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mercredi 2 novembre 2011

Les pays émergents hésitent sur la façon de financer le sauvetage de la zone euro


Le Monde - Economie, mercredi 2 novembre 2011, p. 14

Le Fonds européen de stabilité financière (FESF) disposera-t-il de la puissance nécessaire pour racheter la dette d'Etats importants en difficulté ? Par quel effet de levier trouvera-t-il les quelque 750 milliards d'euros de renfort décidés pour ce faire à Bruxelles, jeudi 27 octobre ? Qui prêtera ? Ces questions hantent les marchés, car elles ont été laissées en suspens par les dirigeants européens, les réponses étant techniquement fort complexes.

Place donc aux négociations financières avec les pays émergents, supposés riches en raison de leurs réserves en devises pour cause de forts excédents commerciaux. Ceux-ci demandent des garanties et un retour convenable sur leur investissement dans le FESF et son fonds spécialisé.

Des négociations plus politiques sur ce financement crucial pour rétablir la confiance auront lieu au G20 de Cannes (Alpes-Maritimes), les 3 et 4 novembre, comme le prouve le fait que Nicolas Sarkozy ait décidé de consacrer son premier dîner au président chinois Hu Jintao, mercredi 2 novembre. D'autant que la politique s'est invitée de façon brutale, lundi 31 octobre, avec la décision du premier ministre grec de soumettre à référendum le plan de soutien à la Grèce. " Ce n'est pas ça qui va attirer les investisseurs ", se lamente un négociateur européen.

Le Fonds monétaire international (FMI) Le FMI risque de décevoir, car il prête à des Etats en difficulté et n'est pas habilité par ses statuts à intervenir pour des opérations de marché, tels que des rachats de dettes souveraines via un fonds spécial adossé au FESF.

Devant la demande de plusieurs pays émergents de passer par son intermédiaire pour sécuriser leurs prêts à l'Europe, plusieurs options seraient possibles.

Soit les pays membres de son conseil d'administration acceptent la création d'un fonds spécialisé, adossé au FMI, auquel un certain nombre d'entre eux apporteraient des fonds destinés aux Etats européens en péril.

Soit on renoue avec le processus mis en place en 2009 pour porter les réserves du FMI de 250 milliards de dollars à 750 milliards de dollars (550 milliards d'euros). Pour éviter que cela se traduise par une augmentation politiquement compliquée et techniquement longue du capital du Fonds, il faudrait qu'un petit nombre de pays se partagent les prêts à l'Europe sous forme de " nouveaux accords d'emprunts " transformables - éventuellement - en augmentation de capital dans quelques années.

Les réflexions ne font que commencer entre les pays membres émergents qui souhaitent épauler l'Europe pour éviter une récession mondiale et les pays membres développés qui, comme les Etats-Unis ou l'Allemagne, jugent les ressources du FMI suffisantes.

Les pays européens qui ne sont pas dans la zone euro

La Norvège Le Fonds norvégien du pétrole, le plus gros fonds souverain en Europe qui ne détient que 0,7 % des obligations émises par le FESF pour une valeur de 100 millions d'euros, ne l'aidera pas. " Je pense que ce serait une erreur que la Norvège prenne part à de telles mesures d'aide ", a expliqué le premier ministre travailliste Jens Stoltenberg. " Nous avions regardé la situation de façon positive en début d'année, explique Bunny Nooryani, porte-parole du Fonds du pétrole, les conditions de l'époque étaient meilleures du point de vue du rapport risque-profit. "

Le Royaume-Uni S'il a toujours refusé de participer au FESF, le Royaume-Uni a souscrit aux trois émissions du FESF, soit à hauteur de 11 % pour celle dédiée à l'Irlande, de 12 % et de 5 % au bénéfice du Portugal. Mais aujourd'hui, le climat politique a changé avec la montée du courant eurosceptique. S'adressant à la Chambre des Communes le 27 octobre, le chancelier de l'Echiquier, George Osborne, a déclaré que le Royaume-Uni ne permettra pas au FMI de participer au FESF. " Le FMI est là pour aider les pays, pas les devises. Par ailleurs, le Royaume-Uni ne participera pas au fonds. Notre position sur cette question est claire. "

En revanche, Londres appuiera toute éventuelle aide technique du FMI à la mise en place des nouvelles facilités de crédit du FESF.

Pourtant, nombre d'experts estiment qu'en bons pragmatiques, conscients des risques d'une crise européenne sur leur économie fragile, les Britanniques pourraient participer indirectement à une émission " si les obligations de FESF constituent du bon papier, une valeur sûre, ce que cela sera ", estime un expert.

Les pays non-européens La Chine Remettre à flots la riche Europe en puisant dans les réserves de devises du pays (3 200 milliards de dollars) accumulées grâce au sang et à la sueur des travailleurs passe mal auprès de la blogosphère chinoise.

Dans un contexte politique interne tendu, où l'extrême prudence est de mise, la réaction des internautes du pays explique en grande partie la circonspection de Pékin vis-à-vis d'une contribution chinoise au FESF.

Les dirigeants de la Chine veulent y voir clair dans les opérations en cours, exigent des garanties - notamment l'entremise du FMI - et souhaitent être perçus comme de bons négociateurs par leur opinion publique - par exemple en obtenant avant l'heure (2016) le statut d'économie de marché, qui permettrait aux produits chinois d'échapper aux clauses antidumping de l'Union européenne (UE).

En attendant, Pékin multiplie les encouragements et les promesses de " soutien actif " - comme l'ont réitéré le président Hu Jintao et son ministre du commerce, Chen Deming, à leur arrivée à Vienne lundi 31 octobre - tout en continuant de diversifier ses placements en devises au profit de la monnaie européenne.

Le Japon Ayant déjà acquis 2,7 milliards d'euros de bons européens, soit 20 % du total émis, le Japon se dit prêt à continuer. Le 31 octobre, le responsable du FESF, Klaus Regling, a rencontré Takehiko Nakao, du ministère des finances, qui lui a confirmé l'intention du gouvernement nippon de poursuivre ses achats, sans donner de détails sur leur ampleur.

Lourdement endetté, le Japon dispose toutefois des secondes réserves de devises étrangères de la planète - 1 200 milliards de dollars (856 millions d'euros) - dans lesquelles il peut puiser.

Mais le gouvernement japonais reste prudent. Ainsi, le premier ministre Yoshihiko Noda souhaite qu'en contrepartie, les pays de la zone euro consentent " de nouveaux efforts " pour " une approche plus ferme " et plus précise, afin de " dissiper les inquiétudes sur la crise ".

M. Noda veut éviter une contagion de la crise de la dette à l'Asie ou à l'économie mondiale et compte pour cela sur les décisions qui seront prises au sommet du G20 de Cannes des 3 et 4 novembre.

Le Brésil Ce pays pourrait avoir surmonté ses réticences sur le dossier de la crise européenne. Une semaine après les propos du ministre des finances Guido Mantega qui avait déclaré, le 25 octobre, que le Brésil n'avait pas l'intention de racheter de la dette et que les Européens devaient trouver sur le Vieux Continent des solutions à leurs problèmes, Brasilia serait sur le point de proposer un soutien financier par le biais du FMI.

Certes, aucun montant n'a filtré, mais la contribution du pays proviendrait de ses réserves en devises et non de ses fonds souverains, a indiqué l'agence Bloomberg, citant une source proche du gouvernement.

Le principe d'une aide passant par le FMI permettrait, en retour, de faire à nouveau pression en faveur d'une réévaluation du poids de Brasilia dans l'institution internationale. Depuis des années, les dirigeants brésiliens reprochent aux pays européens d'être " sur-représentés " dans les organes directeurs du Fonds.

L'aide à l'UE traduit aussi la volonté de Brasilia d'éviter de subir les effets collatéraux d'une éventuelle récession mondiale. En mars, la présidente Dilma Rousseff avait déjà proposé de racheter une partie de la dette portugaise, mais Lisbonne n'avait pas profité de cette main tendue.

Le Brésil est la quatrième destination des investissements européens et le sixième investisseur en Europe, selon le gouvernement. En 2011, le géant sud-américain est devenu le neuvième partenaire commercial de l'UE. Il n'est pas exclu que Brasilia évoque, lors des négociations des prochains jours, une plus grande ouverture du marché agricole européen.

Les pays du Golfe Les fonds souverains du Golfe n'ont qu'une préoccupation : protéger leurs avoirs en dollars et leurs investissements massifs aux Etats-Unis et au Royaume-Uni des effets d'une crise de l'euro. " Si une action de leur part peut assurer la stabilité de la zone euro, ils aideront, mais avec prudence et en douce ", indique Nigel Dudley, expert londonien de la finance arabe.

L'autre inconnue est l'évolution du prix du pétrole. Les fonds souverains du Golfe voudront éviter à tout prix l'effet dépressif sur les cours de l'or noir d'une récession dans la zone euro, souligne un expert de la City.

Alain Faujas avec Nicolas Bourcier (à Rio), Brice Pedroletti (à Pékin), Marc Roche (à Londres), Olivier Truc (à Stockholm)

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mercredi 21 septembre 2011

Le Brésil veut être l'anti-Chine sur le continent noir - Aline Robert

La Tribune (France), no. 4812 - Économie | International, mercredi 21 septembre 2011, p. 6

Au Mozambique où Vale va exploiter une mine de charbon, le développement local est présenté comme une priorité.

Des mines, et un peu d'agro-carburant. L'intérêt du Brésil pour l'Afrique est avant tout souterrain - à l'instar du reste du monde. Le Brésil a investi plus de 11 milliards de dollars en Afrique en 2010, grâce au géant minier Vale, au pétrolier Petrobras ou au groupe sucrier Unica qui tente d'exporter son modèle de développement d'éthanol au Kenya ou au Ghana. Côté matières premières, le Brésil a la légitimité du mammouth, vu ses compétences naturelles pour exporter des ressources. Numéro un du minerai de fer, du soja, du café et du jus d'orange, le pays tente aussi de se positionner différemment. Dans la continuité de l'approche du président Lula qui a fait émerger les relations entre pays du Sud, le Brésil en Afrique se veut l'anti-Chine.

Avant de foncer tête baissée sur le continent, le groupe minier Vale a sérieusement étudié la question. Il finance d'ailleurs, à la prestigieuse Columbia University, le Vale Center on Sustainable International Investment. Qui s'intéresse beaucoup à l'Afrique et au secteur minier. Et offre ainsi une vraie réflexion sur les conditions d'acceptabilité des industries extractives. Ou comment faire oublier l'image d'investisseur-prédateur qui colle aux nouveaux venus en Afrique.

