mardi 1 mars 2011

Plongée dans le silence des prisons de haute sécurité - Frédéric Ploquin


Marianne, no. 723 - Magazine, samedi, 26 février 2011, p. 64

Document

Notre collaborateur Frédéric Ploquin a recueilli les témoignages de l'"aristocratie" des détenus. Ceux qui ne parlent jamais. Ceux qu'en raison de leur CV on enferme dans les quartiers de haute sécurité. Parmi eux, Tony Cossu, relâché après huit années d'isolement, et Rédoine Faïd, en cavale depuis ! Visite guidée de "la Prison des caïds".

EXTRAITS

"On te regarde comme si passait le pape, Al Capone ou un fauve"

Un lit en acier, un matelas en mousse, des draps officiellement changés tous les quinze jours, la cuvette des WC que l'on s'efforce d'oublier, une table et une chaise : ainsi se résume une cellule du quartier d'isolement. Mais, contrairement au plan mis au point par l'administration pénitentiaire, Tony Cossu n'est pas seul dans ce réduit spartiate : il a "un ami" près de lui. [...] Victor Hugo. En lisant ses ouvrages, le braqueur marseillais (né en 1940 et passé au travers de toutes les guerres qui ont secoué le milieu marseillais) s'est tout simplement dit qu'il avait trouvé un semblable, quelqu'un qui partageait sa vision de la vie et du monde, un compagnon dont la voix pouvait largement combler le silence alentour. Il a enchaîné avec Emile Zola, "si proche qu'on dirait qu'il est allé au placard".

Il y a aussi la télé. Compagnon fidèle, elle est allumée toute la journée, et pas seulement parce qu'il paye entre 30 et 40 v par mois pour en bénéficier. Il y a surtout tous ceux qu'on ne pourra pas lui enlever, les amis restés dans l'ombre, ceux qui l'attendent, ceux qui lui envoient des mandats, ceux chez qui il pourra aller dormir un soir de cavale, ceux qui l'apprécient et pour cette raison ne le laisseront jamais seul. [...]

- Quand tu vis dangereusement, tu ne vois pas les choses de la même façon que les autres, observe Tony Cossu. Tu sais que tu peux compter sur un certain nombre de personnes que tu dépannerais s'ils en avaient besoin.

Et ces certitudes forment comme une sorte d'Airbag permanent face au choc d'une incarcération hors norme conjuguée sur le mode de la grande solitude. Les seuls contacts avec l'extérieur se résument à la famille et à l'avocat, une situation qui s'éternisera pour Tony Cossu pendant neuf ans et demi - un record à la hauteur de sa notoriété sur la scène du crime organisé français.

Il partage cependant ce sort avec les autres occupants du quartier d'isolement, tous des amis ou presque, même ceux qu'il ne fréquentait pas dehors. Une sorte de reconstitution du milieu dans le dos du monde carcéral [...], lui qui pourra se targuer d'avoir traversé 26 prisons en moins de dix ans. Transformant l'infamie en une forme de privilège, celui que s'arrogent derrière les barreaux les voyous au-dessus du lot. [...]

Le matin, on le réveille pour vérifier qu'il est bien à sa place, puis on lui apporte son café. Tard couché, Cossu se rendort jusqu'aux environs de 11 heures. Il se lève pour son heure quotidienne de sport et de musculation, non sans avoir pressé quelques fruits frais, laissant de côté la "gamelle" réglementaire.

- Le sport, c'est l'essence que tu mets dans le moteur, dit-il. Sortir en bonne santé, c'est une revanche sur ta condamnation. Tu cours en te disant : "Ils ne m'auront pas !"

Souriant à sa façon, Tony Cossu entretient des relations "complices" avec les surveillants. Une façon de parler, bien sûr, mais quand d'autres optent pour l'affrontement, lui joue sur le fait que les "matons" ne sont pas peu fiers de surveiller un voyou classe "people". Un type dont il est souvent question dans les journaux et dans les livres...

- Quand tu traverses la prison pour aller au parloir, on te regarde comme si passait le pape, Al Capone ou un fauve, dit-il, parfaitement conscient du fait que la célébrité d'un détenu rejaillit toujours un peu sur les geôliers.

Surtout, ne jamais s'attarder sur son lit

Pour Rédoine Faïd, né à Creil en 1972, d'origine algérienne, isolement ne rime pas avec grasse matinée. Quel que soit le jour de la semaine, ce jeune homme déterminé, prototype de ce que l'on appelle désormais le "milieu des cités", se lève à 6 heures du matin, sans l'aide d'un quelconque réveil. Sa cellule est plongée dans l'obscurité, été comme hiver ; il n'a pas la maîtrise de l'éclairage : l'interrupteur est situé à l'extérieur, dans le couloir, à la merci du personnel pénitentiaire.

Faïd tape à la porte et glisse un "drapeau" dans l'encoignure, façon habituelle de signaler au monde "extérieur" qu'il a besoin de quelque chose.

- Oui, Faïd, c'est pour quoi ? fait bientôt une voix dans le couloir.

