vendredi 25 février 2011

ENQUÊTE - Etudiants chinois, la grande loterie


Le Monde - Economie, vendredi, 25 février 2011, p. 17

Lorsqu'il est descendu de l'avion, l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle lui a paru désert. Et Paris, une ville miniature. Wei Wang, 23 ans, est arrivé en France en septembre 2009 pour étudier la gestion dans une école de commerce parisienne. C'est la première fois qu'il quittait la Chine, et sous son air sérieux se lit encore tout l'égarement et la surprise d'un tel dépaysement.

Le jeune Pékinois s'est tout de même fait une vie, à Paris. Dans le 13e arrondissement, le " quartier chinois ", il partage son appartement avec deux camarades pékinois. Il se mélange peu aux autres étudiants, " un problème de traduction ", dit-il. Car Wei ne maîtrise ni la langue de Molière ni celle de Shakespeare. Mais cela ne l'a pas empêché de braver les obstacles pour venir étudier en France et de réussir sa première année. Pour valider la seconde, il s'est inscrit à des cours de français dans un institut privé, facturés 4 000 euros l'année. A ce budget s'ajoutent l'inscription à l'école et un coût de la vie " au moins trois fois supérieur à celui de Pékin ", a-t-il calculé. Ses études en France sont un sacrifice financier, dont il espère tirer profit dans trois ans, lorsqu'il se présentera à ses futurs employeurs, en Chine. Alors, il se l'est juré, il ne quittera pas le sol français sans diplôme.

Les étudiants chinois sont près de 29 000 en France. Soit dix fois plus qu'au début de la décennie. Ils sont devenus la deuxième population d'étudiants étrangers derrière les Marocains (31 500) et devant les Algériens (21 800). Tout commence au début des années 2000. Les universités françaises lancent le pari d'ouvrir leurs portes à la Chine, dont le dynamisme économique suscite toutes les convoitises.

A l'origine de cette stratégie, une ambition présidentielle. Le premier à donner la consigne d'ouvrir les vannes est Jacques Chirac. Lors d'une visite dans une prestigieuse université de Shanghaï en 2004, il déclare, devant un parterre d'étudiants : " La France souhaite vous accueillir plus nombreux dans ses grandes écoles et ses universités. " En novembre 2010, Nicolas Sarkozy reprend ce mot d'ordre en assurant à son homologue chinois Hu Jintao que la France souhaitait voir doubler le nombre d'étudiants chinois.

Plus d'étudiants chinois, toujours plus, mais à quel prix ? Car le trafic supposé de diplômes à l'université de Toulon a révélé, en 2009, le degré d'opacité du système. Tout comme la plainte déposée en juillet 2010 par l'université Paris-XIII pour " trafic d'influence, escroquerie et corruption " dans une affaire de fraude à l'inscription d'étudiants chinois. Pour faire la lumière sur l'ensemble de la chaîne incontrôlée d'admission des étudiants chinois en France, les ministres de l'enseignement supérieur et des affaires étrangères ont commandé, en décembre 2009, un rapport auprès de leurs inspections générales. Déposé à l'automne 2010, il n'a toujours pas été rendu public.

Pour venir en France, Wei Wang a dû passer un test de français, un " entretien d'évaluation ", et se procurer une préinscription universitaire, condition d'obtention du visa d'études. Comme la plupart des étudiants chinois désireux d'étudier en France - en général, les recalés d'un examen d'entrée ultra-sélectif dans l'enseignement supérieur chinois -, il a fait appel à une agence qui propose un accompagnement administratif, une préinscription et une préparation aux tests de l'ambassade de France, moyennant finances. Le " package " peut atteindre 4 000 euros. Près de 400 agences de ce type existeraient en Chine, placées sous la tutelle du ministère de l'éducation chinois. Leur business repose sur la négociation et la vente de préinscriptions universitaires.

Jusque-là, rien d'illégal. Sauf que, dans leur forfait, sont parfois incluses les réponses au test de français. C'est l'un des points abordés par le rapport des inspections générales, révélé en partie par Le Point en novembre 2010 et que Le Monde a pu consulter, les tests de l'ambassade, au milieu des années 2000, n'étaient " pas fiables ". Diffusées sur Internet, les réponses au questionnaire étaient apprises par coeur. A cette tricherie s'ajoutaient des " vérifications d'identité très brèves " et du " copinage ", se souvient Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de la Chine.

En 2008, l'ambassade de France alerte le Centre international d'études pédagogiques (CIEP) de fuites concernant le test. Les autorités chinoises, elles, n'en sont pas averties. " Il s'agissait de procédures françaises, elles n'étaient pas concernées ", estime un ancien diplomate français en Chine. Sauf que la crise franco-chinoise bat son plein pendant les Jeux olympiques de Pékin. La diplomatie française a-t-elle cherché à éviter de mettre de l'huile sur le feu ? " Avec les Chinois, on n'ose pas trop évoquer les contentieux potentiels, ils seraient capables de vite réagir ", observe M. Brisset.