Avant l'ouverture, prévue début octobre, d'une énorme mine de charbon au Mozambique, à Moatize, Vale s'est ainsi fendu d'une étude de terrain de plus d'un an et 150 pages, sur l'impact environnemental et les retombées économiques d'un tel projet pour les populations locales. Une idée du Dr Jeffrey Sachs, à la tête du Earth Institute à Columbia, qui avait visité la mine il y a quelques années.

Développements parallèles

" Au minimum, Vale et toutes les industries extractives du pays doivent adhérer au droit international; mais au-delà de ce minimum, il y a de vraies opportunités pour que l'exploitation se passe au mieux pour les citoyens et l'environnement ", assure une première version de l'étude.

Située à Sena, dans le bas de la vallée du Zambèze, la mine a été reliée à la mer par une ligne ferroviaire de 600 kilomètres, remise en état par les populations locales. Elle se situe aussi sur une des zones les plus pauvres du monde. Outre un centre médical, Vale envisage, avec d'autres partenaires impliqués dans le développement comme la banque Mondiale et des ONG, un centre de recherche agricole et de diversification de l'économie locale. Pour l'instant, ces développements parallèles représentent environ 6,5 millions d'euros, contre près de deux milliards pour la mine en elle-même. Mais c'est un début.

PHOTO - Officers of the Financial department of Vale mining, a diversified mining multinational corporation and one of the largest logistics operators in Brazil at a conference of financial disclosure for 2010. Sao Paulo, Brazil. 25/02/2011

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lundi 13 juin 2011

REPORTAGE - Terres agricoles : accord vertueux entre Brésil et Chine


Le Monde - Environnement & Sciences, vendredi 10 juin 2011, p. 10

Dans l'Etat de Goias, des récoltes de soja sont garanties aux firmes chinoises en échange de prêts et d'équipements

En cette saison, dite de « la petite récolte », le sorgho et le millet poussent dru dans les champs qui entourent Uruaçu, petite ville du nord de l'Etat de Goias.

Ils offrent, pendant quelques semaines, un spectacle trompeur, car, sur ces mêmes terres, pendant le reste de l'année, il n'y a qu'un roi : le soja. D'allure certes moins majestueuse que ces deux belles céréales, mais bien plus courtisé.

Le soja d'ici, la Chine le désire au plus haut point. D'où la signature, en avril, d'un accord inédit entre la Fédération agricole de l'Etat de Goias et la compagnie paraétatique chinoise Sanhe Hopefull.

Celle-ci s'engage à investir pendant dix ans l'équivalent de 3 milliards d'euros pour développer et moderniser la culture dans cette région. En contrepartie, elle pourra acheter 6 millions de tonnes de soja aux producteurs locaux. Les Chinois sont déjà très actifs dans le sud de Goias, qui leur a vendu, en 2010, les trois quarts de ses exportations. Ils se sont intéressés au nord de l'Etat lors d'un voyage en Chine du président Luiz Inacio Lula da Silva en 2009. Après quatre visites sur place, ambassadeur de Chine en tête, ils ont conclu l'affaire, à la grande satisfaction des deux parties.

Pour les Chinois, un tel contrat présente plusieurs avantages. Il leur garantit une sécurité d'approvisionnement et les rend moins vulnérables aux variations des cours du marché. Il leur permet de faire miroiter aux Brésiliens la possibilité de court-circuiter en partie les géants américains de l'agro-industrie, comme Cargill ou Archer Daniels Midland, dont on voit les silos et les entrepôts dans les champs de la région.

D'ici à 2018, l'Etat de Goias prévoit, avec l'aide des Chinois, de doubler sa production actuelle. Comment ? En convertissant au soja 3 millions d'hectares de pâturages dégradés - sur les 8 millions existants dans la région - qui ne sont plus cultivés depuis plusieurs décennies. La restauration de ces terres a déjà commencé, pour permettre une relance de la production dès la prochaine saison.

Secrétaire municipal à l'agriculture d'Uruaçu, Beto Ribeiro, 40 ans, montre, au milieu des champs, les amas de calcaire dont l'épandage enrichira les sols. Grâce à l'argent chinois, des producteurs traditionnels de soja loueront une partie de ces pâturages aux fermiers.

Les Chinois financeront, avec des prêts très avantageux, l'achat de moissonneuses performantes. Ces machines peuvent coûter jusqu'à 250 000 euros. « En acheter une dans des conditions favorables, c'est une occasion à saisir », explique Gilbran Campos Alves, un agriculteur rencontré dans les locaux du syndicat rural d'Uruaçu. « Cela va doper notre productivité », renchérit le président du syndicat, Alarico Fernandes Junior.

La compagnie chinoise veut aussi intervenir dans le transport de la production. Uruaçu l'intéresse du fait de sa position clé sur la longue « Voie ferrée nord-sud » (FNS) en phase d'extension. Le soja sera acheminé par wagons jusqu'au port d'Itaqui, près de Sao Luis, la capitale de l'Etat du Maranhao, au nord du Brésil, où les Chinois ont l'intention d'investir. Le délai d'écoulement du soja sera ramené à dix jours, et les coûts de production réduits par rapport à l'actuelle voie d'exportation vers le sud, jusqu'au port de Santos.

En avril, la compagnie Chongqing Grains a signé, dans l'Etat de Bahia, un autre accord direct avec des producteurs locaux, prévoyant la construction d'une usine, de silos, et d'un « port à sec », terminal terrestre relié aux voies de communication régionales. Montant du contrat : 1,8 milliard d'euros.

La Chine a initié ce genre d'accord direct depuis qu'elle sait ne plus pouvoir acheter de terres au Brésil. « Hopefull ne nous a fait aucune offre d'achat », souligne M. Fernandes Junior. Et pour cause, une telle proposition aurait forcément été rejetée.

En août 2010, le procureur général du Brésil, Luis Inacio Adams, a « réinterprété », en la durcissant, une loi de 1971 sur l'achat de terres par des étrangers, dont une brèche avait permis à ces derniers, Chinois inclus, de la contourner. En 2007, la filiale brésilienne d'une entreprise chinoise (Zhejiang Fu Di) avait acquis 16 000 hectares dans l'Etat du Tocantins, et quelques autres milliers au sud du pays. Le retour à une application stricte du texte interdit aux compagnies étrangères d'acheter plus de 5 000 hectares de terres agricoles. Selon l'Institut national de la colonisation et de la réforme agraire (Incra), plus de 4 millions d'hectares étaient passés en 2008 (dernier chiffre connu) dans des mains étrangères. Un chiffre qui reste modeste pour un pays de la taille du Brésil.

Les Chinois mangent de plus en plus de viande. Le tourteau de soja, sous-produit de la trituration des graines, est la principale source de protéines dans l'alimentation des porcs et des volailles. L'appétit de la Chine pour le soja ne cessera donc de s'attiser. Selon le département américain de l'agriculture, elle devrait accroître de plus de 50 % ses importations de soja d'ici à 2020.

Premier partenaire commercial du Brésil, la Chine lui achète surtout trois matières premières, le minerai de fer, le pétrole et le soja, qui représente un quart de ses importations. Les Brésiliens s'inquiètent de ce déséquilibre des échanges, de type « néocolonial », où Pékin ne leur vend, en retour, que des produits industrialisés.

Ce risque accru de dépendance envers la Chine explique, parmi d'autres raisons, que la présidente Dilma Rousseff cherche à se rapprocher des Etats-Unis, qui furent, jusqu'à il y a peu, le premier partenaire du Brésil. Mais, pour ce dernier, la voie est étroite. « La Chine est à la fois une chance et une menace, résume Sergio Amaral, président du conseil patronal Brésil-Chine. Nous devrons être précautionneux, sans devenir protectionnistes.

Jean-Pierre Langellier

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jeudi 14 avril 2011

Les Brics en sommet célèbrent leur montée en puissance - Arnaud de La Grange


Le Figaro, no. 20745 - Le Figaro, jeudi, 14 avril 2011, p. 8

Le Brésil, la Chine, l'Inde, la Russie et l'Afrique du Sud peinent cependant à masquer leurs divergences.

Ambiance balnéaire, mais pas forcément idyllique aujourd'hui pour les grands « émergents ». Les pays Brics, le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine, rejoints pour la première fois par l'Afrique du Sud, tiennent sommet sur l'île chinoise de Hainan. Une réunion censée consacrer la montée en puissance de ce groupe, pour faire pièce aux nations occidentales. Mais les divergences d'intérêts - politiques comme économiques - tracent de sérieuses limites à l'exercice.

Au bord des plages de Sanya, destination à la mode des riches Chinois, le président Hu Jintao veut conforter le rôle leader de la Chine pour les pays émergents. Et il entend bien ne pas laisser dériver les débats. Le champ de la rencontre couvre le commerce, la finance et la sécurité, avec notamment l'évocation du conflit libyen. En revanche, le grand sujet qui fâche, celui de la sous-évaluation du yuan, ne devrait pas être abordé. Pas plus que celui de la réforme du Conseil de sécurité de l'ONU. « Ce n'est pas le forum approprié pour évoquer ces questions », a expliqué Wu Hailong, assistant du ministre chinois des Affaires étrangères. À l'évidence, certains hôtes du sommet, Brésil en tête, devraient être frustrés.

L'acronyme Bric a été créé par Goldman Sachs en 2001 pour éveiller l'attention sur quatre grandes économies en développement. Le premier sommet s'est tenu en 2009 en Russie. Rejoint par Pretoria, le groupe compte aujourd'hui pour 40 % de la population de la planète, 18 % de son commerce et environ 40 % de sa croissance. Selon le Fonds monétaire international, ce dernier chiffre devrait même atteindre plus de 60 % en 2014.

Mais les grandes ambitions de solidarité « Sud-Sud » viennent buter sur la réalité des tensions bilatérales, économiques comme politiques. Il y a d'abord des disparités structurelles. L'économie chinoise représente environ trois fois celle du Brésil, quatre fois celle de l'Inde ou la Russie et seize fois celle de l'Afrique du Sud. Des systèmes démocratiques, même brouillons, fraient avec des modèles plus autoritaires. Les prises de position internationales diffèrent. À la différence des quatre autres membres, l'Afrique du Sud a ainsi voté la résolution de l'ONU ouvrant la voie aux bombardements en Libye. Sur la revendication d'un siège permanent au Conseil de sécurité par le Brésil et l'Inde, la Russie est beaucoup plus réceptive que ne l'est la Chine.

Secrétariat permanent

Mais les déficits commerciaux et la question de la monnaie chinoise restent le sujet majeur de friction, notamment entre la Chine, d'un côté, l'Inde et le Brésil, de l'autre. La nouvelle présidente brésilienne Dilma Rousseff, dont c'est la première grande sortie internationale et qui en a profité pour faire une visite bilatérale à Pékin, est soumise à forte pression intérieure pour ferrailler avec ses hôtes.

