mercredi 2 mars 2011

ANALYSE - Pékin cherche à concilier puissance et stabilité - Martine Bulard


Le Monde diplomatique - Mars 2011, p. 20 21

C'est Tokyo - et non Pékin - qui a annoncé la nouvelle : en 2010, la Chine est devenue la deuxième puissance économique mondiale, devant le Japon. Aucun triomphalisme du côté des officiels chinois, pourtant peu enclins à la modestie. L'empire du Milieu tient à garder le double statut de " pays en développement " et de " puissance montante " (" a developing country, a rising superpower ") qui lui permet de jouer sur plusieurs tableaux dans les instances internationales.

Avec un produit intérieur brut (PIB) de 5 880 milliards de dollars, la Chine reste loin derrière les Etats-Unis, qui produisent deux fois et demie plus. Et si l'on tient compte de la population, le PIB par habitant atteint 7 400 dollars (1), soit cinq fois moins qu'au Japon, et même beaucoup moins qu'en Tunisie...

Toutefois, la Chine dispose d'une force de frappe financière (2 800 milliards de dollars de réserve), industrielle (près de 14 %de la valeur ajoutée de l'industrie mondiale, contre 3 %en 1990), commerciale (10 %des échanges) et militaire (au troisième rang pour les dépenses). Cela change la donne planétaire.

Longtemps les Etats-Unis n'ont vu dans l'empire du Milieu qu'un " atelier du monde ", utile pour faire baisser les salaires américains et grimper les profits. Ils réalisent aujourd'hui qu'ils ont en face d'eux un concurrent politique autant qu'économique (lire " Un CNN à la chinoise "). La " lune de miel " entamée le 21 février 1972, lors de la visite de Richard Nixon à Pékin, tourne à l'aigre. L'ami de quarante ans ne s'en laisse pas conter.

Du coup, " le risque est grand que les Etats-Unis se réengagent en Asie de façon acrimonieuse ", note le Financial Times, qui souligne qu'il n'est guère besoin " d'être un théoricien du conspirationnisme paranoïaque pour penser que les Etats-Unis essaient d'entraîner l'Asie contre la Chine ". Le journal rappelle d'ailleurs la déclaration de la secrétaire d'Etat Hillary Clinton qui, lors de son voyage à Phnom Penh, conseillait au Cambodge de " veiller à ne pas être trop dépendant de la Chine ". Réplique du ministre des affaires étrangères chinois : " Vous imaginez la Chine disant au Mexique de veiller à ne pas trop dépendre des Etats-Unis ? " (2).

En novembre dernier, le président Barack Obama a entamé une tournée asiatique au Japon, en délicatesse avec Pékin ; en Corée du Sud, en conflit avec le Nord, allié de Pékin ; en Indonésie, pays qui contrôle le détroit de Malacca, essentiel pour le commerce chinois ; en Inde, qui connaît de fortes tensions avec son voisin. Auparavant, Mme Clinton s'était rendue au Cambodge, en Malaisie ainsi qu'au Vietnam et en Australie, où des accords militaires ont été signés (ou renforcés). Enfin, en novembre puis en décembre 2010, des manoeuvres militaires américano-sud-coréennes se sont déroulées aux confins des côtes chinoises. Washington se sert des craintes suscitées par la montée en puissance de la Chine pour reprendre la main dans une région où celle-ci a gagné en crédit. Il n'en faut pas plus pour alimenter la paranoïa chinoise et pousser le géant asiatique à bander ses muscles. On est loin de la " Chinamérique " qui était censée caractériser l'entrée dans le XXIe siècle. Ni entente cordiale ni guerre ouverte, chacun affirme sa voie. Les intérêts divergents n'interdisant pas la coopération.

Ainsi, le 18 janvier dernier, au moment même où, devant le président Hu Jintao, M. Barack Obama s'en prenait au déséquilibre des échanges, le groupe General Electric annonçait des accords de coproduction et de transfert de technologies en Chine. Pour répondre aux besoins internes, mais aussi pour réexporter. La moitié des ventes chinoises à l'étranger sont ainsi maîtrisées par des entreprises qui ne le sont pas - et qu'on imagine peu favorables à une réévaluation du yuan, qui rendrait plus chères leurs exportations. Et comme, en Amérique, le monde des affaires fait bien les choses, le patron de General Electric, M. Jeff Immelt, est devenu le conseiller économique en chef de la Maison Blanche, présidant le Conseil pour l'emploi et la compétitivité. Les affairistes chinois peuvent dormir tranquilles.

