avril, lors d'un entretien.

Employés à satiété par le régime, les concepts de renaissance ou de régénération, sont particulièrement déroutants, ajoute M. Yang : " Il fait référence à des moments où la Chine a été supposément glorieuse. Mais quelle époque doit-on considérer : le premier empereur, les Tang, les Qin ? Et quels aspects de ces époques qui étaient des dictatures doit-on garder ? "

A l'heure de la rivalité entre les grands musées du monde, celui de Pékin révèle un paradoxe dont la Chine est pétrie : la première exposition étrangère invitée est consacrée à " l'art des Lumières ". Un coup de maître de la diplomatie allemande, qui doit permettre pendant un an, la présentation au public chinois de 600 oeuvres du XVIIIe siècle, en provenance des musées de Berlin, Munich et Dresde.

Certaines oeuvres exposées ont un écho singulier dans le tour de vis répressif de ces dernières semaines, qui a conduit à des centaines d'arrestations dans les milieux libéraux - dont celle du pape de l'avant-garde chinoise, l'artiste Ai Weiwei, le 3 avril. Ainsi de ce buste de Kant, où est gravée la devise " Aie le courage de te servir de ton propre entendement ". Ou encore ce portrait, attribué à Johann Heinrich Lips, de Voltaire en ombres chinoises, muni d'une lanterne qui éclaire son chemin.

Lors de l'inauguration de l'exposition, le 1er avril, Guido Westerwelle, le ministre des affaires étrangères allemand, a parlé des idéaux de l'art des Lumières, tels que le respect pour la dignité, l'Etat de droit et la liberté individuelle, des idées qui ont conduit, a-t-il dit, à la chute du mur de Berlin - ces déclarations n'ont pas été reprises par la presse chinoise.

Des musées français et européens réfléchissent à des expositions dans ce musée - le Louvre poursuit de son côté une coopération avec la Cité interdite. Le groupe LVMH est en discussion avec le musée pour une exposition sur Vuitton et le voyage, fin mai. Elle devrait avoir lieu dans quatre salles du musée et durer entre deux ou trois mois, selon une porte-parole du groupe à Shanghaï.

Avec ses ambitions, ses énormes espaces à remplir, et son prestige, ce paquebot chinois est courtisé par les musées du monde entier. Ce ne sera pas simple. Car, souligne un expert, " les lignes éditoriales des musées chinois ne sont pas toujours limpides ".

Brice Pedroletti

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vendredi 8 avril 2011

Le Musée de Pékin double de taille - Éric Biétry-Rivierre


Le Figaro, no. 20740 - Le Figaro et vous, vendredi, 8 avril 2011, p. 28

Les travaux d'agrandissement de l'institution terminés, Allemands, Italiens et Britanniques se pressent dans l'espoir de coopérations fructueuses. La France hésite à entrer dans le jeu de la realpolitik culturelle.

Depuis l'exposition impressionniste du Musée d'Orsay organisée dans le cadre des années France-Chine en 2004 et 2005, la France a négligé le Musée national de Chine (MNC) situé au centre de Pékin, sur la place Tiananmen. Au coeur de la seconde puissance mondiale. Pour son centenaire, derrière sa façade stalinienne, celui-ci vient pourtant d'intégrer le club des plus gros musées du monde.

Les architectes hambourgeois Gerkan, Marg et Partner ont aménagé d'immenses plateaux à l'intérieur de ce corps de bâtiment à l'origine construit en « U ». L'institution, dont l'entrée est gratuite et qui attend « huit à dix millions de visiteurs annuels », affiche officiellement, depuis samedi, 192 000 m² quand le Louvre en fait 210 000. C'est plus que le Met de New York (180 000 m²) ou l'Ermitage de SaintPétersbourg (108 000 m²).

Cependant, tout reste à installer dans ces volumes. Seules quelques salles présentent des bouddhas et les bronzes les plus anciens de l'empire du Milieu. Au rez-de-chaussée, sous un pesant bas-relief contemporain d'inspiration réaliste-socialiste, la salle centrale est également prête. Dédiée à la peinture Mao ou néo-Mao, elle non plus ne parvient pas à donner le change : même avec son million de pièces en réserve, le MNC peinera à se remplir. Cette phase ultime est censée être achevée le 1er juillet.

Le dialogue malgré tout

L'occasion d'occuper les cimaises n'a donc pas échappé à plusieurs musées européens. « Les Italiens nous ont proposé une exposition sur la Renaissance dès l'automne. Le British Museum s'est également joint au Victoria & Albert Museum pour se déclarer intéressé », assure le directeur Lü Zhangshen qui ne mentionne pas les Français. À Pékin, le Louvre n'est en cheville qu'avec la Cité interdite et prépare d'ailleurs une exposition fin septembre sur ce palais.

En fait, ce sont les Allemands qui ont été les premiers à saisir l'opportunité de cette incroyable vitrine, implantée à deux pas du mausolée du Grand Timonier. Dès 2007 Horst Köhler, alors président de la République fédérale, et son homologue Hu Jintao signaient en face du MNC, dans le Palais du peuple, un accord de coopération culturelle ambitieux.

Une exposition de photos et une autre d'oeuvres de Gerhard Richter ont servi de galop d'essai. Le partenariat s'est vraiment concrétisé samedi dernier avec l'inauguration d'une manifestation d'une tout autre ampleur, pour laquelle 10 millions d'euros ont été investis. Les musées nationaux de Berlin, Dresde et Munich se sont fédérés pour prêter 600 oeuvres du XVIIIe et du début du XIXe siècle pendant une durée d'un an, ce qui est exceptionnellement long. Le thème ? « L'art des lumières ». Un sujet aussi audacieux que la mécanique pour le présenter a été finement huilée.