Un temps aligné sur la Chine dans la « guerre des monnaies », le Brésil s'en démarque de plus en plus en se plaignant du faible niveau du yuan. Pour calmer le jeu, la présidente brésilienne a pu annoncer hier la signature d'une vingtaine d'accords, dont la vente de 35 avions Embraer et un projet d'investissement de 12 milliards de dollars de Foxconn, qui assemble notamment l'iPad.

À l'aune des deux sommets précédents, celui de Hainan devrait se résumer à des déclarations assez plates sur la gouvernance mondiale ou le développement durable. Même si le symbole reste fort. Et s'il pourrait être décidé de doter le groupe d'un secrétariat permanent.

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Le Brésil tente de rééquilibrer sa relation commerciale avec Pékin


Les Echos, no. 20912 - International, jeudi, 14 avril 2011, p. 7

Dilma Rousseff, chef de l'Etat brésilien, a signé à Pékin une série de contrats visant à soutenir la montée en gamme de l'industrie brésilienne.

La méthode aurait-elle payé ? Dilma Rousseff, présidente du Brésil, n'avait pas caché, depuis son arrivée au pouvoir, son exaspération devant la sous-évaluation du yuan, d'autant que le real brésilien est actuellement fort. Mais, face à un pays qui est devenu le premier partenaire commercial du Brésil l'année dernière, détrônant les Etats-Unis, le chef de l'Etat brésilien a préféré, lors de sa visite à Pékin, laisser de côté ce sujet extrêmement sensible en Chine. La vingtaine de contrats signés sur le sol chinois, qui vont de la défense à l'agriculture en passant par les projets d'infrastructures liés à l'organisation des jeux Olympiques de 2016, donnent à penser que les autorités chinoises ont apprécié cette volonté d'arrondir les angles.

Message retenu

Accompagnée par 250 hommes d'affaires, Dilma Rousseff avait mis l'accent sur la nécessité de rééquilibrer la relation commerciale bilatérale, qu'on peut aujourd'hui résumer par la formule « matières premières contre produits élaborés ». « Le Brésil - et, j'en suis convaincu, la Chine également -veut entamer une nouvelle phase dans nos relations, effectuer un saut qualitatif dans notre modèle de coopération », a-t-elle expliqué. Pékin semble avoir retenu le message, puisque l'avionneur brésilien Embraer s'est vu commander 35 avions E190 - d'une centaine de places -pour un prix catalogue d'environ 1,4 milliard de dollars. Embraer a surtout signé un accord pour produire des jets privés sur le sol chinois, une demande de longue date du Brésil à laquelle Pékin n'a toutefois donné qu'à moitié satisfaction, puisque l'E190, en revanche, ne sera pas produit localement.

Dilma Rousseff s'est également félicitée du fait que le groupe taïwanais Foxconn, premier fabricant mondial de composants d'ordinateurs, réfléchirait actuellement à un investissement sur le sol chinois d'une valeur de 12 milliards de dollars. Foxconn n'a pas commenté cette information. De son côté, l'ambassadeur du Brésil en Chine, Clodoaldo Hugueney, a annoncé que Huawei et ZTE, groupes de télécommunications chinois, pourraient investir au total 500 millions de dollars dans un centre de recherche au Brésil. Là encore, aucune confirmation côté chinois.

G.Grésillon

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Foxconn, le fabricant de l'iPad, est prêt à investir 12 milliards de dollars au Brésil

Les Echos, no. 20912 - High-tech & Médias, jeudi, 14 avril 2011, p. 22

Le taïwanais négocie un projet d'investissement de 12 milliards de dollars sur cinq ans. Evoqué lors de la visite de la présidente brésilienne Dilma Rousseff à Pékin, celui-ci prévoit la construction d'une usine d'écrans numériques.

Le montant est impressionnant. Douze milliards de dollars sur cinq ans. Terry Gou, le patron de Foxconn, vient de dévoiler son projet aux autorités brésiliennes, en vue, notamment, de la construction d'une usine d'écrans numériques à cristaux liquides pour ordinateurs et tablettes. Il s'agirait de la première installation du genre dans l'hémisphère Sud, selon les autorités brésiliennes, tout le matériel étant jusqu'à présent importé de Chine, du Japon et de la Corée du Sud. De surcroît, le fabricant taïwanais s'engagerait à assembler au Brésil toute une gamme de produits high-tech, . A la clef, la création de 100.000 emplois, assure Foxconn, dont 20.000 postes d'ingénieurs. Le groupe dirigé par Terry Gou dispose déjà de cinq unités d'assemblage au Brésil, et il laisse entrevoir maintenant les contours d'une « ville numérique » dans ce pays pour accueillir ce projet. Foxconn ne détaille pas pour l'instant la répartition de ses investissements.

Un saut qualitatif pour le pays

Mais son plan répond aux attentes politiques du Brésil, qui souhaite privilégier la production locale plutôt que l'importation de produits de haute technologie, comme les écrans numériques (à eux seuls, ces derniers auraient coûté l'an dernier 3 milliards de dollars au pays). Le Brésil ne recherche « pas seulement des transferts de technologie, a souligné la présidente, Dilma Rousseff, lors de sa visite d'Etat en Chine, mais des mécanismes conjoints de recherche technologique qui permettent de mettre au point des produits légitimement binationaux ».

Toutefois, les obstacles sont de taille. Les exonérations fiscales peuvent éventuellement convaincre certains investisseurs récalcitrants de venir au Brésil, mais il faudra renforcer les réseaux de fibre optique et la logistique pour écouler la production, comme le reconnaît le ministre brésilien de la Science et de la Technologie, Aloizio Mercadante. Le manque de main-d'oeuvre qualifiée paraît être également un sérieux handicap. La Banque nationale de développement brésilienne pourrait être appelée à financer une partie du projet, jugé stratégique.

Dans un premier temps, Foxconn devrait d'abord assembler les iPad d'Apple au Brésil avant la fin de l'année, selon les anticipations d'Aloizio Mercadante. Le taïwanais dispose d'ores et déjà d'un beau parc au Brésil, où il a investi 700 millions de dollars en cinq ans, et d'un large éventail de clients. Au-delà d'Apple, il assemble des ordinateurs pour le compte de HP depuis 2007, de Dell et, plus récemment, des portables de la ligne Vaio de Sony à Jundiai, près de São Paulo. Il produit en outre des téléphones mobiles pour Motorola et Sony Ericsson dans son usine d'Indaiatuba, également dans l'Etat de São Paulo. Depuis la zone franche de Manaus, en Amazonie, Foxconn assemble et distribue des appareils photo numériques Sony et des téléphones Nokia. La production locale d'écrans numériques serait un saut qualitatif important.

Il a par ailleurs, annoncé un nouvel investissement de 200 millions de dollars dans un centre de R&D au Brésil. Huawei a aussi dévoilé un plan de 350 millions de dollars sur dix ans. De quoi alimenter les ambitions du Brésil de moderniser son parc de haute technologie et de ne pas demeurer une simple plate-forme pour le montage de composants importés.

THIERRY OGIER

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lundi 11 avril 2011

Rencontre au sommet entre le Brésil et la Chine - Thierry Ogier

Les Echos, no. 20909 - Dernière, lundi, 11 avril 2011, p. 18

Si je vois Obama, je dois aussi voir les Chinois », avait enjoint Dilma Rousseff à ses conseillers après avoir reçu l'invitation du président américain. Chose dite, chose faite : la présidente brésilienne se retrouve cette semaine à Pékin.

La Chine est devenue le principal partenaire commercial du Brésil, tout comme le premier investisseur étranger direct, loin devant les Etats-Unis. Les échanges bilatéraux se sont accélérés vertigineusement, passant en dix ans de quelque 2 milliards de dollars à 56 milliards de dollars. La balance penche pour l'heure en faveur du Brésil, qui a dégagé un excédent d'un peu plus de 5 milliards de dollars l'an dernier.

Mais il n'y pas que des motifs de satisfactions. Dilma Rousseff constate que les matières premières ont une présence écrasante au sein des exportations brésiliennes (87 %), et que cela n'est pas très bon pour l'avenir. Les rares industriels qui ont misé sur la Chine, comme l'avionneur Embraer ou le fabricant de bus Marcopolo, rencontrent de multiples difficultés pour développer leurs opérations dans ce pays. A l'inverse, les Chinois s'enhardissent. Après avoir accordé des financements à la société pétrolière Petrobras, la Chine, par l'intermédiaire de Sinopec, a racheté 40 % des participations de Repsol dans de nombreux champs de pétrole au Brésil. Même démarche effectuée par Sinochem, autre entreprise publique chinoise, auprès de Statoil. Des investissements de plus de 10 milliards de dollars. Les automobilistes brésiliens s'étonnent aussi de voir circuler de plus en plus de modèles de marques chinoises, comme Chery ou Jac Motors.

Il y a donc du grain à moudre. Mais comment s'y prendre ? Dilma Rousseff va t-elle sortir ses griffes en Chine ? Ses diplomates lui recommandent le plus grand doigté.

Sur le terrain des droits de l'homme, on l'attend aussi au tournant. Elle qui, contrairement à son prédécesseur Lula, a clairement condamné les violations des droits de l'homme en Iran, saura-t-elle trouver les mots justes sur un sujet qui fâche à Pékin ?

Thierry Ogier

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vendredi 18 mars 2011

ANALYSE - Le Brésil face au spectre de la surchauffe - Thierry Ogier

Les Echos, no. 20893 - Idées, vendredi, 18 mars 2011, p. 20

Le Brésil est-il (enfin) devenu un champion de la croissance ? En affichant une performance de 7,5 % en 2010, le géant latino-américain rejoint le peloton de tête des pays émergents dynamiques. Une croissance tirée par la Chine, devenue le premier partenaire commercial du Brésil, la flambée des cours des matières premières, la consommation des ménages (grâce à une classe moyenne en mouvement), mais aussi par la forte progression des investissements.

Pour les plus optimistes, il s'agit de l'héritage de Lula au terme de huit ans de pouvoir. D'autres rappellent toutefois qu'il y a un effet de rattrapage après la récession mondiale (le produit intérieur brut du Brésil avait reculé de 0,6 % en 2009), et que la dauphine de Lula, Dilma Rousseff, installée aux commandes depuis le 1er janvier, doit maintenant s'employer à contrôler les dérapages.

Dominique Strauss-Kahn l'a joliment dit, lors de son récent passage à Brasilia, après des entretiens avec le ministre des Finances, Guido Mantega, et la présidente. « 7,5 % de croissance - du jamais-vu depuis vingt-cinq ans -, c'est fantastique ! » Mais, parfois, il faut savoir lever le pied, recommande le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), « au risque de rentrer dans le mur ».