Quant à M. Hu, il s'est payé le luxe d'inviter les Etats-Unis à exporter plus dans son pays. A l'appui, le ministère des affaires étrangères a affirmé que " les restrictions dans les exportations vers la Chine sont - plus que notre monnaie - la principale source du déficit américain (3) ". Seuls 7 % des importations chinoises de produits de pointe viennent d'Amérique. En effet, depuis la répression de la place Tienanmen, en 1989, les Etats-Unis et l'Europe ont décrété un embargo sur les technologies duales (pouvant servir à la fois aux industries civile et militaire). Pékin veut y mettre fin. Il en fait un argument commercial au moment où il cherche à s'affirmer dans les secteurs de pointe.

En revanche, les dirigeants chinois restent sourds aux pressions américaines - et européennes - en faveur d'une réévaluation du yuan et d'une levée du contrôle des changes. Ils rappellent qu'en 1985, face à de telles pressions, le Japon s'était incliné. En trois ans, le yen avait alors grimpé de 100 % par rapport au dollar. Les exportations nippones dégringolèrent, les délocalisations (notamment vers la Chine) décollèrent, mais l'économie tomba malade. Elle ne s'en est toujours pas remise.

Les Chinois redoutent un tel scénario. Ils ont donc éconduit la France, les Etats-Unis et le Fonds monétaire international (FMI) qui, à Paris, lors du G20 des ministres des finances, les 18 et 19 février, entendaient imposer des critères de " bonne conduite ". Ils ont reçu le renfort de l'Allemagne, dont le modèle - vanté par les élites françaises - est lui aussi tourné vers l'exportation. Berlin a refusé tout plafonnement des excédents de la balance des paiements - le sien s'élevant à 6,7 % du PIB (4) et le chinois atteignant 4,7 %.

Lors de son voyage à Washington fin janvier, M. Hu a renvoyé M. Obama à ses turpitudes : " La politique monétaire des Etats-Unis a un impact majeur sur les liquidités mondiales et les mouvements de capitaux, alors que les liquidités en dollars devraient rester à un niveau stable et raisonnable (5). " En cause : la Réserve fédérale américaine (FED), qui a injecté 600 milliards de dollars dans l'économie sans rien consacrer, ou presque, au domaine social. C'est pourtant l'insuffisance de revenus salariaux et sociaux et l'excès de capital accumulé qui sont à l'origine de la crise de 2008. A peine la purge terminée, Washington réamorce la pompe à finances.

Ce déferlement de liquidités alimente la spéculation sur les dettes publiques dans des pays où les taux d'intérêt sont élevés. Pour payer la facture, gouvernements et FMI poussent partout à des politiques d'austérité. Les capitaux se portent également sur les matières premières (or, pétrole, cuivre...) et sur les denrées agricoles, dont les prix atteignent des sommets. Au point d'inquiéter la Banque mondiale, qui craint de nouvelles émeutes de la faim. Ils filent aussi sur les monnaies et les valeurs boursières. Les Etats doivent intervenir pour éviter une réévaluation de leur monnaie qui handicaperait leurs ventes à l'étranger. En Asie - où le Japon, mais aussi la Malaisie, la Corée du Sud ou Taïwan ont consacré des sommes folles à racheter du billet vert - comme en Amérique latine - où le Brésil a taxé les entrées de capitaux -, la croisade de Pékin contre ce " déséquilibre dangereux " rencontre un réel succès. En marge du G20 à Paris, les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) se sont réunis pour protester contre les normes qu'on voulait leur imposer (6). Jusqu'à présent, les Etats-Unis et leurs alliés n'ont pas réussi à rallier le Sud contre les dirigeants chinois. Mais ces derniers savent bien qu'ils ne peuvent camper sur leurs positions et qu'ils doivent négocier un virage. A l'extérieur comme à l'intérieur.

D'accord à Paris contre les prétentions des pays riches, la Chine et le Brésil s'affrontent à Brasília sur le déferlement de produits chinois. De plus, si Pékin veut peser dans les affaires monétaires, il lui faut disposer d'une devise internationalement reconnue, et donc convertible. Cela ne passe pas forcément par la fin du contrôle des changes. La France n'a t-elle pas gardé le sien jusqu'en 1989 ?

Trop d'inégalités

Les autorités chinoises se sont engagées sur cette voie et ont levé certains interdits. Le 11 janvier dernier, elles ont étendu la possibilité de transactions en yuans aux pays d'Asie centrale ; elle était déjà ouverte pour le Brésil, la Russie et certains pays est-asiatiques. Grande première, elles ont autorisé des multinationales telles que McDonald's ou Caterpillar à émettre des actions directement en yuans à la Bourse de Hongkong. Dans le même temps, elles ont limité la possibilité pour les étrangers d'acheter une propriété commerciale ou résidentielle. " Si nous ne contrôlons pas la bulle immobilière et si nous laissons une bulle se former sur le marché des actions tout en laissant le yuan s'apprécier librement, la Chine sera menacée d'un afflux massif de capitaux étrangers (7) ", vient d'expliquer M. Deng Xianhong, le directeur adjoint de l'Administration d'Etat des devises (SAFE).