S'il est avant tout question de beautés plastiques, la question des libertés et de l'émancipation de l'individu affleure sans cesse. Dans une vitrine on croise par exemple L'Encyclopédie de Diderot, oeuvre qui connut des déboires comparables à ceux de Google en Chine actuellement. Les autorités chinoises ne sont pas dupes mais elles voient surtout dans ces Lumières version allemande une manière d'édifier la population au progrès scientifique et technique. Le lendemain de l'inauguration, cela ne les a pas empêchés de faire arrêter sans explications Ai Weiwei, l'un de ses artistes chinois les plus connus (nos éditions du 6 avril).

Prière aux directeurs des musées allemands, soutenus financièrement par leur ministère des Affaires étrangères et BMW - groupe qui cherche à mieux s'implanter ici -, d'avaler la couleuvre. Le vendredi précédent, alors que les petits fours chauffaient et qu'on servait le champagne, ils avaient déjà dû accepter l'absence de la cheville ouvrière du partenariat. Le sinologue Tilman Spengler. Son visa lui avait été refusé pour assister à l'inauguration. L'aile dure du parti lui reproche ses liens avec Liu Xiaobo, le Prix Nobel de la paix et opposant notoire.

De tels faits ont évidemment crispé les premiers forums de discussion prévus simultanément à l'exposition. Ils sont organisés par Mercator, une fondation philanthropique qui prône le dialogue malgré tout.

Vendredi, le concert Beethoven de la Staatskapelle de Dresde, exceptionnellement enrichi de musiciens des grands orchestres berlinois et munichois, et emmené par Lorin Maazel, n'a pas été annulé.

L'institution affiche officiellement, depuis samedi dernier, 192 000 m².

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mardi 5 avril 2011

DÉBAT - La France est-elle encore une puissance culturelle ? - Claude Durand et Jack Lang


Marianne, no. 728 - Culture, samedi, 2 avril 2011, p. 62

Régulièrement, la question du déclin de la culture française est à l'ordre du jour et pas seulement dans la presse étrangère. Pour y répondre, "Marianne" a choisi d'opposer les analyses d'un grand éditeur, Claude Durand, et de l'ancien ministre de la Culture Jack Lang. Là aussi, les clivages sont souvent inattendus.

Marianne : Claude Durand, vous avez publié nombre de Mémoires de chefs d'Etat. Jack Lang, vous êtes en train d'achever des fragments de Mémoires. En trente ans, qu'est-ce qui a changé, selon vous, dans la politique culturelle de la France ?

Claude Durand : Rappelons en préalable qu'il existe, sur ce point, deux grandes écoles. Il y a ceux qui jugent que l'Etat n'a pas à interférer dans la vie culturelle du pays, qu'il doit surtout s'en tenir écarté, laisser toute la place au mécénat privé et aux lois du marché, qu'il serait même souhaitable de supprimer le ministère de la Culture. Et il y a ceux qui pensent qu'il y a un patrimoine national à défendre, que la création doit être aidée et protégée face au rouleau compresseur des succès faciles, que la guerre économique que se livrent les Etats ne peut pas ignorer la dimension culturelle et que c'est donc un ministère dont il faut considérer le rôle et le budget comme prioritaires.

Jack Lang : Votre question comporte deux aspects. Il y a, d'abord, l'aspect évoqué par Claude Durand. Faut-il, dans un pays comme le nôtre, une politique publique volontaire en faveur des arts et de la culture ? Ma réponse est oui, et plus que jamais. Les idées, les réalisations, les grands travaux de François Mitterrand ont été porteurs d'une volonté de transformation très profonde. Le monde a changé ? Raison de plus pour agir. La part de privatisation, de marchandisation des cerveaux, des esprits, des coeurs a grandi depuis une trentaine d'années. Il faut lui opposer des contre-pouvoirs, des lieux de résistance culturelle. Deux en particulier : la culture et l'école. Malheureusement, à l'école, la régression a commencé : le temps de l'école diminue. Alors qu'il faudrait l'augmenter, pour répondre au défi que constituent le bombardement des télévisions privées, l'effervescence de la société de consommation. L'autre aspect de la question porte sur les interrelations entre l'univers culturel et l'univers politique. A gauche et aussi parfois à droite, on a longtemps observé une certaine interpénétration entre ces deux sphères. C'était le cas après la guerre, notamment dans les rangs de la gauche, où un homme comme Léon Blum était par exemple un critique d'art très talentueux...

Depuis trente ans, cette interpénétration a-t-elle eu, selon vous, tendance à décliner ? Faut-il incriminer les champions d'une réduction de l'intervention étatique en matière culturelle, et tous ceux qui, à la suite de Marc Fumaroli et de son essai l'Etat culturel, veulent réduire le périmètre de "l'Etat culturel" ?

J.L. : L'école Fumaroli, à laquelle vous faites référence, ne manque ni de talent ni de brio, mais sa problématique n'est pas celle de l'interrelation entre monde politique et monde culturel. Les liens personnels des dirigeants politiques avec la culture, leur degré d'intérêt pour le cinéma, la lecture ou l'art, me paraissent nettement d'une autre nature. J'ai l'impression qu'ils se sont globalement distendus. Souvent, par exemple, ce sont plutôt des élus locaux qui font montre d'une connaissance très aiguisée des arts. Une personnalité comme Martine Aubry, elle-même très cultivée, dont la politique pour les arts et la culture à la tête de la mairie de Lille regorge d'initiatives passionnantes, n'a pas à ce jour présenté un projet culturel national. Je ne doute pas que, bientôt, elle le propose aux socialistes.

C.D. : Par parenthèse, elle a déclaré que le seul ministère qui l'intéresserait, si la gauche revenait au pouvoir et qu'elle-même n'était pas à la tête de l'Etat, c'est le ministère de la Culture...

Claude Durand, justement, pensez-vous que les liens de la politique et de la culture se sont défaits ? Faut-il, sur ce point, établir d'ailleurs une distinction entre le sommet des élites qui s'est détaché de la culture et les corps intermédiaires qui y restent, parfois, plus attachés ?