Le mur, déjà ? C'est que, en dépit de la bonne performance des entreprises et des niveaux record des investissements à long terme, les signes de surchauffe commencent à s'accumuler et se traduisent par une hausse des prix plus rapide que prévue. L'inflation a atteint 6 % en rythme annuel. Même si elle demeure dans les limites du tolérable (selon le système de ciblage de l'inflation adopté par le Brésil, la banque centrale bénéficie d'une certaine marge de tolérance), la hausse des prix au consommateur s'éloigne dangereusement de l'objectif officiel fixé à 4,5 %.

On est encore certes loin du spectre de l'hyperinflation qui ravageait totalement l'économie brésilienne il y a encore moins de vingt ans. Mais l'alerte est suffisamment sérieuse. Certes le phénomène n'est pas seulement made in Brazil (la flambée du cours des matières premières et des produits alimentaires n'est pas de son ressort), mais il contient tout de même des éléments propres au pays. Car c'est bien le gouvernement du Brésil qui a stimulé la consommation interne, le crédit et les dépenses publiques - tout d'abord pour contrecarrer les effets de la crise, puis pour préparer le terrain en vue des élections d'octobre dernier. En quelques mois, la politique économique a ainsi perdu son caractère « anticyclique » pour gagner une allure « procyclique ». Avec le vent dans le dos, la croissance a ainsi atteint une vitesse de croisière. Et malgré la forte progression de la formation brute de capital fixe l'an dernier (+ 21 % en 2010), le taux d'investissement demeure trop faible (18,4 % du PIB) pour améliorer la productivité et élever le PIB potentiel de manière significative. Sans cela, une croissance à la chinoise, ou même à l'indienne, demeure hors de portée.

Dominique Strauss-Kahn estime que le Brésil d'aujourd'hui est bien à l'image des défis auxquels sont confrontés les marchés émergents - ce qui, en soi, constitue un progrès, car le géant latino-américain restait souvent à la traîne par le passé. Contrer les pressions inflationnistes, d'une part, et gérer les difficultés liées à l'afflux massif de capitaux... Pas facile à concilier, lorsque le principal instrument de politique monétaire, la hausse des taux d'intérêt, contribue justement à attirer les capitaux et à apprécier la devise brésilienne, le real.

Officiellement, il est toujours question de continuité, sur la lancée des deux mandats de Lula. Mais, dans les faits, Dilma Rousseff tente de procéder à un recadrage de la politique économique. En deux mots, il s'agit d'éviter que la politique monétaire de la banque centrale tire dans un sens, lorsque la politique budgétaire tire dans l'autre, comme cela avait souvent été le cas sous le gouvernement précédent.

A cette fin, le Brésil vient de dévoiler un programme de rigueur budgétaire, avec des coupes de près de 22 milliards d'euros. Coupes virtuelles, dans une certaine mesure, puisqu'elles ont été calculées sur la base des dépenses prévues pour 2011, et non à partir de celles effectuées au cours de l'an dernier. Mais les dépenses publiques augmenteront à un rythme inférieur à la croissance du PIB. Ce qui, du point de vue des économistes qui se lamentent de la perte de crédibilité de la politique budgétaire au cours des dernières années, est toujours bon à prendre.

Par ailleurs, la banque centrale n'a pas renoncé à la hausse des taux directeurs (déjà relevés à deux reprises cette année, sous la présidence d'Alexandre Tombini), mais elle a aussi tiré de son arsenal des instruments de contrôle quantitatifs, des mesures dites de « prudence macroéconomique », afin de contrôler l'offre de crédit et d'éviter l'apparition de bulles. Si la stratégie porte ses fruits, la banque centrale pourrait être en mesure d'inverser la tendance et de desserrer la politique monétaire avant la fin de l'année, comme le souhaite le ministère des Finances. En offrant ainsi un certain répit sur le front des taux de change.

Toujours est il que le nouvel équilibre est instable. Dominique Strauss-Kahn a certes considéré que les critiques émises il y a quelques mois par le FMI envers la « detérioration budgétaire » au Brésil n'étaient désormais plus d'actualité. Toutefois, le gouvernement brésilien vient également de procéder à une nouvelle injection de 24 milliards d'euros dans les caisses de la banque de développement (BNDES), qui accorde des prêts à taux bonifié. Une mesure jugée stratégique par le gouvernement (qui a déjà transféré quelque 100 milliards d'euros du Trésor vers la BNDES depuis 2009) pour soutenir l'investissement, mais critiquée par de nombreux économistes en raison de son impact budgétaire.

Aussi importantes soient-elles, ces questions de réglage ne doivent pas faire oublier le chemin parcouru par le Brésil en moins d'une génération. Les problèmes actuels sont avant tout de « bons problèmes », au regard des polémiques d'antan sur la dette et des rapports épineux avec les créanciers.


Thierry Ogier est le correspondant des « Echos » à São Paulo.

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mercredi 16 mars 2011

ANALYSE - Le Brésil et la Chine, rivaux et partenaires - Jean-Pierre Langellier


Le Monde - Analyses, mercredi, 16 mars 2011, p. 22

Parmi les quatre fameux BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), deux d'entre eux, le Brésil et la Chine, ont des relations économiques et financières florissantes, à la fois complémentaires et asymétriques. Mutuellement dépendants, ces deux géants deviennent autant rivaux que partenaires. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. La Chine est le premier fournisseur et client du Brésil, dont elle alimente 14 % des échanges. En 2010, le Brésil a augmenté de 60 %, en valeur, ses achats en Chine et de 46 % ses ventes. La balance commerciale est favorable au Brésil, d'environ 5 milliards de dollars. La Chine est le premier acheteur de minerai de fer, de soja et de pétrole (+ 125 % en 2010) brésiliens.

La Chine ne se contente pas d'acheter au Brésil. Elle y est devenue le premier investisseur direct étranger. L'an dernier, ses entreprises d'Etat ont engagé 17 milliards de dollars (12 milliards d'euros) dans des acquisitions totales ou partielles, notamment dans l'énergie, comme l'achat de 40 % de Repsol Brésil par le premier raffineur chinois Sinopec. La Chine lorgne aussi sur les terres agricoles, dans un pays immense qui n'exploite qu'un huitième de ses surfaces cultivables.

Le courant d'échanges Chine-Brésil n'est pas un long fleuve tranquille. D'abord parce sa charge est déséquilibrée : le Brésil fournit à la Chine presque exclusivement des produits de base, alors que cette dernière lui vend des biens manufacturés. Le Brésil demande une correction de cette relation « néocoloniale ». En investissant massivement au Brésil, la Chine commence à y créer de la richesse et de l'emploi.

Ensuite, parce que le Brésil subit, comme tout le monde, les effets de la sous-évaluation du yuan, conjuguée, dans son cas, à une surévaluation de sa propre monnaie, le real, par rapport au dollar auquel la monnaie chinoise est attelée. La valeur du yuan sera au menu du voyage à Pékin de Dilma Rousseff, à la mi-avril, sa première visite officielle en dehors de l'Amérique du Sud. Mais Brasilia ne souhaite pas en faire un cheval de bataille antichinois.

Pourtant, les produits chinois inondent le Brésil. Cette vague déferlante frappe violemment l'industrie locale, non seulement dans l'électronique, le textile, la chaussure ou les jouets, mais aussi dans les machines et les équipements lourds. En 2004, la Chine n'occupait que 2 % de ce marché, elle en possède aujourd'hui 40 %.

Une récente enquête du patronat brésilien recense les dégâts. Une entreprise brésilienne sur quatre souffre de la concurrence chinoise. Près de la moitié d'entre elles ont cédé des marchés aux firmes chinoises au Brésil même, et deux sur trois à l'international. La métallurgie et le textile sont les zones les plus sinistrées.

« Tout cela se passe sous notre barbe », pestait déjà l'ex-président Lula. Sa dauphine multiplie les réunions de cabinet consacrées au « problème chinois ». Mais le Brésil ne peut transformer la Chine en bouc émissaire de ses propres faiblesses. S'il aimerait lui vendre davantage de produits à forte valeur ajoutée, c'est plus facile à dire qu'à faire. Au-delà du taux de change qui pénalise ses exportations, le Brésil souffre, face à la Chine, d'une série de handicaps, qui, en s'additionnant, génèrent ce qu'on appelle communément « le coût Brésil » : des voies routières insuffisantes ou mal entretenues, des ports et des aéroports saturés, une législation du travail protectrice mais rigide, une fiscalité lourde et complexe, une corruption endémique.

L'ambassadeur chinois à Brasilia, Qiu Xiaoqi, conseille aux industriels brésiliens de « renforcer leur compétitivité ». Et pour le patron de la chambre de commerce Brésil-Chine, Tang Wei, « les prix brésiliens ne sont concurrentiels dans aucune partiedu monde ». Pékin se plaint de payer au prix fort les matières premières brésiliennes, en premier lieu le minerai de fer produit par Vale, numéro un mondial du secteur, et parle d'abus de « position dominante ».

Luo Bing Sheng, l'un des patrons chinois du secteur, annonçait récemment que son industrie voulait produire plus au Brésil pour négocier en meilleure posture les prix du minerai. Soucieuse de moins dépendre de son fournisseur, la Chine a déjà légèrement réduit le volume de ses achats, et elle développe son implantation ailleurs, notamment en Afrique.

Le Brésil se plaint aussi. Il déplore qu'au nom de la protection d'intérêts prétendument stratégiques la Chine limite, par exemple, la capacité de production de son avionneur Embraer. Il dénonce des pratiques commerciales déloyales, comme la « triangulation » qui permet à la Chine de vendre en Amérique du Sud des produits affublés de faux certificats d'origine.

Au-delà du commerce, Brasilia souhaite nouer avec Pékin un partenariat global et une coopération bilatérale à long terme dignes de deux colosses émergents. En attendant, le Brésil refuse d'honorer la promesse de Lula, en 2004, de concéder à la Chine le statut d'une « économie de marché » qui lui permettrait d'échapper aux mesures antidumping auxquelles recourt son partenaire. Pékin juge cet atermoiement « lamentable ». Sur l'échiquier planétaire, les futures parties seront serrées entre ces deux nouveaux grands.

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mardi 18 janvier 2011

Agrocarburants contre agriculture au Brésil - Nieves López Izquierdo


Manière de voir, no. 115 - Batailles pour l'énergie, mardi, 1 février 2011, p. 89

Par Nieves López Izquierdo,
Architecte et géographe.

De vastes étendues de la forêt amazonienne disparaissent chaque année pour laisser place à l'agriculture ou à l'élevage. Mais l'évolution du marché énergétique mondial pousse les producteurs à troquer la production de nourriture contre celle du biodiesel.

