vendredi 18 mars 2011

ANALYSE - Le Brésil face au spectre de la surchauffe - Thierry Ogier

Les Echos, no. 20893 - Idées, vendredi, 18 mars 2011, p. 20

Le Brésil est-il (enfin) devenu un champion de la croissance ? En affichant une performance de 7,5 % en 2010, le géant latino-américain rejoint le peloton de tête des pays émergents dynamiques. Une croissance tirée par la Chine, devenue le premier partenaire commercial du Brésil, la flambée des cours des matières premières, la consommation des ménages (grâce à une classe moyenne en mouvement), mais aussi par la forte progression des investissements.

Pour les plus optimistes, il s'agit de l'héritage de Lula au terme de huit ans de pouvoir. D'autres rappellent toutefois qu'il y a un effet de rattrapage après la récession mondiale (le produit intérieur brut du Brésil avait reculé de 0,6 % en 2009), et que la dauphine de Lula, Dilma Rousseff, installée aux commandes depuis le 1er janvier, doit maintenant s'employer à contrôler les dérapages.

Dominique Strauss-Kahn l'a joliment dit, lors de son récent passage à Brasilia, après des entretiens avec le ministre des Finances, Guido Mantega, et la présidente. « 7,5 % de croissance - du jamais-vu depuis vingt-cinq ans -, c'est fantastique ! » Mais, parfois, il faut savoir lever le pied, recommande le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), « au risque de rentrer dans le mur ».

Le mur, déjà ? C'est que, en dépit de la bonne performance des entreprises et des niveaux record des investissements à long terme, les signes de surchauffe commencent à s'accumuler et se traduisent par une hausse des prix plus rapide que prévue. L'inflation a atteint 6 % en rythme annuel. Même si elle demeure dans les limites du tolérable (selon le système de ciblage de l'inflation adopté par le Brésil, la banque centrale bénéficie d'une certaine marge de tolérance), la hausse des prix au consommateur s'éloigne dangereusement de l'objectif officiel fixé à 4,5 %.

On est encore certes loin du spectre de l'hyperinflation qui ravageait totalement l'économie brésilienne il y a encore moins de vingt ans. Mais l'alerte est suffisamment sérieuse. Certes le phénomène n'est pas seulement made in Brazil (la flambée du cours des matières premières et des produits alimentaires n'est pas de son ressort), mais il contient tout de même des éléments propres au pays. Car c'est bien le gouvernement du Brésil qui a stimulé la consommation interne, le crédit et les dépenses publiques - tout d'abord pour contrecarrer les effets de la crise, puis pour préparer le terrain en vue des élections d'octobre dernier. En quelques mois, la politique économique a ainsi perdu son caractère « anticyclique » pour gagner une allure « procyclique ». Avec le vent dans le dos, la croissance a ainsi atteint une vitesse de croisière. Et malgré la forte progression de la formation brute de capital fixe l'an dernier (+ 21 % en 2010), le taux d'investissement demeure trop faible (18,4 % du PIB) pour améliorer la productivité et élever le PIB potentiel de manière significative. Sans cela, une croissance à la chinoise, ou même à l'indienne, demeure hors de portée.

Dominique Strauss-Kahn estime que le Brésil d'aujourd'hui est bien à l'image des défis auxquels sont confrontés les marchés émergents - ce qui, en soi, constitue un progrès, car le géant latino-américain restait souvent à la traîne par le passé. Contrer les pressions inflationnistes, d'une part, et gérer les difficultés liées à l'afflux massif de capitaux... Pas facile à concilier, lorsque le principal instrument de politique monétaire, la hausse des taux d'intérêt, contribue justement à attirer les capitaux et à apprécier la devise brésilienne, le real.

Officiellement, il est toujours question de continuité, sur la lancée des deux mandats de Lula. Mais, dans les faits, Dilma Rousseff tente de procéder à un recadrage de la politique économique. En deux mots, il s'agit d'éviter que la politique monétaire de la banque centrale tire dans un sens, lorsque la politique budgétaire tire dans l'autre, comme cela avait souvent été le cas sous le gouvernement précédent.

A cette fin, le Brésil vient de dévoiler un programme de rigueur budgétaire, avec des coupes de près de 22 milliards d'euros. Coupes virtuelles, dans une certaine mesure, puisqu'elles ont été calculées sur la base des dépenses prévues pour 2011, et non à partir de celles effectuées au cours de l'an dernier. Mais les dépenses publiques augmenteront à un rythme inférieur à la croissance du PIB. Ce qui, du point de vue des économistes qui se lamentent de la perte de crédibilité de la politique budgétaire au cours des dernières années, est toujours bon à prendre.

Par ailleurs, la banque centrale n'a pas renoncé à la hausse des taux directeurs (déjà relevés à deux reprises cette année, sous la présidence d'Alexandre Tombini), mais elle a aussi tiré de son arsenal des instruments de contrôle quantitatifs, des mesures dites de « prudence macroéconomique », afin de contrôler l'offre de crédit et d'éviter l'apparition de bulles. Si la stratégie porte ses fruits, la banque centrale pourrait être en mesure d'inverser la tendance et de desserrer la politique monétaire avant la fin de l'année, comme le souhaite le ministère des Finances. En offrant ainsi un certain répit sur le front des taux de change.

Toujours est il que le nouvel équilibre est instable. Dominique Strauss-Kahn a certes considéré que les critiques émises il y a quelques mois par le FMI envers la « detérioration budgétaire » au Brésil n'étaient désormais plus d'actualité. Toutefois, le gouvernement brésilien vient également de procéder à une nouvelle injection de 24 milliards d'euros dans les caisses de la banque de développement (BNDES), qui accorde des prêts à taux bonifié. Une mesure jugée stratégique par le gouvernement (qui a déjà transféré quelque 100 milliards d'euros du Trésor vers la BNDES depuis 2009) pour soutenir l'investissement, mais critiquée par de nombreux économistes en raison de son impact budgétaire.

Aussi importantes soient-elles, ces questions de réglage ne doivent pas faire oublier le chemin parcouru par le Brésil en moins d'une génération. Les problèmes actuels sont avant tout de « bons problèmes », au regard des polémiques d'antan sur la dette et des rapports épineux avec les créanciers.


Thierry Ogier est le correspondant des « Echos » à São Paulo.

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