C.D. : Vous avez raison, et, de ce point de vue, les sarcasmes présidentiels autour de la Princesse de Clèves ont constitué un épisode assez symptomatique. Dans le courant des années 70, je me rappelle qu'il était non seulement bien vu, mais même nécessaire, pour un homme politique, de participer aux émissions de Bernard Pivot, d'y parler de son auteur préféré, qu'il s'agît de Maupassant ou de Chardonne, ou bien encore de passer un trajet en avion plongé dans le Louis XI de Kendall ou le Philippe le Bel de Jean Favier, d'avoir toujours son mot à dire sur tel ou tel sujet ou personnage historiques. Le goût de l'histoire était alors le signe distinctif de l'homme d'Etat. Vous-même, d'ailleurs, Jack Lang, avez sacrifié à ce rituel en publiant des biographies remarquées.

Et après les années 70, cette affinité élective vous semble avoir volé en éclats ?

C.D. : Oui et non. Il est certain - et, sur ce point, je rejoins Jack Lang -, que les deux septennats de François Mitterrand ont été un temps fort de la mise en avant de la culture au sens large et du rôle moteur de l'Etat dans ce domaine. A cette réserve près que, dès cette époque, on n'a pas pris toute la mesure des révolutions technologiques qui allaient bouleverser ce secteur. Je me rappelle très bien que, dès 1981, comme il le raconte dans ses Verbatim, Jacques Attali avait fait état de la nécessité de mettre en place une grande bibliothèque virtuelle. La tradition française et le conservatisme universitaire ont prévalu sur sa suggestion, et on a préféré "élever des murs". Ce fut à mon sens une regrettable erreur d'aiguillage que nous payons encore très cher, par l'hégémonie américaine en matière de numérisation des patrimoines écrits. On a raté ensuite d'autres bifurcations stratégiques, sous les mandats de Jacques Chirac, pour doter la France d'outils d'avenir en vue de faciliter l'accès à la connaissance ; ainsi, on aurait dû imaginer plus tôt des ripostes au monopole en formation d'Amazon. Et, au cours des années 90, il aurait dû être possible d'intéresser libraires et éditeurs solidaires à la constitution d'un organe national de vente de livres en ligne. Dans la séquence des deux dernières décennies, l'ampleur et la rapidité de la révolution de l'édition électronique et des bibliothèques virtuelles ont été sous-estimées. Avec Gallica ou Europalia, on s'est concentré sur des projets étriqués, nationaux ou continentaux à la portion congrue. La Rue de Valois, d'ailleurs, n'est pas ici en cause. Mais il aurait été de l'initiative des chefs d'Etat de réfléchir à ce qu'aurait dû être, au plan international, la meilleure solution publique pour rendre disponible la totalité de la Bibliothèque universelle : c'était, à mon sens, la vocation propre de l'Unesco, dont le siège est à Paris, ne l'oublions pas, en coordination avec notre diplomatie. De ces lacunes, de ces retards de prise de conscience, nous continuons à subir chaque jour les conséquences... Nous ne sommes pas, en France, à l'abri d'avanies comparables à celles que subissent la diffusion du livre et l'édition américaines avec la faillite de Borders, deuxième chaîne de bookstores aux Etats-Unis. On dit que France-Loisirs et la Fnac auraient bien du mal, le cas échéant, à trouver aujourd'hui des repreneurs...

J.L. : Je partage assez largement l'appréciation de Claude Durand. Les efforts de restauration, de numérisation, d'inventaire de l'ensemble du patrimoine cinématographique, photographique et musical ont connu une impulsion soutenue à partir de 1981. Je ne suis vraiment pas sûr qu'on s'y attache désormais avec la même ardeur. La passion de la culture structure pourtant notre histoire, et forge notre singularité nationale. Si la France est, depuis des siècles, l'un des pays les plus riches et les plus avancés de la planète, c'est notamment en raison d'une volonté d'Etat qui, de la monarchie à la république, en passant par l'empire, a sans cesse été structurante de notre société. Je me situe, de ce point de vue, aux antipodes de Marc Fumaroli, quoique j'admire son intelligence autant que son immense érudition. Je perçois des signes négatifs venant de la Commission de l'Union européenne qui rappellent ce que j'ai subi au moment de la loi sur le prix du livre. La Commission de Bruxelles se révélait être tout sauf l'ami de la culture. Au nom du libre marché, elle s'opposait aux politiques culturelles nationales, et évidemment à cette loi sur le prix unique du livre à laquelle je tenais tant....

En ce moment, il se reproduit quelque chose d'analogue : des "cow-boys" bruxellois débarquent d'on ne sait où et viennent surveiller à l'improviste les éditeurs comme on ne le ferait même pas avec des trafiquants internationaux de drogue. C'est une situation si invraisemblable qu'elle pourrait fournir une scène au prochain roman de Claude Durand ! Lorsque nous avons conçu, en 1981, la première loi d'écologie culturelle que fut la loi sur le prix unique du livre, nous souhaitions faire prévaloir l'exigence de création sur la préoccupation de rendement à court terme. Mais nous étions loin, dans un premier temps, d'imaginer qu'après l'adoption du texte il y aurait trois années de batailles épuisantes, jusqu'à ce que le texte de la loi soit pleinement accepté. Soixante-douze mois de guérilla avec les grandes surfaces (la Fnac, les centres Leclerc et d'autres enseignes) qui ont, entre autres, traduit l'Etat français devant la Cour de Luxembourg.

Au terme d'une âpre bagarre et d'une guerre de conviction, nous avons fini par réussir à faire triompher la nécessité de cette loi. C'est exactement ce qui pourrait se rééditer aujourd'hui contre le livre numérique. Une protestation nationale devrait être élevée contre l'initiative de ces flics de Bruxelles. La France est, elle, décidée à prendre la tête du combat global des nations européennes pour la maîtrise de leur destin culturel ? ou accepte-t-elle de s'en remettre aux forces du marché, à nous livrer à la théologie de la libre concurrence ?