Le biodiesel fabriqué à partir des fèves de soja et l'éthanol de canne à sucre constituent au Brésil les deux principaux combustibles d'origine agricole (voir cartes page 87), même si le plan national d'agro-énergie 2006-2011 prévoyait de promouvoir d'autres sources, comme la biomasse forestière et les déchets issus des plantations et de l'élevage. L'élaboration de cet agrocarburant sur la base de plantes telles que le ricin, le tournesol et le palmier à huile, cultivées dans le cadre d'exploi-tations familiales, avait été vantée comme un projet défendable sur le plan environnemental et favorisant l'intégration sociale. La majeure partie du biodiesel brésilien provient pourtant du soja, dont la production se trouve aux mains de grands propriétaires terriens et le marché sous le contrôle de multinationales. Jusqu'à présent, les actions du gouvernement visant à inverser la tendance se sont révélées très insuffisantes et la durabilité du secteur agroénergétique demeure à prouver.

Depuis le début des années 1990, la demande grandissante en fourrage de soja, au niveau mondial, a incité à développer de façon spectaculaire cette culture. L'augmentation - et même l'explosion, en ce qui concerne la Chine - de la consommation de viande a entraîné une hausse des besoins en nourriture pour bétail. La trituration des graines de soja ne permet cependant pas seulement de transformer environ 80 % du volume considéré en alimentation animale et le reste en huile, puisque de nombreuses applications commerciales ont été imaginées pour ce dernier dérivé : on en extrait l'huile de soja raffinée à usage culinaire, mais aussi pour fabriquer de la graisse hydrogénée, de la margarine, de la lécithine, des colorants, des cosmétiques, des médicaments - et à présent du biodiesel (1).

En quelques années, le Brésil est devenu le deuxième producteur et exportateur de soja dans le monde, derrière les Etats-Unis : la superficie servant à cette culture industrielle - qui a été introduite au cours de la décennie 1960 dans l'Etat du Rio Grande do Sul - a connu une expansion quasi ininterrompue à partir des années 1980, occupant de vastes zones de cerrado (2) et progressant rapidement vers le nord et la forêt amazonienne.

Avec l'arrivée de la biotechnologie et du soja Roundup Ready (RR) créé par Monsanto (3) - multinationale spécialisée en biotechnologie végétale et commercialisant entre autres des semences trans-géniques -, le milieu de la décennie 1990 marque le début d'une nouvelle ère dans toute l'Amérique du Sud. L'extension des champs de soja s'accé-lère dans l'ensemble du Cône sud (4) après 1996, année où l'Argentine autorise l'utilisation des cultures transgéniques. Les graines de soja génétiquement modifiées sont alors introduites de façon clandestine depuis ce pays dans les Etats voisins.

En 2004, une publicité de Syngenta (5) délimite sur une carte la "République unie du soja", qui rassemble certaines régions de l'Argen-tine, de l'Uruguay, du Paraguay et du Brésil dans une union métaphorique forgée par la présence d'une culture spécifique - et de multinationales - et prenant la place des Etats-nations (6).

Le nouveau modèle de production du soja repose sur les mêmes bases que la "révolution verte" : monoculture, utilisation intensive d'intrants agrochimiques, industrialisation de l'agriculture, dépendance vis-à-vis des multinationales et des cultures d'exportation. Il s'est imposé grâce au "pack" biotechnologique comprenant des graines de soja transgéniques RR, des herbicides à base de glyphosate et la technique du semis direct. Mais deux autres facteurs ont joué un rôle décisif dans le déploiement de cette production à grande échelle.

D'une part, l'importance des investissements exigés par l'industrialisation de l'agriculture, car le coût des produits phytosanitaires permettant d'obtenir un plein rendement de la machine productive ne rend la culture du soja rentable qu'à cette condition. Parallèlement à l'avancée des champs s'est de ce fait mis en place un système agro-industriel complexe qui mêle multinationales du secteur agrochimique, instituts de recherche opérant dans les champs de la génétique et des biotechnologies, exploitations agricoles et entreprises d'autres secteurs industriels, et établissements bancaires. Les multinationales présentes sur le territoire brésilien, comme Bunge, Cargill, Archer Daniels Midland (ADM) et Louis Dreyfus, ainsi que quelques grosses entreprises locales comme Amaggi gèrent environ le tiers de la production nationale de soja - notamment pour les phases de stockage, de traitement, de transport et de commercialisation sur les marchés mondiaux. Cette situation a de lourdes répercussions sur l'équilibre économique du secteur, sur le cours des produits et sur les prix finaux à atteindre pour que le commerce soit rentable. L'ensemble du processus se révèle presque toujours préjudiciable aux petits et moyens agriculteurs.

D'autre part, la faiblesse des infrastructures, qui rend les coûts du transport et de l'écoulement de la production très élevés, en comparaison avec les pays voisins. Le transport s'effectue pour l'essentiel par la route, la distance moyenne que parcourent les camions avoisinant les mille kilomètres, ce qui revient beaucoup plus cher que par le rail ou par les voies d'eau. En outre, le réseau routier est très mauvais, particulièrement dans l'intérieur du pays ; les réseaux ferroviaire et navigable sont presque inexistants, et les ports possèdent une très faible capacité d'écoulement des marchandises. Enfin, les moyens de stockage assez réduits pour la majorité des producteurs les forcent à travailler à flux tendus : ils vendent rapidement leur récolte, renonçant du même coup aux bénéfices liés à la spéculation sur le cours du soja. D'où l'enjeu crucial que constituent, pour définir les futurs axes d'expansion, les projets d'investissement dans des infrastructures visant à améliorer tant le transport de la marchandise sur le territoire brésilien que les structures de stockage et la capacité d'écoulement des ports.

Dans les années 1970, période durant laquelle l'Etat a encouragé les flux migratoires vers le Centre-Ouest, l'avancée du front agricole a commencé dans cette direction : par millions, des familles de petits agriculteurs du Sud sont parties coloniser les Etats du Mato Grosso, du Rondônia, de l'Acre, du Roraima et du Pará. La déforestation a autorisé l'élevage et l'agriculture sur les terres dégagées, selon une intensité qui dépendait principalement des fluctuations du marché agricole.

C'est d'ordinaire l'élevage qui a une incidence directe sur l'ouverture de nouveaux espaces : il "prépare" le terrain pour les cultures. C'est pendant cette période d'extension surtout que de nombreux champs de soja ont été plantés dans les zones intérieures du Mato Grosso sitôt après la phase de déforestation. Entre 2003 et 2005, ils se sont considérablement étendus dans les parties septentrionales de cet Etat et celles du sud du Pará ; et, selon le rapport "Eating Up the Amazon" de Greenpeace International, elle a représenté durant l'année 2005 la première menace pour la forêt amazonienne.

Le second front pionnier agricole a progressé en suivant les axes empruntés par le précédent ; il s'est caractérisé par le défrichement illégal, l'occupation de nouvelles zones de forêt et de cerrado, et la présence toujours plus marquée des multinationales. Celles-ci ont financé la construction d'autres infrastructures - routes, entrepôts, centres de tri - et garanti l'achat des denrées agricoles.

Au cours de la période 1994-2004, le commerce mondial de soja a doublé. 70 % des exportations en plus étaient destinées à la Chine, où la production totale de viande est passée de quarante-cinq millions à soixante-quatorze millions de tonnes dans le même temps, générant une forte demande en fourrage. L'Argentine et le Brésil ont promptement répondu à cette nouvelle opportunité de marché, fournissant à eux deux plus des deux tiers des exportations mondiales supplémentaires.

Les Etats brésiliens du Mato Grosso, du Goiás et du Mato Grosso do Sul ont respectivement multiplié par deux leurs surfaces consacrées au soja entre 1999 et 2000, puis entre 2004 et 2005, avec un ajout global de cinquante-quatre mille kilomètres carrés. Le taux annuel de déforestation dans l'Amazonie entre 2000 et 2005 (vingt-deux mille quatre cents kilomètres carrés), qui a été de 18 % supérieur à celui des cinq années précédentes (dix-neuf mille kilomètres carrés), s'explique en partie par l'accroissement des zones agricoles (7).

De fortes pressions internationales ont conduit l'Association brésilienne des industries des huiles végétales (Abiove) et l'Association nationale des exportateurs de céréales (ANEC) à signer, en 2006, un "moratoire sur le soja" par lequel elles s'engageaient à ne pas vendre de produits issus de zones récemment déboisées en Amazonie, ou provenant d'entreprises dans lesquelles des cas d'esclavage avaient été signalés. Deux ans après, Greenpeace a salué le résultat de cette initiative : elle a contribué à rendre l'industrie du soja plus respectueuse de la forêt et des droits des travailleurs. Toutefois, le ralentissement du taux de déforestation depuis 2004, "annus horribilis", est plutôt à mettre au "crédit" de l'évolution du marché mondial ; et, d'après les estimations, la superficie cultivée en soja va encore augmenter, dynamisée par un marché des agrocombustibles en plein essor (8).

La production du biodiesel (comme celle de l'éthanol) a été programmée au Brésil il y a trente-cinq ans, mais il est longtemps resté cantonné au domaine de la recherche universitaire et scientifique. La création, en 2003, d'un groupe de travail interministériel chargé d'étudier le recours possible aux huiles végétales comme source alternative d'énergie a toutefois changé la donne. En décembre 2004 a été lancé le plan national pour la production et l'usage du biodiesel (PNPB), qui se fixait comme axes principaux l'intégration sociale par le biais de l'agriculture familiale, la durabilité de l'environnement et la viabilité économique.

Le gouvernement brésilien a imposé que du biodiesel soit mélangé au diesel fossile selon un pourcentage obligatoire, palliant ainsi l'écart de prix en faveur du carburant conventionnel. Cette mesure est entrée en vigueur en janvier 2008, avec un quota exigé de 2 % de biodiesel qui a crû progressivement jusqu'à 4 %, et qui atteindra 5 % en 2010 - la plupart des véhicules sont équipés de moteurs pouvant tourner avec un mélange polycarburant ("flex-fuel"). Le secteur privé y a réagi en investissant aussitôt dans les infrastructures servant à fabriquer ce combustible. En 2009, quatorze usines sont venues s'ajouter aux cinquante et une que comptait déjà le Brésil, portant la capacité de production à quatre milliards de litres par an - pour des besoins annuels évalués à environ mille sept cents millions de litres, après le passage à 4 % du quota de biodiesel obligatoire. Trente-cinq autres installations sont à l'étude au ministère des mines et de l'énergie, et seront construites dans les années à venir (9).

