mercredi 2 février 2011

LITTÉRTURE - René Girard : Notre penseur d'amérique - Philippe Chevallier


L'Express, no. 3109 - livres ESSAIS, mercredi, 2 février 2011, p. 86-88

Interprète de Proust et des mythes anciens, théoricien de la violence des sociétés, René Girard a bousculé les frontières entre disciplines. A 88 ans, ce Français qui fit carrière aux Etats-Unis continue de susciter la controverse et des publications.

Parce qu'il n'a jamais cherché à être dans le vent, René Girard a échappé à toutes les tempêtes. Exemple unique dans le paysage français : depuis cinquante ans, Girard dit la même chose, avec la constance d'un chevalier du guet annonciateur de nuits troublées. Ne dormez pas, braves gens, toute société est fondée sur le meurtre. "Je crains l'homme d'un seul livre", disait Thomas d'Aquin. Mais dans un monde où la girouette grince à la moindre brise, on peut admirer l'homme d'une seule idée. Chartiste de formation, parti aux Etats-Unis avec une bourse d'études en 1947, René Girard y fit l'essentiel de sa carrière, enseignant la littérature dans les plus prestigieuses universités : John Hopkins, Buffalo, Stanford. Formé à l'interprétation structurale des textes, il contribua à son introduction outre-Atlantique, tout en lui reprochant un formalisme incapable de revenir au réel. Son coup de génie ? Avoir pris au sérieux les mythes fondateurs, comme s'il ne s'agissait pas de symboles mais d'événements bien réels, de coups tordus, de meurtres. A force de presser les textes, il les a fait saigner.

Son premier terrain d'investigation, c'est le salon des Guermantes, avec Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), éblouissant commentaire de Proust, mais aussi de Stendhal et de Flaubert. A la recherche de l'origine du désir, Girard joue la géométrie contre la psychanalyse : le désir est triangulaire, il naît et se nourrit de l'imitation. Pas besoin d'Oedipe pour comprendre cela : je veux cette pomme parce que mon petit frère la veut, et elle devient d'autant plus goûteuse qu'il me la refuse. La rivalité peut s'installer dans une délectation masochiste ou très vite dégénérer. Revisitant les travaux des ethnologues, La Violence et le sacré (1972) tire les conséquences collectives de cette thèse : dès l'origine, les groupes humains ont dû se protéger contre l'emballement des désirs. Ce protecteur, c'est le "métèque" malchanceux, le type un peu bizarre qui passait par là et va concentrer sur lui toutes les haines. Son meurtre collectif permet à la horde sauvage de redevenir communauté paisible. Mythes, interdits et rituels ne parleraient que de cette crise salutaire, mais à mots cachés. Le sacré n'est plus un au-delà lumineux mais un sombre ici-bas qui permet de faire société : est sacrée la victime réconciliatrice, le "bouc émissaire". Si on accepte l'hypothèse girardienne, les mythes des Indiens d'Amazonie, les sacrifices de l'Inde védique, mais aussi, plus proches de nous, les récits d'immolation de sorcières ou les massacres de juifs au Moyen Age, révèlent d'étranges parentés. Comme un tableau pointilliste où les touches de couleur, vues de loin, viennent se fondre en un unique motif.

"Trop beau pour être vrai", ont répliqué, agacés, les spécialistes de chacune des disciplines dont Girard s'était emparé sans prévenir. Chaque texte n'a-t-il pas son histoire singulière ? "Non", rétorque l'intéressé dans Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978). Tous complices de faux témoignage, sauf un : les Evangiles chrétiens, qui prennent fait et cause pour le bouc, révélant au monde l'origine violente des sociétés. "Il vaut mieux qu'un seul homme meure pour le peuple, et que l'ensemble de la nation ne périsse pas", déclare le grand prêtre pour justifier la mise à mort de Jésus. Mais cette fois, le "métèque" malchanceux était Dieu lui-même, le Christ, qui retourne le piège et le révèle au grand jour. Depuis, le mécanisme se serait enrayé, nous livrant à l'inconnu d'un monde désacralisé. Curieusement, à l'exception du théologien autrichien Raymund Schwager (1935-2004), dont l'essai sur Girard vient d'être traduit en français, les milieux chrétiens se montrèrent embarrassés par cette preuve de la perspicacité "scientifique" du christianisme. Ils n'en demandaient pas tant à l'anthropologie.

Cette volonté farouche de tout ramener à une unique explication valut à Girard un long ostracisme en France, avant une tardive reconnaissance, contemporaine de la fin de sa carrière américaine. En 2005, il est élu à l'Académie française. En 2007, la thèse apocalyptique d'Achever Clausewitz, son dernier essai majeur, a la faveur des médias : parce que nos sociétés ne sont plus protégées de la violence par le mécanisme victimaire, sans pour autant se convertir à l'amour chrétien, l'apocalypse est pour demain. Usant à nouveau du vocabulaire de l'évidence, Girard liquide tout effort politique pour contenir l'explosion actuelle de la violence, puisque le pire est certain : "Si les hommes se battent de plus en plus, c'est qu'une vérité s'approche." Cette vérité, c'est le Christ, début et fin de l'histoire. La revanche du bouc.

Il serait injuste de reprocher à Girard de ne pas être un ethnologue professionnel, de tenir des propos invérifiables sur le terrain. Les théories ne remontent pas le fleuve Amazone, elles sont toujours construites après-coup, à partir de notes, de descriptions. Le handicap de Girard est donc relatif. Discret, affable, il n'a jamais refusé le débat avec ses pairs, comme en témoigne Sanglantes Origines, franche discussion de 1983 avec des anthropologues américains et européens, enfin traduite en français. L'article de l'historien Burton Mack, qui clôt ce volume, est l'un des meilleurs textes écrits à ce jour sur Girard, réflexion à la fois respectueuse et libre sur le risque inhérent à toute théorie : ignorer le grain des phénomènes, perdre de vue "la scène et le décor" de chaque événement, pour ramener la poussière des faits à une forme générale. Inébranlable dans ses convictions, Girard ne lâche rien. Pour l'anthropologie française, il demeure une figure irritante mais stimulante ; notre oncle d'Amérique en quelque sorte.


Les livres sacrés de René Girard
Philippe Chevallier

Oedipe roi, de Sophocle (Ve siècle av. J.-C.)

Exemple d'un mythe dissimulant le meurtre d'un innocent. La culpabilité affirmée d'Oedipe masque une imputation arbitraire dont l'intrigue garde la trace : un malheur collectif (la peste) auquel il faut trouver un responsable, si possible étranger.

Les Evangiles (Ier siècle)

Pour la première fois dans l'Histoire, la mise à mort de l'innocent n'est pas racontée du point de vue des meurtriers. La violence fondatrice est dénoncée, accomplissant la parole de Jésus : "Je vous révélerai des choses cachées depuis la fondation du monde."

De la guerre (1832), de Carl von Clausewitz

Le stratège prussien perçoit l'irrépressible emballement de la violence, mais, effrayé par ce qu'il découvre, il en fait une possibilité lointaine, pour que la politique puisse reprendre ses droits. Vaine reculade, selon Girard.

A la recherche du temps perdu (1913-1927), de Marcel Proust

Proust met en scène le caractère mimétique du désir, qui culmine dans le snobisme. Déçu par une représentation théâtrale, le petit Marcel change d'avis parce que M. de Norpois en dit grand bien. Pour Girard, tout vient d'autrui.

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