C.D. : Une reddition serait d'autant absurde que Bruxelles est exaspérée par l'attrait que notre modèle exerce sur un nombre croissant de pays européens, y compris extérieurs à l'Union, comme la Suisse. La "descente de police" bruxelloise chez les éditeurs à laquelle vous faites allusion s'est déroulée sur plainte et sous la pression de firmes américaines. En ce domaine aussi, Bruxelles est en train de devenir le cheval de Troie des oligopoles américains.

Justement, vous affirmez que notre modèle séduit nos partenaires européens. Quel est l'état, selon vous, de la diplomatie culturelle française ?

C.D. : Un des ressorts de la grogne du corps diplomatique, ces derniers temps, est le sentiment que l'image, la présence et l'influence de notre pays ne cessent de s'affaiblir, non pas seulement à cause des bévues ou turpitudes des derniers titulaires du Quai, mais, plus profondément, parce qu'il a cessé de miser comme il le devrait sur sa langue et sa culture.

J.L. : Je me réjouis du texte publié conjointement, il y a quelques mois, par Alain Juppé et Hubert Védrine, où l'un et l'autre dénonçaient la réduction progressive, et jusqu'ici non enrayée, des crédits affectés par le Quai d'Orsay à la diplomatie culturelle. Depuis 2002, nous observons une chute constante de ces crédits. Nous souhaitons que le nouveau ministre des Affaires étrangères puisse encore redresser la barre.

Elargissons un instant la perspective à l'avenir du ministère de la Culture lui-même. A chaque composition d'un nouveau gouvernement, on a le sentiment que le portefeuille de la Rue de Valois, indépendamment du projet de chaque ministrable, est distribué comme une sorte de gratification ?

C.D. : Avec la nomination de Frédéric Mitterrand, cela n'a plus été le cas : ce n'est pas un politique professionnel qui a été choisi, mais un patronyme. Effectivement, les successeurs de Jack Lang me paraissent ne pas avoir été capables, ou ne pas avoir eu le temps, dans l'ensemble, d'afficher une doctrine cohérente. Alors qu'un autre ministère capital, l'Education nationale, représente habituellement un lieu de pénitence pour les candidats à un portefeuille ministériel de premier plan, la Culture est plutôt perçue, en revanche, comme un cadeau pour les amis ou obligés qu'on ne sait où caser autrement.

J.L. : J'ai eu le privilège et la chance de bénéficier de conditions de longévité particulières et de pouvoir compter autant sur la confiance d'un président de la République éclairé et passionné que sur des moyens relativement confortables. Mais, surtout, j'aimerais rappeler à quel point François Mitterrand savait faire partager ses enthousiasmes culturels. A notre arrivée en 1981, tous riches de nos expériences respectives, nous étions unis par notre vision d'avenir et nos projets. Nous nous sommes mis aussitôt au travail. Aujourd'hui, le Louvre est devenu le plus grand musée du monde. Paris s'est hissé au rang de plus grande capitale lyrique du monde. Que devrait faire un ministre aujourd'hui ? D'abord établir la radiographie de la situation actuelle et, surtout, reprendre le travail sur l'éducation artistique. Le choix de telle ou telle personnalité pour diriger le ministère de la Culture est trop souvent lié à des considérations de dosage, à des panachages, voire parfois au caprice personnel. La visée est rarement culturelle. Nous vivons encore sur l'acquis des décennies passées, malgré les entailles et les réductions budgétaires grandissantes. La tâche présente d'un ministre de la Culture, à mon sens, n'est pas de rééditer le passé, mais d'imaginer de nouvelles utopies concrètes. Frédéric Mitterrand ne manque pas de passion et de créativité. Encore faut-il lui donner les moyens !

Propos recueillis par Alexis Lacroix et Joseph Macé-Scaron

LES MINISTRES DE LA CULTURE DE LA VE RÉPUBLIQUE


André Malraux

1 : 8 janvier 1959

2 : 14 avril 1962

"La présence à mes côtés de cet ami génial [...], me donne l'impression que, par là, je suis couvert du terre à terre." Charles de Gaulle

Edmond Michelet

20 juin 1969

Surnommé, "l'aumônier de la France", il pouvait écrire sur Péguy et disserter sur Chagall.

André Bettencourt

19 octobre 1970

Autorise l'exploitation d'une mine de bauxite à ciel ouvert dans le site naturel classé des Baux-de-Provence.

Jacques Duhamel

7 janvier 1971

Appuyé par Jacques Rigaud, auteur de la Culture pour vivre, peut-être le plus grand ministre.

Maurice Druon

5 avril 1973

Un exemple de conformisme total sous couvert d'anticonformisme. Affligeant.

Alain Peyrefitte

1er mars 1974

Le gaullisme est-il soluble dans la culture mandarinale ? Un bref passage.

Michel Guy

8 juin 1974

Retour à l'esprit "duhamélien". Son esthétisme habille sa capacité à déplacer des montagnes.

Françoise Giroud

27 août 1976

Sans doute la ministre la plus injustement encensée.

Michel d'Ornano

1 : 30 mars 1977

2 : 4 mars 1981

Sans doute le ministre le plus injustement décrié.

Jean-Philippe Lecat

5 avril 1978

L'ardent défenseur de la politique du patrimoine.

Jack Lang

1 : 22 mai 1981

2 : 24 mars 1983

3 : 7 décembre 1984

La culture repasse de l'ombre à la lumière. Prix du livre unique.

4 : 12 mai 1988

5 : 28 juin 1988

6 : 16 mai 1991

7 : 2 avril 1992

Un grand ministère de l'Education nationale et de la Culture. Défense de l'éducation artistique.

François Léotard

20 mars 1986

Un contresens. Soumis en permanence à la cohabitation culturelle. Querelles des Anciens et des Modernes.

Jacques Toubon

30 mars 1993

Loi sur la francophonie et souci de l'"exception culturelle".

Philippe Douste-Blazy

18 mai 1995

Un gag. On a plus parlé de la culture du ministre que du ministre de la Culture.