- Lumière !

- OK, dit le surveillant, non sans jeter au passage un regard par l'oeilleton, réflexe professionnel basique.

Se lever tôt, c'est sa manière très personnelle de ne pas trop subir la détention (lorsque nous avons débuté ces entretiens, il achevait tout juste de purger une peine de dix ans et trois mois de prison ; en cavale depuis quelques semaines, ce spécialiste du fourgon blindé est recherché dans le cadre d'un braquage avorté dans la banlieue sud). Dans la cellule, Faïd a déjà poussé le vasistas pour aérer le petit espace qui lui est imparti. Il relève maintenant le matelas, histoire d'écarter toute tentation de se rallonger, voire de s'asseoir. S'attarder sur son lit, c'est une "facilité" que cet autodidacte ne s'autorise pas et, pour s'empêcher définitivement d'y retourner, il empile méticuleusement ses affaires sur la planche en béton qui lui sert de sommier. Il y dispose ses sacs, son linge sale, son courrier, ses chaussures, tout son maigre bagage, jusque-là empilé dans un coin de la cellule faute de placard.

Puis le prisonnier (entré en banditisme à l'heure où l'on passe son bac) s'attelle à son ménage quotidien, seau et brosse en main. Il lave à grande eau, comme pour purifier les lieux. Afin de mieux neutraliser les odeurs de la prison, il récure à l'aide d'un produit d'entretien qu'il a acheté sur ses deniers personnels. Un parfum légèrement citronné se répand dans l'air, alors que plusieurs de ses voisins ont choisi de dormir jusqu'à midi pour tuer le temps.

Rédoine Faïd laisse en carafe le petit déjeuner réglementaire, "immangeable, à part le pain et le yaourt". Il reste sur le plat de pâtes absorbé la veille au soir, idéal pour se préparer à la séance de sport qu'il a programmée pour ce matin. Il s'accorde tout de même un verre d'eau, comme le médecin le lui a conseillé, pour que ses articulations ne soient pas trop sèches à l'heure de l'effort. Aussi costaud que volubile, le jeune Creillois s'habille en prenant soin d'enfiler un survêtement sur son short, car il n'a pas le droit de circuler jambes nues dans les couloirs. Puis prépare une bouteille d'eau minérale, achetée 0,19 v à l'administration. Quand viendront-ils lui ouvrir la porte pour le conduire sur les lieux de sa séance de décrassage ? A 8, 9, 10 ou 11 heures, selon le bon vouloir et l'humeur du surveillant. A 7 heures, on frappe. Rédoine Faïd a-t-il du courrier à expédier ? Il en a souvent, car à l'isolement, "tu écris beaucoup", dit-il. Question suivante : "Tu veux aller au sport ?"

- Oui.

Le surveillant prend note et regagne son bureau, où il établit son petit planning de la matinée.

Ces événements minuscules, mis bout à bout, finissent par meubler une matinée. [...]

- Tu ne sais jamais quand on va venir te chercher, alors tu restes sans cesse à l'écoute, explique Faïd. Plus que tout autre chose, ce sont tes oreilles qui régissent ta vie.

"Vous êtes sûr qu'il ne vous manque rien ?"

Dans l'univers confiné de la prison, tout est affaire de doigté, de petite ou de grande diplomatie, de concessions et de rétrocessions. Les voyous notoires, ceux qui ont l'expérience et les fonds nécessaires pour voir venir, participent au maintien des équilibres internes, mais ce n'est pas sans compensation. Ce qui n'est pas autorisé sur le papier peut l'être demain si le surveillant fait preuve d'un peu de souplesse.

Le règlement interdit de se réunir à plusieurs dans une cellule ? Les poids lourds de la détention ont le temps pour eux. Les semaines passant, ils imposent leurs conditions, misant sur les surveillants qui "ont le métier" pour mettre les plus jeunes en condition. Qu'on les laisse se réunir de temps en temps pour boire le café, et tout ira bien pour tout le monde.

Un surveillant est-il réticent ? On s'emploie à faire comprendre à cet esprit "borné" qu'il a tort, et que son brigadier ne lui fera aucune remontrance, bien au contraire : il le félicitera !

- Nous, les vieux voyous, on est civils, explique un braqueur dans la soixantaine. On est délicats. On forme les surveillants qui en ont besoin. On leur explique qu'ils n'auront jamais de problèmes avec nous. On a le pognon, on ne bronche pas, et s'il faut, on est là pour les soutenir.

Une sorte de gentlemen's agreement auquel le personnel est prié de souscrire s'il veut la paix sous les toits, les barbelés et les filins antihélicoptères. Parce que le gangster chevronné qui décide de semer la panique dans un bâtiment n'aura pas trop de mal à parvenir à ses fins. Il peut mettre de l'huile sur le feu comme il a mis de l'huile dans les rouages, dresser les uns contre les autres comme il a pacifié l'ambiance. Certains sont tout à fait capables de lever une petite troupe : il suffit d'un claquement de doigts et leurs affidés partent à la guerre.

