mercredi 9 mars 2011

Le premier Chinois à la tête d'un hypermarché français - Keren Lentschner

Le Figaro, no. 20714 - Le Figaro Économie, mercredi, 9 mars 2011, p. 22

Comme chaque jour, Shen Hui, chemise blanche et cravate rouge, l'« uniforme » Auchan, arpente depuis 7 h 30 les allées de l'hypermarché d'Englos, dans la banlieue de Lille. Chefs de rayon et caissières saluent le directeur adjoint du magasin. Aux commandes depuis six mois, Shen Hui - qui parle français avec un fort accent chinois - hésite encore lorsqu'une cliente lui demande où se trouvent les... cubis de vin. « Je ne m'attendais pas à ce que le vin occupe une telle place ici! », déclare le jeune homme de 36 ans, qui finalise l'organisation de la Foire aux vins, l'un des temps forts de l'année. Il ne semble pas pour autant dépaysé chez les Chtis. « Le principe de fonctionnement d'un magasin, en France comme en Chine, est le même. Nous parlons de la même chose : les prix, l'assortiment, les promotions... »

Après douze ans passés chez Auchan en Chine, le jeune homme a quitté son appartement de Shanghaï pour s'installer l'été dernier dans une maison à Marcq-en-Baroeul avec sa femme et ses deux enfants. « C'est beaucoup plus calme que Shanghaï. Tous les magasins sont fermés le dimanche! », s'étonne encore Shen Hui, qui passera directeur dans six mois.

Il est le premier expatrié chinois à tenter l'aventure, attiré par « l'ouverture et les défis du projet » et l'opportunité de vivre avec son épouse en France. Trois autres Chinois devraient suivre l'an prochain. Des Russes participeront aussi à ce programme de trois ans. L'objectif du groupe : former des cadres à haut potentiel issus de deux pays stratégiques pour le développement de l'enseigne. À la tête de 41 magasins dans l'empire du Milieu, où il est implanté depuis 1999, Auchan espère en avoir cent d'ici à 2015. Auchan China, qui emploie près de 20 000 personnes, dépasse le milliard d'euros de chiffre d'affaires. Présente surtout à l'Est, l'enseigne devrait bientôt ouvrir un magasin dans le nord, à Shenyang. À la fin de l'année, le holding chinois du groupe et de son partenaire taïwanais, RT Mart, sera coté à la Bourse de Hongkong.

Plus de produits français importés en Chine

Ancien DRH d'Auchan en Chine, Shen Hui a commencé comme chef de rayon après avoir lu une petite annonce dans un journal. Il a également dirigé un hypermarché à Shanghaï. « Nous écoulions 20 tonnes de riz par jour en période de promotions! », se souvient-il.

S'il s'occidentalise, le panier de la ménagère chinoise reste différent. Elle préfère acheter son poisson vivant, présenté en rayon dans des aquariums. « C'est un gage de qualité », explique Shen Hui. Les épices, qui servent à le cuisiner, sont vendues en vrac. Le porc, qui reste l'un des aliments de base des repas, occupe, lui, près de quinze mètres de linéaires dans les hypermarchés d'Auchan à Shanghaï. Cinq fois moins à Englos. Quant au pain, qui se mange souvent sucré en Chine, il a progressivement élu domicile dans les hypermarchés, même s'il est plus fréquemment acheté dans les échoppes de rues.

Six mois après son arrivée en France, Shen Hui continue de s'amuser de notre gourmandise : « Pendant les fêtes de fin d'année, les Français achètent beaucoup de chocolat, de vin et de champagne! » Quant aux Chinois, si les plus jeunes se mettent à boire du vin, à la maison comme au restaurant, ils s'offrent surtout des produits « bons pour la santé » au moment du Nouvel An, comme du thé ou des corbeilles de fruits. Mais les goûts et les besoins évoluent. « Les consommateurs chinois veulent de plus en plus de produits importés, vins, biscuits ou confiseries. Les jeunes achètent plus souvent des plats cuisinés. » Le bio commence aussi à se faire une place en rayons. Côté prix, les marques de distributeurs font progressivement leur apparition.

Près des caisses, Shen Hui regarde avec étonnement les six allées de l'hypermarché d'Englos consacrées au bricolage. Deux fois plus qu'à Shanghaï. « Mes collègues, ici, me racontent qu'ils font eux-mêmes la peinture chez eux pendant le week-end ou les vacances. Moi, j'en serais incapable! »

Keren Lentschner, Englos Englos

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