Catherine Trautmann

4 juin 1997

Une erreur politique signée Lionel Jospin.

Catherine Tasca

27 mars 2000

Le retour des "cultureux" mais aussi un bon choix politique signé Lionel Jospin.

Jean-Jacques Aillagon

7 mai 2002

Ministre intermittent. Un gâchis pour celui qui pouvait être l'héritier de Michel Guy.

Christine Albanel

18 mai 2007

L'Internet version Hadopi. La culture version Pomme d'api.

Frédéric Mitterrand

23 juin 2009

Dans toutes les familles, il suffit, hélas, d'une personne pour épuiser un nom.

Renaud Donnedieu de Vabres

1 : 31 mars 2004

2 : 20 avril 2005

L'esprit d'André Bettencourt dans le corps de Maurice Druon.

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OPINION - Offrir à tous la culture - Alexis Lacroix et Joseph Macé-Scaron


Marianne, no. 728 - Dossier, samedi, 2 avril 2011, p. 142

Il faut sortir la culture du mauvais élitisme qui l'étouffe et la remettre à la portée de chacun. Contre ceux qui plaident pour le "moins d'Etat culturel", "Marianne" défend le "mieux d'Etat".

En 1988, la romancière russe Nina Berberova exprimait sa gratitude à l'égard de la France en saluant la qualité particulière de sa culture et de sa vie culturelle. Elle confirmait aussi le sentiment de dette de Romain Gary - "Je n'ai pas une goutte de sang français mais la France coule dans mes veines." Enigme de l'universalisme culturel hexagonal : longtemps, la France a été grande par sa culture, et parce que sa culture était grande pour tous. Le pays de Molière, de Descartes et d'Hugo, autrement dit, était une grande puissance culturelle, non seulement par son aptitude créative mais aussi par son savoir-faire inné pour diffuser et faire partager sa culture. Cette époque est-elle à jamais révolue, tenant désormais à la fois de la nostalgie vague et du "lieu de mémoire" cher à Pierre Nora ? Depuis une vingtaine d'années, le débat divise tous les observateurs et se réveille à date fixe. C'est l'académicien Marc Fumaroli qui, en 1992, a donné à la réponse pessimiste sa formulation irrécusable, dans l'Etat culturel (1). Depuis, maints déclinistes anglo-saxons ont repris son réquisitoire à l'encontre d'une culture française contemporaine prisonnière d'un élitisme artificiel et subventionné. Les plus marquants sont l'historien britannique d'extrême gauche Perry Anderson, dont le pamphlet sur l'abaissement de la vie artistique et intellectuelle française (2), sur l'entre-soi satisfait d'une certaine "bulle" culturelle, s'il a trouvé un accueil favorable auprès d'un intellectuel comme Régis Debray, a déchaîné l'ire de l'éditeur des Lieux de mémoire. Quant à la manifestation la plus récente de cette humeur crépusculaire, c'est l'éditorialiste américain de Time, Donald Morrison, un libéral bon teint, qui l'a articulée avec le plus de force - et un brin de démagogie - il y a un peu plus de trois ans, en n'hésitant pas à laisser afficher en une de son hebdomadaire une caricature du mime Marceau éploré (3).

Lien social

Fermez le ban ? Certainement pas ! Si les déclinologues culturels pointent de vraies difficultés, s'ils soulignent à raison l'étranglement d'une authentique culture populaire par la désinvolture d'élites dirigeantes actuelles, indifférentes aux ambitions d'André Malraux et grisées par leur suspicion suffisante et "beauf" à l'égard de toute forme de culture, il n'en reste pas moins que les "déclinologues" ont leurs a priori, à la fois antiétatistes et antikeynésiens : ils ne prônent pas seulement le moins d'Etat culturel possible, ils dénient toute légitimité véritable à l'organisation étatique de la vie de l'esprit. Ce n'est évidemment pas un présupposé partagé par Marianne : en matière culturelle, nous défendons non le "moins d'Etat", mais le "mieux d'Etat".

Le mieux d'Etat ? Cela signifie, d'abord, de remettre sur le métier le programme commun à Malraux et à Antoine Vitez. L'un et l'autre, dans les années 60, réclamaient non la fin de l'élitisme, mais un élitisme pour tous. Loin de dissoudre l'éminence des productions culturelles dans un relativisme à l'aune duquel "une paire de bottes vaut Shakespeare" (4), une politique culturelle, à leurs yeux, ne valait que pour rendre Molière ou Cervantès à tous les Français, pour leur permettre d'accéder sans distinction de classe et de fortune à ces oeuvres par une médiation appropriée. Mais voilà, toutes les balises d'une transmission républicaine ont été entre-temps englouties, faisant perdre de vue la perspective d'une démocratisation réelle de la culture. Et le récent rapport Lacloche exaltant le concept cher à Frédéric Mitterrand d'une "culture pour chacun" a épaissi la confusion. "Diriger résolument les efforts du ministère vers l'objectif d'une culture partagée, créant du lien social et non de l'intimidation" (sic) revient hélas à suggérer, comme l'a souligné Alain Finkielkraut, lors de nos Etats généraux du renouveau coorganisés avec Libération, que "le véritable obstacle à la politique de démocratisation culturelle serait la culture elle-même. De ce point de vue-là, le président de la République lui-même, en fustigeant la Princesse de Clèves, a maladroitement ouvert la voie à cette redéfinition de la culture comme une donnée purement subjective", ajoutait le philosophe.

Bataille du numérique

Une fausse route, donc, que celle proposée par ce rapport vite enterré, oublieux de ce qu'implique un souci républicain de la transmission.