Il sait aussi manier générosité, avec tous les retours que cela peut induire. Les surveillants ont ainsi vu plus d'un voyou acheter télévision et ordinateur pour "un petit démuni et gentil", tel l'oncle d'Amérique tombé du ciel. Lorsqu'il fait entrer dans la centrale où il a été expédié une dizaine de tee-shirts de l'OM, l'équipe de foot de Marseille, et les distribue aux supporteurs locaux, Jacques Mariani, le tonitruant fils de l'un des fondateurs (décédé) de la bande de la Brise de mer, marque des points et ne s'en cache pas.

Les directeurs de prison savent tout cela, tellement bien que certains usent à merveille de cette corde. En poste dans une maison d'arrêt du sud de la France, l'un d'eux avait clairement passé un marché avec les gros voyous qui séjournaient sous son toit.

- Si vous vous tenez tranquilles, leur avait-il dit en substance, vous avez tout ce que vous voulez.

"Tout", c'est sans doute beaucoup dire, mais la petite bande a pleinement profité de ce marché. Au programme, parties de cartes interminables et parloirs à rallonge avec les copines. S'ils avaient demandé des brocolis pour élaborer leur tambouille, ils auraient probablement obtenu satisfaction. En retour, les voyous ont un jour l'occasion de se montrer sous un jour coopératif. Alors que la prison est au bord de l'explosion après le suicide d'un jeune détenu maghrébin, ils prennent le parti de calmer le jeu au lieu d'exciter la troupe. Ils interviennent même auprès de la famille du défunt pour lui expliquer que le directeur ne mérite pas les représailles promises, parce qu'il n'est vraiment pour rien dans la mort de leur fils. Au cours des mois qui suivent, c'est tout juste si le personnel, en phase avec le directeur, n'en rajoute pas sur le mode : "Vous êtes sûr qu'il ne vous manque rien ?" Un statut proportionnel à la suspicion de la police à leur égard. Comme le résume Tony Cossu, "plus tu es renommé, plus tu es cajolé". Et plus l'on peut s'appuyer sur toi.

"Faites gaffe, il va y avoir une fouille !"

En prison, la corruption est forcément de la partie. Les Manouches se sont longtemps targués de pouvoir choisir l'établissement dans lequel ils seraient affectés, s'ils "tombaient", parce qu'ils "tenaient", disaient-ils, un fonctionnaire chargé de l'aiguillage des prisonniers. La moins pire des prisons, pour eux, c'était la Santé, à Paris.

Comment repère-t-on le maillon faible, ce surveillant dont on pourra tirer quelques avantages moyennant subsides ?

- Neuf fois sur dix, le mec est déjà corrompu, tranche un connaisseur. On te passe le message discrètement, quelques mots suffisent : "Vas-y, c'est bon." Et te voilà initié. Les détenus savent garder le secret là-dessus. Ils tiennent leur langue, parce que, si ça se sait, c'est perdu pour tout le monde, eux compris.

Si le terrain est vierge, il faut savoir guetter la moindre opportunité, un art dans lequel sont passés maîtres les gangsters. Elle se présente ce jour-là de façon assez évidente, sous la forme d'une intrusion dans les douches. La surveillante s'avance et lance à la cantonade :

- Vous vous dépêchez !

- Vous pouvez rentrer ! réplique aussitôt un détenu.

Et là, la surveillante lâche du lest.

- J'en ai vu des plus grosses, vous savez ! lance-t-elle.

Le détenu le plus culotté franchit le pas :

- Tu veux un joint ?

Elle ne dit pas non. Il lui glisse une barrette de shit entre les mains. Puis le lendemain des gâteaux. Puis le surlendemain du Coca. Nouant au fil des petits présents un lien imperceptible, jusqu'au jour où elle franchit un nouveau cap.

- Faites gaffe, il va y avoir une fouille cet après-midi ! glisse-t-elle sans avoir l'air d'y toucher. Si vous avez des téléphones...

Elle est accompagnée à cet instant d'un "travailleur social" avec lequel elle s'entend bien. C'est lui qui prend en charge le portable qu'un détenu apporte, soucieux d'éviter une éventuelle confiscation. Un peu comme s'il le mettait au coffre pendant la visite des voleurs.

Demain, après-demain peut-être, les détenus glisseront un billet à leur nouvelle amie, puis encore un peu de shit, avant de lui demander de faire entrer une petite puce téléphonique de rien du tout. Plus tard, surveillés et surveillants main dans la main, ils lui feront livrer un sac vide depuis l'extérieur, avec une grosse barrette oubliée au fond, sac qu'elle fera entrer avec quatre portables, du parfum, de l'après-rasage et quelques DVD. En attendant le jour où ils lui proposeront la botte, un bon millier d'euros si elle accepte d'introduire un kilo de shit entre les murs. Il lui suffira de choisir le bon jour pour passer la porte avec le matériel, si possible le jour où son ami tiendra le portique...

La Prison des caïds. Enquête inédite, de Frédéric Ploquin, Plon, 252 p., 20 €. En librairies le 3 mars.

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