jeudi 17 mars 2011

Kenzaburô Ôé : " Nous sommes sous le regard des victimes "

Le Monde - Spécial, jeudi, 17 mars 2011, p. SPA8

Quelle est, selon vous, la signification du désastre que vit actuellement le Japon dans l'histoire moderne ?

Depuis quelques jours, les journaux japonais ne parlent que du désastre que nous vivons et le hasard a fait qu'un de mes articles, écrit à la veille du séisme, a été publié dans l'édition du soir du quotidien Asahi, le 15 mars. J'évoquais la vie d'un pêcheur de ma génération qui avait été irradié lors de l'essai de bombe à hydrogène dans l'atoll de Bikini. Je l'avais rencontré lorsque j'avais 18 ans. Par la suite, il consacra sa vie à dénoncer la duperie du mythe de la force de dissuasion nucléaire et l'arrogance de ceux qui en sont les chantres. Est-ce un sombre présage qui m'a poussé à évoquer ce pêcheur précisément à la veille de la catastrophe ? Il avait en effet lutté aussi contre les centrales nucléaires et dénoncé les risques qu'elles présentent.

Je caresse depuis longtemps le projet de retracer l'histoire contemporaine du Japon en prenant comme référence trois groupes de personnes : les morts des bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki, les irradiés de Bikini - dont ce pêcheur était un des survivants -, et les victimes des explosions dans des installations nucléaires. Si l'on se penche sur l'histoire du Japon avec le regard de ces morts, victimes du nucléaire, la tragédie qui est la leur est une évidence.

Aujourd'hui nous constatons que le risque des centrales nucléaires est devenu une réalité. Quelle que soit l'issue du désastre que nous sommes en train de connaître - et avec tout le respect que j'éprouve pour les efforts humains déployés pour l'enrayer -, sa signification ne prête à aucune ambiguïté : l'histoire du Japon est entrée dans une nouvelle phase, et une fois de plus nous sommes sous le regard des victimes du nucléaire, de ces hommes et de ces femmes qui ont fait preuve de grand courage dans leur souffrance. L'enseignement que l'on pourra tirer du désastre actuel dépendra de la ferme résolution de ceux auxquels il est accordé de vivre de ne pas répéter les mêmes errements.

Ce désastre conjugue de manière dramatique deux phénomènes : la vulnérabilité du Japon aux séismes et le risque présenté par l'énergie nucléaire. La première est une réalité à laquelle le pays est confronté depuis la nuit des temps. Le second, qui risque d'être encore plus catastrophique que le séisme et le tsunami, est l'oeuvre de l'homme. Que le Japon a-t-il retenu de la tragique expérience d'Hiroshima ?

La grande leçon que nous devons tirer du drame d'Hiroshima, c'est la dignité de l'homme, de ceux et de celles qui sont morts sur le coup comme des survivants, atteints dans leur chair, et qui pendant des années durent endurer une extrême souffrance que j'espère avoir pu rendre dans certains de mes écrits.

Les Japonais, qui ont fait l'expérience du feu atomique, ne doivent pas penser l'énergie nucléaire en termes de productivité industrielle, c'est-à-dire qu'ils ne doivent pas chercher à tirer de la tragique expérience d'Hiroshima une " recette " de croissance. Comme dans le cas des séismes, des tsunamis et autres calamités naturelles, il faut graver l'expérience d'Hiroshima dans la mémoire de l'humanité : c'est une catastrophe encore plus dramatique que les désastres naturels, - car elle est due à la main de l'homme. Récidiver, en faisant preuve avec les centrales nucléaires de la même inconséquence à l'égard de la vie humaine, c'est là la pire des trahisons de la mémoire des victimes d'Hiroshima.

Le pêcheur de Bikini dont j'ai parlé précédemment n'a cessé d'exiger l'abolition des centrales nucléaires. L'une des grandes figures de la pensée japonaise contemporaine, Shuichi Kato - 1919-2008 - , évoquant les bombes atomiques et les centrales nucléaires dont l'homme perd le contrôle, rappelait l'expression célèbre d'un ouvrage classique, L'Oreiller d'herbes, écrit il y a mille ans par une femme, Sei Shonagon. L'auteur y évoque quelque chose qui semble à la fois très loin mais qui, en fait, est très proche. Un désastre nucléaire paraît une hypothèse éloignée, improbable, elle est pourtant toujours avec nous.

Vous aviez intitulé votre discours pour la réception du prix Nobel de littérature en 1994, " Moi, d'un Japon ambigu ". La formule " Japon ambigu " s'applique-t-elle aujourd'hui ?