L'urgence est la réinvention d'une authentique démocratisation culturelle. Celle-ci implique une série d'initiatives très concrètes. Plus que le mirage d'une "culture pour chacun" qui renforcera l'atomisation accélérée de la société, elle suppose une refondation de la politique de transmission de la culture. La sensibilisation artistique dès le plus jeune âge peut sembler accessoire : elle participe pourtant au cours le plus intérieur d'un projet ambitieux pour rompre la ghettoïsation culturelle de la société française, accélérée par les phénomènes de déclassement social, notamment dans les zones périurbaines (5). Transmettre et décloisonner la transmission, cela suppose sans doute non seulement d'abolir les murs qui séparent le ministère de la Culture et celui de l'Education nationale, mais de faire aussi tomber les cloisons étanches entre les principales institutions culturelles françaises. Pourquoi tous les échelons de l'administration culturelle et les secteurs du service public audiovisuel et radiophonique ne conjugueraient-ils pas plus souvent leurs talents et leurs énergies ? La fabrique d'une culture destinée à tous exclut l'esprit de chapelle et devrait conduire les acteurs à révolutionner les stratégies d'accès : les synergies entre institutions auraient vocation à abaisser sensiblement le coût des biens culturels, et notamment des places de spectacle.

La révolution de l'accès que nous appelons de nos voeux ne doit pas seulement améliorer la circulation culturelle au sein de la société française, mais "réarmer" notre pays dans la guerre culturelle planétaire qui s'amorce, comme l'a souligné récemment Olivier Poivre d'Arvor (6). La "numérique Amérique", si elle prend définitivement le contrôle de la "noosphère" grâce à tous les nouveaux outils qu'elle détient - de Google à Amazon, de iTunes à Twitter -, ne risque pas seulement de faire perdre à la France la bataille de l'accès et de la participation du public à l'édification du savoir : elle risque aussi d'éclipser définitivement les derniers feux de son universalisme culturel. Bruno Racine, le patron de la Bibliothèque nationale de France, l'a très bien compris aussi : contrairement à ce qui lui a été reproché, il n'a pas cédé à Google, il a tenté de frayer un chemin entre les écueils qui menacent la voix de la France. L'Etat devrait inscrire cette bataille de la numérisation parmi les grandes priorités nationales. Au prix d'un décloisonnement accru, plus nécessaire que jamais, des différents acteurs de la culture...

(1) De Fallois, 1992.

(2) Seuil, 2005.

(3) Cf. son entretien dans nos éditions du 9 octobre 2010.

(4) La Défaite de la pensée, d'Alain Finkielkraut, Gallimard, 1987.

(5) Le Déclassement, de Camille Peugny, Grasset, 2009.

(6) Bug made in France. Histoire d'une capitulation culturelle, Gallimard, 2011. (Lire notre édition du 15 janvier 2011.)


Ce que "Marianne" propose

1) Créer un ministère unique de la Culture et de l'Education nationale.

2) Obligation, pour toutes les chaînes de télévision, publiques et privées, de diffuser à des heures de grande écoute trois heures hebdomadaires d'émission culturelles et littéraires.

3) Obligation pour tous les critiques culturels de déclarer leurs collaborations lucratives (édition, maison de production, etc.).

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vendredi 18 mars 2011

L'avenir radieux des virtuoses chinois - Thierry Hilleriteau

Le Figaro, no. 20722 - Le Figaro et vous, vendredi, 18 mars 2011, p. 28

Lang Lang et Yuja Wang se produisent à Paris, Salle Pleyel. Tous deux ont une vraie personnalité artistique et montrent que l'empire du Milieu ne donne pas que des techniciens sans âme.

Selon un récent reportage de la chaîne Arte sur le virtuose du clavier Yundi Li, il y aurait en Chine vingt millions de futurs pianistes. Un chiffre qui donne le tournis et dont on peine à mesurer la portée. Pour nombre de mélomanes, le piano chinois est synonyme d'extrême virtuosité mais de musicalité fade. Une réputation tenace que quelques jeunes artistes à la personnalité bien affirmée démentent aujourd'hui : dépassant le seul cadre classique, ils se sont fait un prénom... Parfois au prix d'un déracinement, mais toujours avec une conscience aiguë de leurs origines.

Yuja Wang est de ceux-là. À vingt-quatre ans, sous ses dehors timides, cet insaisissable feu follet a la moitié du monde musical à ses pieds. Et l'avenir devant elle. Ne vous fiez pas à sa réserve : New-yorkaise d'adoption, elle a un caractère bien trempé. L'étiquette de « pianiste chinoise » ? « C'est une aberration, répond-elle du tac-au-tac. Il n'y a pas de races pianistiques meilleures ou pires que les autres. Il n'y a que des artistes aux personnalités fortes. Je ne suis pas une Lang Lang au féminin, encore moins l'anti-Lang Lang comme j'ai pu l'entendre. Je suis moi : Yuja.» C'est à dessein qu'elle oublie de préciser son nom. En quittant à 14 ans Pékin pour Philadelphie, Yuja a tué le Wang. Elle s'est forgée une identité pianistique composée d'une technicité parfaite, d'une sensibilité aiguë et naturelle, et d'un vrai sens de la narration. Ce ne fut pas sans douleur.

« En Chine, raconte-t-elle, mon professeur mettait une pression énorme. Je pratiquais le piano quatre heures par jour. Ce n'est pas trop mais le reste du temps, il fallait écouter des disques et analyser les oeuvres. Je n'avais pas de vie sociale. Surtout, elle exigeait que je joue exactement comme elle le disait. » Au Curtis Institute, elle fera l'expérience d'une tout autre école. « Nos professeurs nous donnaient peu de conseils sur l'interprétation. Ils attendaient qu'on exprime notre vision personnelle. Au début j'étais perdue.»

Bêtes de somme

Aujourd'hui, des artistes du niveau des solistes du Berliner Philharmoniker, avec qui elle se produira à Pleyel, lui font confiance. Tout comme le chef Claudio Abbado avec qui elle vient d'enregistrer la Rhapsodie de Rachmaninov sur un thème de Paganini et son concerto n° 2. Malgré tout, Yuja Wang n'est pas dupe. Elle sait que le public ne voit toujours en elle que la virtuose de l'empire du Milieu. Sur YouTube, une vidéo où on la voit jouer à vive allure une transcription du Vol du bourdon par Cziffra a été vue plus d'un million de fois. « Du coup, chaque télé que je fais me demande ce morceau. C'est inouï ! En dehors des mélomanes, les gens ne me connaissent qu'à travers ça. Au départ ce n'était qu'un jeu : un moyen de voir si je pouvais aller plus vite avec deux mains que tout un orchestre.»