Le gouverneur de la banque centrale, M. Zhou Xiaochuan, fait valoir que le yuan a grimpé de près de 4 % face au dollar depuis l'été dernier, soit un rythme annuel de 8 à 10 %. Du jamais-vu. " Nous allons, a-t-il déclaré, continuer à améliorer le régime de change (8) "... mais au rythme chinois. A une cadence qui ne compromette pas la croissance interne - le pays a besoin de créer neuf millions d'emplois chaque année. Ni ne fasse exploser la marmite économique en ébullition.

Sans attendre, le gouvernement a pris des mesures pour lutter contre la flambée des prix. Celle-ci touche prioritairement les produits alimentaires - et donc le pouvoir d'achat - et plus généralement les matières premières importées : une hausse du yuan pourrait en partie la compenser. La revalorisation actuelle arrive donc au bon moment. Mais, contradiction, elle renchérit les exportations, alors que l'excédent commercial s'est réduit de près de 7 % l'an dernier. Preuve d'un certain dynamisme de la consommation.

Toutefois, c'est l'inflation du crédit qui menace. Afin de limiter les gâchis d'investissement et la bulle immobilière, le pouvoir cherche à fermer le robinet des prêts. Pour la troisième fois en quatre mois, il a relevé les taux d'intérêt et les réserves obligatoires des banques ; il a instauré une taxe en cas de revente d'un appartement non destiné à un usage personnel. Le tournant vers un modèle plus économe en capital et centré sur les besoins internes s'avère cependant difficile à négocier. Le changement, assure M. Zhou, " va prendre beaucoup de temps. Cela va nécessiter une transformation radicale des modes de production et une formation adéquate des travailleurs (...). Ce genre de cycle dure une décennie (9) ".

Il n'est pas sûr que les Chinois, eux, attendent aussi longtemps. Le mécontentement s'accroît ; les luttes pour l'amélioration des salaires s'intensifient. Et les injustices commencent à indigner une partie des couches moyennes jusque-là obnubilées par leur propre enrichissement. En témoigne l'article de Liu Junsheng, chercheur reconnu d'un institut dépendant du ministère des ressources humaines et de la sécurité, publié dans le très officiel China Daily sous le titre " Augmenter les salaires est vital pour le pays ". Pointant l'augmentation des inégalités, il conclut en retournant le slogan du pouvoir : " Ce résultat n'est guère compatible avec l'objectif de construire une société harmonieuse (10). "

Devant les cadres de l'école du Parti communiste à Pékin, le président Hu, qui, une fois de plus, devisait sur " le chemin vers l'harmonie et la stabilité (11) ", a mis en garde : " Nous sommes à un moment où de nombreux conflits sont susceptibles de se produire. " Témoin de ces inquiétudes, le 12e plan (2011-2016), actuellement en préparation, mise sur la consommation, le logement, la protection sociale, et met le cap sur l'innovation. Il est soumis à l'Assemblée nationale populaire, qui, comme chaque année, se réunit en mars (du 4 au 14). Un vent frondeur n'étant guère susceptible de le bouleverser, il devrait être adopté. Quant à son application...


(1) PIB par habitant en parité de pouvoir d'achat. Au Japon, il est de 34 000 dollars et en Tunisie, de 9 500 dollars (2009). Cf. CIA, " The world factbook ", Cia.gov
(2) Geoff Dyer, " Beijing's elevated aspirations ", Financial Times, Londres, 11 novembre 2010.
(3) " US high-tech export curbs "cause of deficit" ", People's Daily, Pékin, 16 décembre 2010.
(4) FMI, " World economic outlook ", Washington, octobre 2010.
(5) Richard McGregor, " Hu questions future role of US dollar ", Financial Times, 16 janvier 2011.
(6) Marie Visot, " G20 : la fronde organisée des pays émergents ", Le Figaro, Paris, 7 février 2011.
(7) Gabriel Grésillon, " Yuan : la Chine brouille les pistes ", Les Echos, Paris, 17 novembre 2010.
(8) Propos rapportés par People's Daily, 21 février 2011.
(9) Agence France-Presse, 18 janvier 2011.
(10) " Raising workers' pay vital for country ", China Daily, Pékin, 8 novembre 2010.
(11) " President Hu points way to harmony, stability ", People's Daily, 21 février 2011.

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