Toujours est-il qu'à la suite de cette alerte, quelques mesures sont prises. Les tests de français seraient renouvelés " en moyenne toutes les six semaines ", selon Eric Chevreul, responsable de l'agence Campus France Chine, chargée d'organiser ces tests.

Bémol au sein de l'administration centrale, certains hauts fonctionnaires regrettent une procédure qui n'a pas changé fondamentalement. Pour obtenir son visa, Wei Wang s'est simplement renseigné sur les types de questions posées lors de l'entretien : " Le jury demande quels sont nos projets ou nos loisirs par exemple. "

Que se passe-t-il pour les étudiants qui, visa et préinscription en poche, arrivent en France ? Le rapport dévoile la suite. Les étudiants s'inscrivent en cours de " français langue étrangère " (FLE) à l'université. Cours qu'ils suivent six mois, un an, parfois deux. Puis ils cherchent à s'inscrire à l'université. C'est là que la plupart découvrent le pot aux roses : la préinscription n'est pas une garantie d'inscription définitive, l'université n'assurant aucun suivi.

Apparaît alors cette catégorie désignée sous le terme d'" étudiants flottants " qui, soit disparaissent dans la nature, soit cherchent à s'inscrire désespérément quelque part. Comment ? En passant par des " interlocuteurs ", comme on les appelle au ministère de l'enseignement supérieur. C'est là qu'ils retrouvent les fameuses agences du départ et leurs relais en France. Le rôle d'encadrement des instituts Confucius est souligné par plusieurs enseignants. Ces Alliances françaises à la chinoise se sont multipliées ces dernières années. Le premier a été inauguré en 2005 à Poitiers. Il en existe une quinzaine aujourd'hui, tous installés sur des campus universitaires.

Une vaste loterie se met alors en place pour ces étudiants qui ne maîtrisent toujours pas le français. " La plupart baragouinent quelques mots. J'ai même eu une étudiante qui ne savait pas dire "bonjour" et, pourtant, possédait une attestation de bilinguisme de l'ambassade ", rapporte Eric Vernier, maître de conférences à l'université Littoral Côte d'Opale. Certains se retrouvent dans des formations qu'ils n'ont pas choisies. " Les Chinois qui arrivent dans mon département de droit pensent qu'ils vont étudier le commerce international ", se désole une enseignante.

En déplacement à Pékin en juillet 2010, Valérie Pécresse, ministre de l'enseignement supérieur, reconnaissait les " faiblesses " du système, et affichait sa volonté de développer une mobilité encadrée, dans le cadre de partenariats entre universités. Aujourd'hui, 20 % des étudiants chinois viennent en France grâce à des partenariats interuniversitaires, 80 % d'entre eux ne sont pas encadrés.

Reste à savoir pourquoi les universités accueillent des étudiants qui ne répondent pas à leurs critères d'admission. Les moyens attribués aux universités restent, pour partie, fondés sur les effectifs d'étudiants. " Depuis la loi d'autonomie des universités, des pans entiers de formation et de recherche sont menacés de disparition ", dénonce Stéphane Tassel, secrétaire général du Snesup (FSU). Certains directeurs de formation en péril font le choix de recruter des étudiants chinois, quel que soit leur niveau, pour sauver leur filière.

Ce sont surtout les universités exclues des pôles de recherche et d'enseignement supérieur (PRES) qui intéressent les agences chinoises. Ces petites universités ont besoin des étudiants étrangers pour survivre. Selon le rapport des inspections générales, les agences cherchent à passer " des accords avec des universités ou leurs centres de FLE ". Elles constituent de fait leurs " filières d'approvisionnement en étudiants chinois ". Et sont parfois rémunérées par ces centres, toujours selon le rapport.

Pour ces raisons structurelles, nombre d'universitaires sont dubitatifs sur la volonté des pouvoirs publics de réguler les flux d'étudiants chinois. Si l'ouverture sur la Chine repose sur de beaux principes - la richesse des échanges culturels, etc. -, on explique au ministère des affaires étrangères que les étudiants chinois sont un " investissement à long terme : il faut former les futurs interlocuteurs chinois en cadres d'entreprises françaises ".

Les étudiants chinois sont les premières victimes de ce système. Leur séjour en France leur coûte très cher. Outre le " package " de départ, les frais annuels d'inscription pour un diplôme universitaire de FLE, fixés librement par les universités, peuvent atteindre 3 000 euros. A l'Institut supérieur de l'automobile et des transports (ISAT) de Nevers, en plus des 500 euros de droits d'inscription, les étudiants déboursent 4 500 euros de " frais d'accueil " à une association baptisée Isatiens du monde, qui a reçu le soutien financier du conseil régional de Bourgogne. Ce cas est loin d'être isolé. Pas étonnant que " beaucoup d'étudiants chinois considèrent qu'ils ont acheté leur diplôme ", remarque un enseignant sous couvert d'anonymat. Un précieux sésame qui coûte cher, obtenu à l'usure, souvent " en trichant de manière éhontée ".

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