Cette fascinante faculté des Chinois à pouvoir tout jouer plus vite que les autres, Pierre Réach la connaît bien. Le concertiste et pédagogue français est professeur honoris causa au conservatoire de Shanghaï. Il a constaté que le niveau technique moyen n'y était pas meilleur que partout ailleurs; aussi ne croit-il pas à une invasion massive de pianistes chinois sur la scène internationale. « En revanche, constate-t-il, lorsqu'un élève se détache du lot, son niveau technique et artistique est cent fois supérieur à celui des plus brillants élèves des autres pays. On peut dire ce qu'on veut d'un Lang Lang, mais que ses excentricités agacent ou pas (quand il joue en concert le Vol du bourdon sur iPad, par exemple) il surpasse bon nombre d'interprètes en rapidité d'exécution et vivacité d'esprit. » Il y voit trois explications. D'abord la langue : « D'une rare subtilité sonore, elle développe l'audition et la faculté de mémorisation.» Puis les conditions de travail sur place, parfois épiques : écoles de musique surpeuplées, classes minuscules et souvent vétustes, instruments chinois fabriqués à la chaîne et de qualité discutable. Ces facteurs favoriseraient une plus grande rapidité d'adaptation. Il y a enfin leur capacité de travail : « Ce sont des bêtes de somme, avoue-t-il. J'ai connu un garçon de neuf ans qui travaillait cinq heures par jour au conservatoire, et encore trois heures chez lui. Ces enfants consacrent leur vie au piano : ils n'ont pas de vie à côté, mais c'est un sacrifice qu'ils sont prêts à accepter dès le plus jeune âge.»

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vendredi 25 février 2011

Jean Clair : « Les musées ne ressemblent plus à rien »


Le Point, no. 2006 - Idées, jeudi, 24 février 2011, p. 82,83

L'académicien Jean Clair signe avec «L'hiver de la culture» (Flammarion) un réquisitoire brillant sur la « décrépitude » de l'art. Extraits.

L'historien de l'art Jean Clair est également un essayiste volontiers polémique dont les constats désenchantés sur la modernité artistique et la culture de masse sont aussi sombres que son nom de plume est lumineux. Ancien rédacteur en chef dans les années 70 d'une revue avant-gardiste, cet érudit a fait une volte-face complète en s'imposant avec « Considérations sur l'état des beaux-arts » (1983) comme l'un des plus féroces critiques de l'esthétique contemporaine. Depuis, on ne compte plus les colères de cet atrabilaire qui tonne régulièrement contre la « tentation mercantile des musées », l'« art des traders » ou les lacunes du grand public en matière d'éducation à l'image. Récemment encore, Jean Clair s'est vigoureusement opposé dans nos colonnes au projet de mise en location de l'Hôtel de la Marine au nom du principe de l'inaliénabilité du patrimoine.

Après «Malaise dans les musées» en 2007, le voici qui, à 70 ans, enfonce encore un peu plus le clou avec « L'hiver de la culture », un nouveau pamphlet contre « le système des beaux-arts ». Au coeur de l'essai, on retrouve son obsession de la déchéance du culte de la culture puis du culturel qui aurait abouti à un art sans transcendance, uniquement voué au divertissement et à la marchandisation. Au point de remettre en question l'essence des musées, ces « abattoirs culturels » et « entrepôts de civilisations mortes » soumis à l'invasion de hordes de touristes pour « un bénéfice intellectuel et spirituel à peu près nul ».

Thomas Malher


Extraits

Du culte au culturel. Eglises, retables, liturgies, magnificence des offices : les temps anciens pratiquaient la culture du culte. Musées, « installations », expositions, foires de l'art : on se livre aujourd'hui au culte de la culture.

Du culte réduit à la culture, des effigies sacrées des dieux aux simulacres de l'art profane, des oeuvres d'art aux déchets des avant-gardes, nous sommes, en cinquante ans, tombés dans le « culturel » : affaires culturelles, produits culturels, activités culturelles, loisirs culturels, animateurs culturels, gestionnaires des organisations culturelles, directeurs du développement culturel et, pourquoi pas ? « médiateurs de la nouvelle culture », « passeurs de création » et même « directeurs du marketing culturel »...

Kitsch. Les musées ne ressemblent plus à rien. La silhouette du nouveau musée d'Art contemporain de Metz rappelle à la fois les Buffalo Grill qu'on voit le long des autoroutes, un chapeau chinois et la maison des Schtroumpfs. Dans l'élévation d'un nouveau musée, on retrouvera souvent,in nuce, dans son mélange de modernité fade et d'emprunts hasardeux, le kitsch qu'on verra envahir l'architecture des mégalopoles, de Las Vegas à Dubai.

Construire un musée pose à l'architecte un problème insoluble. A quoi sert un musée ? D'un temple on savait la destination. D'une école aussi (encore un peu, à vrai dire). D'un aéroport, assurément. D'un stade, absolument, et même on en redemande, par dizaines, en tout lieu. Mais d'une collection d'objets arrachés à leur lieu d'origine et disposés dans l'oubli de leur fonction ?

Entrepôts de civilisations mortes. Ennui sans fin de ces musées. Absurdité de ces tableaux alignés, par époques ou par lieux, les uns contre les autres, que personne à peu près ne sait plus lire, dont on ne sait pas pour la plupart déchiffrer le sens, moins encore trouver en eux une réponse à la souffrance et à la mort. Morosité des sculptures qui n'offrent plus, comme autrefois la statue d'un dieu ou d'un saint, la promesse d'une intercession. Dérision des formules et prétention des audaces esthétiques. Entrepôts des civilisations mortes. A quoi bon tant d'efforts, tant de science, tant d'ingéniosité pour les montrer ? Et puis désormais, la question, obsédante : pour qui et pour quoi ?