L'intégration sociale et le soutien à l'agriculture familiale ont quant à eux été encouragés par l'instauration d'un "label du combustible social". Le ministère du développement agraire délivre ce certificat aux industriels du biodiesel fournissant une assistance technique aux petits agriculteurs pour la production des oléagineux et leur en achetant au moins le tiers. Le label est une condition indispensable pour avoir accès aux exonérations d'impôt instituées par le PNPB. Néanmoins, la politique d'allégement fiscal s'est révélée très insuffisante pour inciter les agriculteurs familiaux à faire pousser du ricin dans le Nord-Est ou des palmiers à huile dans le Nord ; et elle a en revanche renforcé la culture industrielle du soja dans le Centre-Ouest (10).

La production totale de biodiesel au Brésil a évolué de près de sept cents mètres cubes en 2005 à plus d'un million et demi en 2009 (11). Entre 70 et 85 % de cette hausse, selon le mois et le cycle de récolte considérés, sont dus à l'huile de soja ; les pourcentages restants, à la graisse bovine (de 10 à 20 %) et à l'huile de coton (de 1 à 6 %). La fabrication - envisagée dans le PNPB - de biodiesel à partir du ricin, du palmier à huile, du tournesol et du colza n'existe pour le moment pratiquement pas.

La chaîne brésilienne de culture du soja, extrêmement structurée, résulte de plus de quarante ans de recherche, d'investissement et de développement du marché. Le dixième des récoltes suffirait à satisfaire les besoins internes du pays en biodiesel, si celui-ci était composé uniquement à partir du soja. De plus, dans leur grande majorité, les usines réalisant le nouveau carburant sont situées, de manière stratégique, dans les principales zones où se cultive cette plante ; et plusieurs projets ayant pour finalité d'améliorer l'organisation des transports dans le Centre-Ouest, qui fournit la moitié de la production nationale de soja, sont en passe d'être approuvés.

Enfin, les multinationales agro-industrielles, qui se partagent l'Amérique du Sud avec les grosses sociétés minières et pétrolières, se regroupent actuellement pour former un système intégré : "Une stratégie régionale et un projet d'intégration des grandes entreprises sont en train d'être mis en place. La domination territoriale s'exprime à travers l'expansion de la monoculture et la réalisation d'axes logistiques d'écoulement vers les ports (12)."

Au second semestre de l'année 2008, la crise de la finance mondiale a entraîné une diminution considérable des crédits accordés aux agriculteurs, et enterré les prévisions optimistes portant sur la récolte 2008-2009. Cependant, la plupart des investissements prévus pour développer le secteur du biodiesel ont été reconduits pour l'année 2009.

Cette importante mobilisation de capital s'explique partiellement par le niveau d'attente très élevé dû à l'ouverture du marché mondial au carburant brésilien, encore peu exporté. Le gouvernement du président Luiz Inácio Lula da Silva a signé une série d'accords bilatéraux, principalement avec les Etats-Unis et l'Union européenne, avec pour objectif d'étendre les exportations. Si ces accords se concrétisent, son pays sera bientôt le principal fournisseur d'agrocombustibles au niveau international.

Quoique l'essor actuel du soja au Brésil ne soit pas dû au biodiesel, celui-ci représente donc un élément important pour son marché déjà florissant au plan international, par les perspectives très prometteuses qu'il offre sur la nouvelle scène énergétique mondiale. Si le soja occupe aujourd'hui une place centrale dans l'économie du pays, il n'en appartient pas moins à un secteur qui engendre de graves problèmes au point de vue social et environnemental.

Le renforcement de l'agriculture familiale et de l'exploitation durable du territoire que recherche le PNPB passe par la diversification des cultures, et en particulier par la promotion des plus adaptées à la petite production. Cela nécessite une réelle implication du gouvernement, qui doit engager des fonds spécifiques pour aider les producteurs familiaux et pour soutenir la recherche technologique. Or cette implication n'a jusqu'ici été que partielle, et les conditions extrêmement favorables accordées à l'industrie du soja au Brésil y ont encouragé la production de biodiesel à partir de cette seule culture. Sans rééquilibrage, les aspects positifs de cette production passeront au second plan.

Traduit de l'italien par Marion Lecoquierre.


(1) "Agronegócio e biocombustíveis : uma mistura esplosiva", Forum brésilien des ONG - organisations non gouvernementales - et mouvements sociaux pour l'environnement et le développement (FBOMS), 2006.
(2) Le Brésil est composé de sept biomes, ou ensemble d'écosystèmes terrestres caractérisés par des types de végétation de physionomie semblable. La savane tropicale la plus riche du monde par sa biodiversité, appelée cerrado, constitue l'un d'eux. S'étendant sur un peu moins de deux millions de kilomètres carrés, elle renferme un tiers de la biodiversité brésilienne, et 5 % de la flore et de la faune mondiales. Beto Ricardo et Maura Campanili (sous la dir. de), Almanaque Brasil socioambiental 2008, Instituto Socioambiental, São Paulo, 2007.
(3) Le soja RR est conçu pour résister aux fumigations d'herbicides au glyphosate - comme le Roundup, également breveté par Monsanto.
(4) Cette zone géographique comprend les pays d'Amérique du Sud se trouvant sous le tropique du Capricorne. Elle inclut l'Argentine, le Chili et l'Uruguay, des parties du Paraguay ainsi que les Etats méridionaux du Brésil - notamment le Rio Grande do Sul, Santa Catarina et São Paulo.
(5) Multinationale de l'agrobusiness spécialisée dans la vente de graines et de pesticides, ainsi que dans la recherche en génétique et en biotechnologie.
(6) Carlos Vicente, "La república unida de la soja. Crónica de un desastre anunciado", www.globalexchange.org, 22 octobre 2004. Food Crisis and the Global Land Grab, "Sudamérica en la mira de inversionistas agrícolas", http://farmlandgrab.org, 12 novembre 2010.
(7) Banque mondiale, "Rapport sur le développement dans le monde, 2008. L'agriculture au service du développement", Washington, octobre 2007.
(8) Javiera Rulli (sous la dir. de), Repúblicas unidas de la soja. Realidades sobre la producción de soja en América del Sur, Groupe de réflexion rural (GRR), 2007, http://lasojamata.iskra.net/es/republicasunidas
(9) Centro de Monitoramento de Agrocombustíveis (CMA), "O Brasil dos agrocombustíveis. Impactos das lavouras sobre a terra, o meio e a sociedade", ONG Repórter Brasil, 2009.
(10) Arnoldo Anacleto de Campos et Edna de Cássia Carmélio, "Construir a diversidade da matriz energética : o biodiesel no Brasil", dans Ricardo Abramovay (sous la dir. de), Biocombustíveis. A energia da controvérsia, Senac, São Paulo, 2009.
(11) Agence nationale du pétrole, du gaz naturel et des biocombustibles (ANP).
(12) Déclaration du Forum de résistance à l'agrobusiness, Bolivie, juin 2006.

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lundi 4 octobre 2010

Pétrole : la Chine avance ses pions au Brésil

Les Echos, no. 20776 - Industrie, lundi, 4 octobre 2010, p. 22

Les groupes pétroliers chinois multiplient les investissements stratégiques au Brésil, à l'image du premier raffineur asiatique Sinopec, qui va racheter 40 % de la filiale locale de l'espagnol Repsol. En mai, Sinochem avait déjà repris 40 % du site de Peregrino au norvégien Statoil. Ces opérations visent les gisements en eaux profondes découverts depuis 2007.

Pour étancher une soif énergétique toujours plus importante, les compagnies pétrolières de l'empire du Milieu multiplient les acquisitions à l'étranger, et notamment au Brésil. Ainsi, l'espagnol Repsol a-t-il annoncé vendredi avoir vendu 40 % de sa filiale brésilienne, Repsol Brasil, au numéro deux chinois Sinopec, par le biais d'une augmentation de capital de 7,1 milliards de dollars (5,2 milliards d'euros).

Le premier raffineur asiatique serait aussi candidat -de même que le troisième pétrolier chinois CNOOC -au rachat de certains actifs du groupe pétrolier et gazier brésilien OGX, rapportait Reuters mi-septembre. En mai, c'est le norvégien Statoil qui a annoncé la cession à la société publique chinoise Sinochem de 40 % du site de Peregrino pour 3,1 milliards de dollars (2,45 milliards d'euros). Ces opérations stratégiques visent les très importants gisements en eaux profondes découverts au large des côtes brésiliennes depuis 2007. L'alliance avec Sinopec doit permettre à Repsol Brasil de « faire face aux investissements nécessaires pour le développement complet de ses actifs brésiliens, notamment les découvertes dans les bassins pré-salins [situés sous une épaisse couche de sel] de Guará et Carioca », a indiqué le numéro un espagnol.

Cette association apporte aussi plus de « tranquillité financière » au groupe, qui veut investir 15 milliards de dollars au Brésil dans les dix prochaines années, a ajouté son directeur général des opérations, Miguel Martínez, à la chaîne espagnole CNN +. A l'issue de l'opération, qui doit encore être validée par les autorités de la concurrence, Repsol conservera 60 % de sa branche brésilienne, que l'opération valorise au total à 17,8 milliards de dollars. Cette dernière deviendra ainsi « une des entreprises énergétiques privées les plus importantes d'Amérique latine », se targue le pétrolier espagnol. Celui-ci estime qu'entre 1,1 et 2 milliards de barils sont récupérables dans le bassin de Guará, exploité au sein d'un consortium avec l'anglais British Gas et le brésilien Petrobras.

Fin 2009, ce dernier avait signé un accord pour un emprunt de 10 milliards de dollars auprès de la Chine, qui serait en passe de devenir le premier investisseur direct étranger au Brésil, selon le site d'information brésilien « G1 ».

Jessica Berthereau

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vendredi 7 mai 2010

PORTRAIT - Lula, champion du monde des présidents - Dominique Audibert

Le Point, no. 1964 - Monde, jeudi, 6 mai 2010, p. 54,55,56,57

Star. Il a fait entrer le Brésil dans la cour des grands et sa popularité est sans égale : 83 %.