L'ambiguïté du Japon que je soulignais alors n'a été que renforcée par ce qui se passe actuellement. En ce moment, ce Japon ambigu dans les valeurs qu'il défend est complètement bloqué, dans une impasse. L'antonyme d'ambiguïté, c'est la clarté. Lorsque j'ai parlé du Japon ambigu en 1994, mon pays était encore dans une période de grâce, un temps suspendu qui lui permettait de différer les choix et les orientations claires : en d'autres termes, il pouvait se payer le luxe de rester dans le vague. Et le Japon pensait que ce report sine die de ses choix était accepté des autres pays. Ce faisant, il n'assumait ni son histoire ni ses responsabilités dans le monde contemporain. Pensant qu'ils pouvaient s'autoriser ce manque de clarté en politique, les Japonais ont fait preuve de la même attitude en matière économique en adoptant un modèle de développement dont ils ne savaient pas très bien où il les menait. Et une conséquence fut la bulle financière du début des années 1990.

Aujourd'hui, le Japon doit clarifier sa position. La Chine le contraint à assumer ses responsabilités vis-à-vis du reste de l'Asie, et les habitants d'Okinawa, où se trouve la plus forte densité de bases militaires américaines dans l'Archipel, attendent une orientation claire du gouvernement sur la question de la présence des troupes américaines déployées sur son territoire. Okinawa base militaire américaine, cette situation n'est plus acceptable pour les Japonais comme pour les Américains. Il est grand temps de redéfinir le rôle de ces bases. Ce flottement dans les choix n'est plus permis car les survivants des victimes de la guerre à Okinawa exigent une attitude claire du gouvernement. La période de grâce au cours de laquelle le Japon différait ses choix et ses décisions est désormais révolue.

Plus de soixante ans après sa défaite, le Japon semble avoir oublié les engagements qu'il avait pris alors : pacifisme

constitutionnel, renoncement à la force, trois principes antinucléaires. Pensez-vous que le désastre actuel réveillera une conscience contestataire ?

Au moment de la défaite du Japon, j'avais 10 ans. Une année après a été promulguée la nouvelle Constitution et en même temps a été adoptée la loi-cadre sur l'éducation nationale, sorte de reformulation en termes plus simples des grands principes de la Loi fondamentale destinée à être plus facilement compris par des enfants.

Pendant les dix ans qui ont suivi la défaite, je me suis toujours demandé si le pacifisme constitutionnel, dont le renoncement au recours à la force est un élément, puis les trois principes antinucléaires (ne pas posséder, ne pas fabriquer et ne pas utiliser des armes atomiques) traduisaient bien les idéaux fondamentaux du Japon de l'après-guerre. Si l'adolescent que j'étais avait des doutes, je pense qu'a fortiori les adultes devaient se poser des questions.

Et de fait, le Japon a progressivement reconstitué une force armée tandis que les accords secrets avec les Etats-Unis ont permis d'introduire des armes atomiques dans l'Archipel, vidant de leur sens les trois principes antinucléaires officiellement affichés. Cela ne veut pas dire pour autant que l'on négligeait les idéaux des hommes de l'après-guerre. Les Japonais avaient conservé la mémoire des souffrances du conflit et des bombardements nucléaires. Les morts qui nous regardaient nous obligeaient à respecter ces idéaux. Le souvenir des victimes d'Hiroshima et de Nagasaki nous a empêchés de relativiser le caractère pernicieux des armes nucléaires au nom du réalisme politique. Nous nous y opposons. Et en même temps, nous acceptons le réarmement de fait et l'alliance militaire avec les Etats-Unis. Là réside toute l'ambiguïté du Japon contemporain.

Au fil des années, cette ambiguïté, fruit de la coexistence du pacifisme constitutionnel, du réarmement et de l'alliance militaire avec les Etats-Unis, n'a été qu'en se renforçant car nous n'avions donné aucun contenu précis à nos engagements pacifistes. La confiance totale des Japonais en l'efficacité de la force de dissuasion américaine a permis de faire de l'ambiguïté de la position du Japon (pays pacifiste sous le parapluie nucléaire américain) l'axe de sa diplomatie. Une confiance en la force de dissuasion américaine allant au-delà des clivages politiques qui a été réaffirmée par le premier ministre démocrate, Yukio Hatoyama, lors de l'anniversaire, en août 2010, du bombardement atomique sur Hiroshima, alors que le représentant américain avait plutôt souligné dans son allocution les dangers de cette arme.

On peut espérer que l'accident à la centrale de Fukushima permettra aux Japonais de renouer avec les sentiments des victimes d'Hiroshima et de Nagasaki et de reconnaître le danger du nucléaire, dont nous avons une nouvelle fois sous les yeux un tragique exemple, et de mettre fin à l'illusion de l'efficacité de la dissuasion prônée par les puissances détentrices de l'arme atomique.

Si vous deviez répondre à la question que pose le titre d'un de vos livres, " Dites-nous comment survivre à notre folie ", que diriez-vous aujourd'hui ?

J'ai écrit ce livre quand j'avais atteint l'âge qu'on dit mûr. Je suis dans ce qu'on appelle le troisième âge et j'écris un " dernier roman ". Si je réussis à survivre à cette folie actuelle, le livre que j'achèverai commencera avec une citation de la fin de L'Enfer de Dante qui dit à peu près : " Et puis nous sortirons pour revoir les étoiles. " p

Propos recueillis par Philippe Pons (à Tokyo)

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