jeudi 3 mars 2011

ANALYSE - Quand le monde arabe met Pékin sous pression - Gabriel Grésillon

Les Echos, no. 20882 - Idées, jeudi, 3 mars 2011, p. 14

Et si les révolutions du monde arabe finissaient par faire bouger la Chine ? Vingt et un ans après le massacre de Tiananmen, c'est la question que se posent de plus en plus d'observateurs occidentaux. Il n'est pas étonnant qu'elle refasse surface : voir vaciller les fondations politiques de ce colosse à l'ascension fulgurante représenterait sans doute un soulagement pour l'ensemble des démocraties d'Europe ou d'Amérique, déstabilisées devant cette Chine dont le modèle autoritaire s'est révélé, jusqu'à présent, diablement efficace. C'est parce qu'un tel biais idéologique vient parasiter le débat qu'il semble essentiel de se pencher sur le cas de la Chine avec prudence. Malgré d'incontestables tensions dans la société chinoise, rien ne permet de postuler l'existence d'un risque insurrectionnel élevé. Mais, paradoxalement, tout prouve que le pouvoir chinois n'a pas tort d'avoir peur.

L'avenir du régime en place dépendra pour beaucoup du degré d'inégalité dans la société chinoise. Celui-ci atteint actuellement 0,47, selon le coefficient de Gini, qui le mesure. C'est plus que la barre du 0,4, considérée comme potentiellement dangereuse. Cette diversité extrême des niveaux socio-économiques a même été, jusqu'à présent, une condition sine qua non du développement chinois : la Chine ne serait pas devenue la deuxième puissance économique mondiale sans sa main-d'oeuvre peu onéreuse. Or, aujourd'hui, les plus démunis font face à une inflation qui rogne substantiellement leur pouvoir d'achat. Jusqu'où peut-on laisser les pauvres s'appauvrir lorsque les riches sont déjà extrêmement riches ? Preuve de l'importance du sujet, le Premier ministre chinois en a fait son thème principal dans ses interventions médiatiques.

La corruption des fonctionnaires locaux n'arrange pas les choses. Elle provoque chez le petit peuple une exaspération perceptible. Cette situation génère de nombreuses tensions. Grâce à un contrôle des médias très serré, Pékin parvient à éviter que les manifestations ou les révoltes, toujours localisées, ne fassent tache d'huile. Mais celles-ci sont fréquentes, et le fait que le gouvernement ait cessé, depuis plusieurs années, d'en publier le nombre, donne précisément à penser qu'elles sont en augmentation. Il y a quelques mois, des internautes s'étaient livrés à un recensement exhaustif des lieux de résistance à des expropriations abusives, et avaient ainsi dressé une carte légendée de la Chine qui a connu un réel succès sur le Web.

Mais en rester à ce constat ne suffit pas. Inégalitaire, la croissance chinoise ? Certes. Mais tout de même inclusive. Plus de 300 millions de gens sortis de la pauvreté : voilà une autre réalité qu'il ne faut pas occulter. Contrairement à l'Egypte, la Chine ne compte pas, parmi ses jeunes diplômés, des armées de chômeurs. Dans le pays, avoir un bon diplôme est le plus souvent la garantie de bénéficier du système. En outre, la politique de l'enfant unique s'avère être une chance pour le pouvoir. La jeunesse est d'autant moins désoeuvrée... qu'elle n'est pas pléthorique. Les tentatives de manifestation à Pékin mobilisent, pour l'heure, plus de policiers que de protestataires. Il ne flotte pas aujourd'hui, dans les rues de la capitale, le parfum d'aspiration à la liberté que décrivent ceux qui ont vécu le 4 juin 1989 à Pékin. Pour preuve, cette conversation surprise récemment dans un groupe de trentenaires, l'un expliquant aux autres que des dictateurs venaient d'être renversés dans le monde arabe. La conclusion de l'un d'eux devant les violences qu'ont connues ces pays ? « Tout de même, quelle chance d'être en Chine ! »

Depuis plusieurs semaines, pourtant, il est manifeste que le pouvoir s'inquiète. Dans la presse, les éditos se répondent, l'un remettant en question la notion de justice, concept « occidental », quand l'autre appelle à des réformes profondes, pour tenir compte des « changements radicaux » qui ont affecté la société. Le président, Hu Jintao, a récemment exhorté les cadres du parti à tout faire pour réduire les inégalités. Plus récemment, c'est le dispositif répressif qui a été renforcé, notamment pour les journalistes étrangers, dont l'un a même été battu.

Pourquoi une telle inquiétude ? Probablement parce que les événements du monde arabe ont agi comme un électrochoc à Pékin. Plus précisément, ils semblent avoir rendu plus vif que jamais le débat entre les tenants de l'ouverture et ceux qui considèrent, au contraire, que celle-ci serait synonyme de déclin, à l'image de l'URSS des années 1980. Les premiers s'étaient retrouvés isolés, il y a quelques mois, lorsque leur chef de file, le Premier ministre, Wen Jiabao, avait milité sur CNN pour des réformes politiques, et avait été censuré dans son propre pays. La légitimité de leur position est aujourd'hui renforcée. De fait, si la probabilité d'une émeute de la faim semble relativement faible tant que l'économie reste sur de bons rails, celle d'une distance croissante entre le pouvoir et le peuple, elle, est très forte. A mesure que la société chinoise se modernise, l'anachronisme de son appareil politique apparaît de plus en plus patent. Comment devenir une société avancée, réactive au monde et à ses nouveaux outils technologiques lorsqu'ils sont verrouillés ? Comment empêcher une population de plus en plus voyageuse d'aspirer à ce qu'elle observe ailleurs ? Comment développer la créativité dans un système où les idées sont encadrées ? Que Pékin le veuille ou non, l'équation chinoise est aujourd'hui la suivante : engager dès maintenant une réforme politique progressive, ou s'exposer à un divorce avec le peuple, qui, à long terme, pourrait se révéler explosif.

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