Les foules qui se pressent en ces lieux, faites de gens solitaires qu'aucune croyance commune, ni religieuse, ni sociale, ni politique, ne réunit plus guère, ont trouvé dans le culte de l'art leur dernière aventure collective. C'est pour cela qu'on les voit visiter l'un après l'autre les grands musées comme elles allaient autrefois au temple ou au Vel' d'Hiv. Elles ne s'y déplacent qu'en groupes et s'y photographient réciproquement comme pour étouffer, par l'uniformité de leur comportement et l'identité de leurs réactions, le soupçon qui les effleure parfois que, là non plus, il n'y a rien à attendre.

Le corps, un art ? Pourquoi est-il devenu commun chez les artistes de ce début du siècle d'user dans leur oeuvre de matériaux comme les cheveux, les poils, les rognures d'ongles, les sécrétions, le sang, les humeurs, la salive, le pus, l'urine, le sperme, les excréments... ? Robert Gober utilise la cire d'abeille et les poils humains, Andres Serrano, le sang et le sperme, Mark Quinn façonne son buste avec son propre sang congelé, Wim Delvoye fabrique une pompe à merde qu'il baptise « Cloaca »... (...) Fascination du corps et de l'intérieur du corps : Mona Hatoum plonge dans les intestins, dans les rectums et en tire des vidéos, montrées dans des musées, qui ne sont autres que des endoscopies que l'on pourrait voir dans n'importe quel hôpital. Ces endoscopies n'ont aucune valeur scientifique. Mais ont-elles une valeur artistique ?

Du savoir-faire au savoir-vendre.(...) Or il n'y a plus ni métier ni maîtrise en arts plastiques. Il ne peut y avoir de master class en peinture, parce qu'il n'y a plus de maître. Un peintre autrefois était aidé de ses élèves, ses apprentis, ses petites mains qui préparaient les pigments et les supports, qui achevaient, parfois copiaient ses tableaux. Mais que peut-on « enseigner » aujourd'hui dans une école des beaux-arts, qui n'a plus rien à transmettre, sinon les ficelles, non plus le savoir-faire d'un métier, mais le savoir-vendre d'un marché ? Au mieux un vouloir-faire, et l'enseignant s'échauffera devant ses étudiants comme la mère devant son enfant qui voudrait bien marcher : « Exprimez-vous, lâchez-vous... Allez-y... » Mais lâcher quoi et aller où ?

Faux-monnayeurs. A partir du moment où le musée en tant qu'institution, à son plus haut degré de rayonnement, comme le Louvre ou Versailles, s'autorise à exposer les « actions » ou les artefacts de Muehl, de Koons, de Damien Hirst et à prétendre que ces « gestes » ou ces « actions » s'inscrivent dans la continuité d'une histoire, à côté de Van Eyck, de Véronèse, de Rembrandt, cette puissance fantasmatique qu'il incarne, qui fonctionnait déjà comme une machine à fabriquer des faux - les oeuvres déplacées de leur lieu d'origine et dénaturées - fonctionne désormais comme une machine à accréditer des faussaires : les artistes tirent de leur présence en ses murs la gloire et la puissance de s'intituler « artistes contemporains ».

Profanation. Roger Caillois se souvenait qu'au musée de Séoul, dans les années 70, il voyait les visiteurs s'incliner et déposer leurs offrandes - monnaie, billets ou fruits - devant des bouddhas qui pourtant étaient là exclusivement à titre d'oeuvres d'art.« J'ai réfléchi, ajoute-t-il,qu'il était douteux que je surprenne jamais au Louvre, voire au Prado, fût-ce une dévote en train de se signer ou de se recueillir devant un Christ en croix, ce qu'elle n'eût pas manqué de faire en rase campagne devant un calvaire ou même un reposoir. »

Dans les musées d'aujourd'hui, les gens ne prient pas en effet devant les oeuvres d'art qui sont pourtant, dans leur immense majorité, des oeuvres religieuses, ils les photographient, ils parlent fort, ils ricanent parfois. Les lieux qui les conservent sont aussi désormais victimes de vandalisme et de vols, commis à une fréquence de plus en plus haute.

0ù est la beauté ?(...) L'art pourrait- il à nouveau, comme Dostoïevski le disait de la Beauté,« sauver le monde »?

Pendant des siècles, durant la longue histoire du monde chrétien, ce qu'on appelle, d'un mot magnifique, la philocalie, avait été l'amour de la Beauté autant qu'une expérience spirituelle.

Or l'Eglise autant que l'Etat ne semblent plus agir que mus par la haine de la Beauté. Il semble même interdit à présent d'en parler. La Beauté est devenue l'innominata de la pensée, comme en Italie ces gens dont on redoute les pouvoirs cachés et dont on ne prononce jamais le nom.

Repères

1940 Naissance de Gérard Régnier à Paris.

1962 Prend le pseudonyme de Jean Clair pour la sortie de son premier roman, « Les chemins détournés ».

1966 Reçu au concours de conservateur.

1970-1975 Rédacteur en chef de Chroniques de l'art vivant.

1975-1989 Conservateur en chef du Centre Pompidou.

1983 « Considérations sur l'état des beaux-arts ».

1989-2005 Directeur du musée Picasso.

1995 Commissaire général de la Biennale de Venise.

2005 Commissaire de l'exposition « Mélancolie, génie et folie en Occident », au Grand Palais.

2007 « Malaise dans les musées ». 2008 Elu à l'Académie française.

2010 Commissaire de l'exposition « Crime et châtiment », au musée d'Orsay.


«L'hiver de la culture», de Jean Clair (Flammarion, 128 p., 12 E), parution le 2 mars. Jean Clair publie également son journal, « Dialogue avec les morts (et la beauté) » (Gallimard, 18,90 E), parution le 10 mars.

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