C'est un petit livre qui fait bien rire les Brésiliens ces temps-ci. Son titre, « Jamais auparavant dans l'histoire de ce pays... », parodie la phrase favorite de Lula pour autocélébrer ses succès. L'auteur, Marcelo Tas, animateur d'un show télé satirique, y recense les plus belles perles du président brésilien. Voici Lula découvrant l'Antarctique à bord d'un navire de la marine nationale : « C'est le plus grand frigo que j'ai vu de toute ma vie ! » Une autre fois, voulant célébrer la révolution du wi-fi gratuit dans les favelas, il devient - involontairement ? - scabreux : « L'inclusion digitale est le mot le plus sexy de mon gouvernement. »

Les Brésiliens rigolent de bon coeur. Mais ils savent aussi que lorsque Lula répète pour la énième fois : « C'est la première fois dans l'histoire de ce pays...», il a souvent raison. C'est la première fois qu'un ouvrier métallurgiste, leader syndical de surcroît, est devenu président dans l'un des pays les plus inégalitaires du monde. Et qu'il s'apprête à quitter le pouvoir après deux mandats, en octobre, avec un taux de popularité de 83 %. C'est la première fois qu'on acclame son nom dans les favelas de Rio et à la Bourse de São Paulo, que le taux de pauvreté est passé d'un gros tiers à un petit quart de la population, que 40 millions de Brésiliens ont accédé à la fameuse classe C et intégré les classes moyennes. La première fois, encore, que sur les appuis-tête de la compagnie aérienne intérieure TAM on peut lire « Dans la prochaine décennie, le Brésil deviendra la 5e puissance mondiale ». Et, lorsque au sommet du G20 à Londres, en avril 2009, Barack Obama fonce vers le président brésilien les bras ouverts en s'exclamant « Voilà mon homme ! » c'est pour Lula et son pays la consécration internationale. Le « roi du Brésil », comme il s'est autoproclamé un jour sans complexe, est une star des estrades planétaires. Partout, on lui déroule le tapis rouge. Mais Lula garde son franc-parler. A Brasilia, en pleine crise financière, au côté de Gordon Brown qui encaisse sans broncher, il brocarde « la crise des banquiers blancs, blonds aux yeux bleus ». Il reçoit l'Iranien Mahmoud Ahmadinejad avec les honneurs à Brasilia et s'affiche à La Havane avec le frère Castro pendant que des dissidents politiques en grève de la faim meurent à petit feu.

Lula a peut-être pris un peu la grosse tête, mais devant les siens, chez lui, il reste tel qu'en lui-même. Le voici en visite à la Rocinha, à Rio. En plein coeur de la ville, c'est la plus grande favela d'Amérique du Sud, une cascade de bicoques de bric et de broc qui descend en amphithéâtre des collines de Gavea. Chemise en lin blanc, l'air d'un vieil oncle bienveillant retrouvant sa marmaille, Lula jubile. C'est son public, il est leur idole. Il embrasse les enfants comme du bon pain, fait la bise aux femmes, distribue force abraços aux hommes. Il signe à tour de bras les casquettes et les tee-shirts qu'on lui tend des premiers rangs, salue à la brésilienne les deux pouces levés, lance des clins d'oeil à de vieilles connaissances. Entre lui et eux, pas de chichis, pas besoin de conseillers pour communiquer avec les « vraies gens », car comme eux il a connu la misère.

Quand il se lève pour s'emparer du micro, fonçant comme un taurillon trapu d'un bord à l'autre de l'estrade, c'est la magie Lula qui opère. Sa voix d'abord, basse et rocailleuse, une de ces voix à la Joe Cocker culottée par les meetings, la fête, l'alcool et le tabac, la vie, quoi ! Avant lui, les officiels ont dévidé leurs discours. Mais, quand Lula les regarde et leur parle, il s'adresse à chacun d'entre eux.

A tous il dit que c'est d'abord à eux qu'il pense quand il change le Brésil jour après jour. Il les fait rire, aussi, à propos des « bandits » des favelas lorsqu'il ajoute qu'il y a aussi quelques bandits d'un autre genre dans les immeubles de luxe d'Ipanema, là où ils n'arrivent toujours pas à admettre qu'un ouvrier comme lui se soit installé au Planalto, l'Elysée brésilien.

Ce lien quasi charnel entre Lula et le petit peuple du Brésil, c'est- à-dire l'immense majorité de ce pays de 190 millions d'habitants, est à la fois la clé de son personnage et la source de son ambition.

Bière et match de foot

Il assume, bien sûr, les honneurs de sa charge. Sa barbe bien taillée, ses costumes chics et ses belles cravates ont transformé le Lula hirsute et éructant des débuts. A un copain qui le taquinait là-dessus il a confié : « On met des années à s'habituer à porter un bleu de travail. Mais la cravate et le tapis rouge, ça prend deux jours. » En ajoutant pour sa défense : « Les pauvres n'aiment pas les gens mal habillés. »

La logique de Lula, ses priorités et ses méthodes viennent en droite ligne de sa trajectoire personnelle. Emigré pauvre du Nordeste, élevé par une mère seule, il a grandi dans les favelas de São Paulo, où il a vendu des oranges et ciré des chaussures pour faire vivre sa famille. C'est de là que vient son programme Bolsa Familia, qui garantit à 50 millions de Brésiliens un minimum vital, mais qui est versé seulement aux mères et sous condition que les enfants aillent à l'école et soient vaccinés. De là, le salaire minimum de 460 reais imposé aux chefs d'entreprise. De là, le très généreux crédit aux particuliers pour accéder aux biens de consommation : de la machine à laver au téléviseur en passant par les soins chez le dentiste ou les billets d'avion, tout ou presque peut se payer en six ou dix fois. De là, encore, le programme de construction populaire « Minha casa minha vida » pour accéder à des maisons à 28 000 reais.

Au palais de l'Alvorada, la résidence présidentielle de Brasilia, un havre de tranquillité bâti par Oscar Niemeyer, Lula a imprimé sa marque. Il joue au foot avec ses vieux copains, taquine le goujon pour se détendre. De son passé de syndicaliste Lula a gardé le goût de la vie en bande. Fidèle à ses amis de toujours, il les invite sans compter. Pour regarder un film, par exemple, le soir, dans la salle de projection privée du palais. Ou pour partager son plat favori, la rabada, une solide spécialité de queue de boeuf au cresson qu'il commande à Tia Zelia, la propriétaire bahianaise d'une gargote voisine, toute fière de cuisiner pour « l'Homme ». Dès qu'il peut, quand son week-end est libre, Lula se réfugie avec son épouse de toujours, Marisa, dans leur appartement de São Bernardo, dans la banlieue de São Paulo. Il adore y regarder le foot à la télévision en buvant de la bière.

A l'inverse d'Alvaro Uribe, en Colombie, ou de Hugo Chavez, au Venezuela, Lula ne rêve pas de la présidence à vie. Un de ses vieux copains syndicalistes qui a partagé sa cellule de prison dans les années noires, aujourd'hui député fédéral, s'était mis en tête de lancer une campagne pour qu'il puisse faire un troisième mandat (interdit par la Constitution). Dès qu'il l'a appris, Lula l'a convoqué au palais.« Je ne veux pas. C'est antidémocratique ! Et c'est cruel d'être président. Ça satisfait l'ego, mais c'est inhumain. »

Intuitif, malin, indépendant

Dans son bureau du Planalto, là où il travaille, Lula ne lit pas la presse, qui ne le câline guère. Il est allé à l'unique conférence de presse de son premier mandat en traînant les pieds et en grognant : « Allons au sacrifice démocratique. » Intelligent, même de l'avis de ceux qui ne l'aiment pas, Lula est un intuitif, négociateur dans l'âme et très malin. De culture orale, il ne prend jamais de notes. Mais quand il convoque une réunion sur un sujet, il sait tout. Sur les sujets qu'il connaît mal, il réunit en amont des groupes ciblés où il mélange systématiquement des gens d'avis opposés. La discussion se prolonge jusqu'au moment où il se sent capable d'arbitrer. Lorsque le géant brésilien Petrobras a eu besoin de plates-formes pétrolières et de navires pour ses forages en mer, la plupart des experts recommandaient de les acheter à l'étranger. C'est Lula qui a imposé qu'on les construise au Brésil, où six chantiers navals tournent aujourd'hui vingt-quatre heures sur vingt- quatre pour Petrobras.

Même démarche pour le choix de Lula en faveur des chasseurs français Rafale, qui devrait se confirmer bientôt. En bon Sud-Américain, il se méfie des gringos. Il ne veut pas dépendre des Etats-Unis dans le secteur stratégique des équipements militaires. La fronde initiale de l'armée brésilienne, favorable à l'achat de chasseurs suédois Gripen - moins chers, mais à forte composante américaine -, n'y a rien changé. Lula a tenu bon, et l'état-major vient de se fendre d'une lettre lui reconnaissant toute souveraineté pour le choix final.« Lula est un type carré avec lequel il y a zéro décodage et zéro entourloupe, confie un diplomate qui a suivi le dossier de près.Sur les Rafale, il n'a pas varié d'un iota depuis le début. » Lula garde aussi en travers du gosier un précédent fâcheux avec les Américains. Lorsque le Brésil était sur le point de vendre au Venezuela de Hugo Chavez - la bête noire de Washington - des avions Tucano fabriqués par Embraer, mais comportant des composants d'origine américaine, le Pentagone avait mis son veto. Lula, « roi du Brésil » ? Avec lui, son pays a fait quelques pas de géant et pèse d'un nouveau poids. Pour autant, ce n'est pas la vie rêvée des Bisounours. Le pays reste miné par la violence urbaine et la corruption endémique.

Le taux de résolution des crimes y est l'un des plus faibles au monde, un homme pressé peut y faire assassiner sa femme pour 200 reais pour « divorcer » plus vite. Des réformes essentielles comme celle du système politique - Lula gouverne à la tête d'une coalition de 21 partis ! -, de l'éducation ou de la santé restent à faire. Le « possibilisme » de Lula marque aussi ses limites. Paradoxalement, ce syndicaliste que les possédants brésiliens voyaient comme un diable rouge aura fait accomplir à son pays la révolution bourgeoise qu'il n'avait jamais faite. Celle qui intègre les éternels exclus comme des citoyens et les rend partie prenante d'une société. Ce n'est pas le grand soir, mais, dans un tel pays, c'est une révolution des consciences. Lula est plus un « accoucheur » qu'un visionnaire. Pour le reste, il l'a dit lui-même : « Je suis une métamorphose ambulante. Je change en même temps que les choses changent. »

NOTE : Pétrole ! Pétrole !

Les nouveaux rois du pétrole sont brésiliens ! C'est la plus grande découverte pétrolière des trente dernières années. Un champ immense situé à 300 kilomètres des côtes du Brésil et enfoui à plus de 2 000 mètres de profondeur, dans le bassin de Santos. Réserves estimées ? 33 milliards de barils. La zone dans son ensemble pourrait contenir 50 à 70 milliards de barils. De quoi propulser le Brésil dans le club des cinq plus grands producteurs de pétrole. Seul problème : le défi technique.« Il est considérable, souligne Ivan Filho, de l'Institut brésilien du pétrole,il va falloir percer une couche de sédiments puis de sel, et ça complique la remontée du pétrole.» Si le défi est relevé, le pays sera riche, très riche...

La première BRIC des pays émergents

Le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine, réunis au sein d'une organisation baptisée BRIC, ont tenu, le 16 avril à Brasilia, leur grand-messe annuelle. Les quatre puissances émergentes représentent 40 % de la population mondiale et 16 % du PIB de la planète, et veulent désormais peser sur l'ordre mondial. Mais elles s'opposent dans leur politique économique. Principale pomme de discorde : le Brésil et l'Inde demandent instamment à la Chine de réévaluer sa monnaie.

Les prétendants à la succession de Lula

Dilma Rousseff La dauphine

Elle l'appelle « le grand maître », il lui donne en public du « Dilminha »(« ma petite Dilma »). Lula a voulu que Dilma Rousseff, son chef de cabinet, lui succède, aussi est-elle officiellement candidate. Mais elle manque terriblement de charisme. Le président a tout fait pour lui transmettre son savoir-faire et son sens du contact. Mais n'est pas Lula qui veut...

José Serra Le challenger

L'heure de la dernière chance a sonné pour ce politicien de São Paulo : le jour de ses 68 ans, le social-démocrate José Serra a annoncé sa candidature à la présidence. En 2002, il avait échoué face à Lula. Opposant à la dictature militaire des années 60, cet économiste, ancien parlementaire, maire et gouverneur de São Paulo, ex-ministre de Cardoso, incarne l'alternance.

6,8% de croissance

C'est la prévision de Morgan Stanley pour le Brésil en 2010 (la zone euro, elle, devrait se contenter de 1%...). Après une croissance nulle en 2009, tout est reparti. Depuis son plongeon d'octobre 2008, la Bourse de São Paulo est passée de l'enfer à l'euphorie. C'est aujourd'hui l'une des plus rentables du monde. Des secteurs ont souffert, comme les mines ou l'aéronautique, mais les concessionnaires automobiles se frottent les mains : grâce aux baisses de taxes, les ventes ont explosé. « Président des pauvres », Lula s'est fait applaudir au Forum de Davos et siffler par les altermondialistes de Porto Alegre. Tandis que Hugo Chavez au Venezuela se prenait pour le Bolivar du XXIe siècle, le paisible Lula a profité des années de croissance pour payer ses dettes. Résultat, dès 2006, le Brésil avait remboursé sa lourde dette au FMI. Désormais autosuffisant en pétrole, il est aussi devenu en 2008, pour la première fois, créditeur net, avec 200 milliards de dollars de réserves. Seul risque, souligné par les analystes : une éventuelle « surchauffe ». Au moins un risque que l'on ne court pas en Europe...

PHOTO - Brazil's President Luiz Inacio Lula da Silva waits the Mali's President Amadou Toumani Toure for a meeting at Itamaraty Palace in Brasilia April 8, 2010.

Dominique Audibert et Annie Gasnier

© 2010 Le Point. Tous droits réservés.

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lundi 26 avril 2010

L'Inde et le Brésil font aussi pression sur le yuan - Arnaud Rodier

Le Figaro, no. 20443 - Le Figaro Économie, vendredi, 23 avril 2010, p. 23

Après l'Europe et les États-Unis, ce sont les pays émergents qui demandent maintenant à la Chine de réévaluer le yuan. Le gouverneur de la Banque centrale indienne vient d'accuser ouvertement Pékin de maintenir sa monnaie à un niveau « artificiellement bas », en ajoutant qu'un réajustement aurait un « impact positif » sur les exportations de son pays. Même chose du côté du Brésil, qui estime que cette opération est même « absolument capitale pour l'équilibre de l'économie mondiale ».

Pour la Chine, c'est un double coup de pied de l'âne. En effet, l'Inde et le Brésil brisent d'abord l'unité apparente du groupe des Bric, dont ils font partie avec la Chine et la Russie. Ils tuent ensuite les velléités de la Chine à s'imposer comme le leader des pays émergents dans le monde.

Pour défendre le maintien de sa monnaie à 6,8 yuans pour 1 dollar depuis juillet 2008, la Chine avait beau jeu de dénoncer les pressions des pays développés pour les opposer aux intérêts des pays pauvres. C'est fini, ces derniers la lâchent.

« Jusqu'à présent, ils n'en pensaient pas moins, mais, s'ils n'avaient rien dit, c'était de peur de lui déplaire », persifle un financier asiatique.

PHOTO - India's Prime Minister Manmohan Singh (L) and Brazil's President Luiz Inacio Lula da Silva attend a photo call at the Itamaraty Palace in Brasilia April 15, 2010.

© 2010 Le Figaro. Tous droits réservés.

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samedi 17 avril 2010

BRIC - Le président Hu Jintao en vedette à Brasilia - Jean-Pierre Langellier

Le Monde - International, vendredi, 16 avril 2010, p. 7 Ses premières tournées en Amérique latine, en 2004 et 2008, étaient passées inaperçues aux yeux des Occidentaux. Cette fois-ci, c'est en vedette que le président chinois Hu Jintao arrive à Brasilia, pour participer au sommet des BRIC, acronyme désignant les puissances émergentes Brésil, Russie, Inde et Chine. Il poursuivra sa tournée par une visite au Venezuela et au Chili. La Chine est aujourd'hui le troisième partenaire commercial de l'Amérique latine, et menace de ravir la deuxième place à l'Europe. La Chine est devenue un acteur économique majeur en Amérique latine. Troisième partenaire commercial du sous-continent, elle pourrait, à l'horizon 2014-2015, ravir la deuxième place à l'Union européenne, selon un rapport publié cette semaine par la Commission économique pour l'Amérique latine (Cepal). Fort de la montée en puissance de son pays dans le monde " latino ", le président chinois, Hu Jintao, sera la vedette du 2e sommet des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), le groupe des quatre grands pays émergents, vendredi 16 avril, à Brasilia.

Le président russe, Dmitri Medvedev, et le premier ministre indien, Manmohan Singh, participeront à ce rendez-vous, aux côtés de leur hôte brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva. Hu Jintao fera à cette occasion une visite officielle au Brésil. Ce sera sa dixième rencontre avec le président Lula, et sa deuxième au Brésil.

L'essor des échanges entre le géant d'Asie et les pays de la région résulte de la complémentarité entre leurs économies. D'un côté, une Chine avide de matières premières, d'énergie et de denrées agricoles; de l'autre, une Amérique latine qui en est riche.

Cette relation commerciale florissante témoigne pourtant d'une forte asymétrie : l'Amérique latine fournit presque exclusivement à la Chine des produits de base, alors que cette dernière lui vend des biens manufacturés à forte valeur ajoutée. Le pétrole représente 94 % des ventes de l'Equateur à la Chine, le soja et ses produits dérivés 80 % de celles de l'Argentine.

Leader économique et politique régional, le Brésil demande à la Chine de corriger cette relation de type " néocolonial " qu'il subit lui aussi. En 2009, la Chine est devenue son premier partenaire commercial, détrônant les Etats-Unis. Les exportations du Brésil vers la Chine ont, en valeur, été multipliées par quinze depuis 2000. Mais en 2009, 73 % d'entre elles correspondaient seulement à trois produits : le minerai de fer, le pétrole et le soja.

Le Brésil subit, comme tout le monde, les effets de la sous-évaluation de la monnaie chinoise, le yuan, conjuguée, dans son cas, à une surévaluation de sa propre monnaie, le real. Cette affaire le préoccupe, mais il ne veut pas en faire pour l'heure un cheval de bataille antichinois car, souligne le président de la Banque centrale, Henrique Meirelles, " notre croissance reste surtout tirée par la demande intérieure ".

Le Brésil se soucie davantage des exportations que la Chine lui enlève dans son aire commerciale naturelle, l'Amérique du Sud. " Cela se passe sous notre barbe ", pestait récemment le président Lula devant ses ministres. Le Brésil perd des parts de marché en Argentine au profit de la Chine, et vice-versa. Les deux voisins, qui entretiennent une relation commerciale tumultueuse, le premier reprochant au second son " protectionnisme " tarifaire, ont pourtant décidé, fin mars, de réagir ensemble en promouvant des missions conjointes en Chine.

A cela s'ajoute depuis peu la " guerre du fer ", où la Chine et le Brésil s'affrontent par entreprises interposées. Premier fabricant d'acier de la planète, la Chine accuse les trois grands groupes miniers, les anglo-australiens Rio Tinto et BHP Billiton et le brésilien Vale, numéro un actuel avec 33 % de la production mondiale, de se comporter comme un " cartel " qui aurait abusé de sa " position dominante " en doublant quasiment le prix du minerai.

Le Brésil fait enfin grief à la Chine de ne pas investir chez lui alors qu'il aura besoin de capital étranger, notamment pour organiser la Coupe du monde de football (2014) et les Jeux olympiques (2016). Lors de sa première visite, en 2004, M. Hu avait promis de consacrer 70 milliards de dollars (51 milliards d'euros) à l'Argentine et au Brésil. Il n'en a rien été. La Chine a investi au Brésil, entre 2007 et 2009, 1 % de ce que les Pays-Bas ont eux-mêmes investi.

Mais les choses commencent à changer. Les dirigeants de 65 entreprises chinoises participent cette semaine à des séminaires à Rio de Janeiro et à Sao Paulo. Ils affirment vouloir investir et produire au Brésil. La compagnie chinoise Sinopec va se lancer dans l'exploration pétrolière. M. Hu visitera le port qui abritera le terminal d'exportation du fer vers la Chine. En échange d'une participation à son financement, Pékin aura une garantie de livraison pendant vingt ans.

" Nous n'avons aucune illusion romantique sur nos relations avec la Chine ", disait il y a peu un ancien ambassadeur brésilien à Pékin. Le Brésil a bien pris conscience de l'agressivité commerciale de la Chine et de ses atouts en matière de compétitivité. Exemple : la Chine participera en bonne place à l'appel d'offres pour la construction de la ligne TGV qui reliera Sao-Paulo à Rio.

" Il y a, bien sûr, des contradictions, voire des conflits entre les BRIC, notamment avec la Chine, déclare au Monde, l'ambassadeur Roberto Jaguaribe, le coordinateur du sommet de Brasilia. Mais pour l'instant, l'émergence politique et économique de la Chine est un événement positif. Nos quatre pays ne prétendent pas, cette semaine, prendre des décisions. Nous voulons surtout renforcer notre concertation pour promouvoir des idées communes, comme la réforme de la gouvernance mondiale. "

La réunion des BRIC était précédée, jeudi, d'un sommet Brésil, Inde et Afrique du Sud, représentée par le président Jacob Zuma.

Jean-Pierre Langellier

PHOTO - BRASILIA, BRAZIL - APRIL 15: (L-R) Russian President Dmitry Medvedev, Brazilian President Luiz Inacio Lula da Silva, Chinese President Hu Jintao, and Indian Prime Minister Manmohan Singh pose for a photo at Itamaraty Palace April 15, 2010 in Brasilia, Brazil. The leaders of Brazil, Russia, India and China, the so-called BRIC countries, gathered in Brasilia for the second annual BRIC summit.

© 2010 SA Le Monde. Tous droits réservés.

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