mardi 1 mars 2011

JCall défend les véritables intérêts d' Israël - Élie Barnavi


Marianne, no. 723 - Idées, samedi, 26 février 2011, p. 68

Camp de la paix, le réveil ? Le 3 mai 2010, sur le modèle de JStreet, l'organisation américaine de gauche regroupant des juifs opposés à la politique du gouvernement d'Israël, se formait à Bruxelles son pendant européen, JCall, en présence et avec le soutien actif de personnalités aussi diverses que Daniel Cohn-Bendit, Pierre Nora, Bernard-Henri Lévy ou Alain Finkielkraut. Pour la première fois depuis longtemps, une partie des juifs de la diaspora européenne, tout en manifestant fortement son attachement à Israël, prenait officiellement ses distances avec la cécité de ses dirigeants actuels. Plus de 7 500 signatures furent recueillies en quelques semaines, malgré les réactions vives des institutions juives, à commencer par le Crif. Un an après, le livre JCall, les raisons d'un appel dresse un premier bilan provisoire d'une initiative couronnée de succès, soutenue par Marianne. Nous reproduisons dans ces colonnes la contribution de notre collaborateur, l'historien et ancien ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi.

EXTRAITS

Lorsque j'ai proposé à mes amis du Centre communautaire laïque juif de Bruxelles (CCLJ) d'organiser une réunion de lancement de quelque chose qui ressemblerait au JStreet américain, j'ignorais qu'en France l'idée faisait déjà son chemin. S'il fallait une preuve qu'une association de ce type était nécessaire en Europe, elle est là, dans cette concordance des temps que les historiens des mentalités connaissent bien.

Il faut donc d'emblée faire justice d'une accusation absurde. Non, JCall n'est commandité par personne, ni (hélas !) financé par qui ce soit, si ce n'est des individus qui sympathisent avec ses objectifs. Soit dit en passant, les réactions hystériques de ses adversaires prouvent que nous avons touché juste et que nous représentons bien une alternative à la pensée unique qui sclérose la Diaspora organisée. Il est facile de polémiquer avec des voix haineuses qui confondent dans un même opprobre Israël, son idéologie fondatrice et la politique de son gouvernement ; il est plus difficile d'avoir affaire à des juifs sionistes dont l'attachement à Israël, à sa survie et à son bien-être se passe de preuve. Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage. [...] Aussi bien, j'attends de JCall qu'il adopte une attitude claire et offensive, sans les minauderies apologétiques dont les défenseurs de la raison se sentent trop souvent obligés d'habiller leurs arguments. Car l'heure est grave pour le peuple d'Israël.

Faut-il rappeler ici pourquoi ? A l'extérieur, la solitude d'Israël est totale. Jamais, au cours de sa brève histoire, l'Etat juif n'a été aussi isolé sur la scène internationale, où personne, je dis bien personne, n'accepte les fondements de sa politique. Cela est vrai pour les gouvernements, y compris celui des Etats-Unis, son seul allié, comme pour les opinions publiques, au sein desquelles la lassitude fait bon ménage avec une propension croissante au déni de légitimité pur et simple. Qui peut croire qu'on peut avoir tout le temps raison contre tout le monde ?

A l'intérieur, c'est encore pis. Car même si la "communauté internationale", comme on dit pour ne rien dire, permettait à Israël de continuer sa marche vers l'abîme, il faut être aveugle pour ne pas voir les deux sentiers qui y convergent. L'un est démographique et il nous condamne à l'Etat binational de fait - c'est-à-dire à l'apartheid, le vrai, et à la guerre civile ; l'autre, politique, conduit à la fascisation rampante de la société. Cet aspect-là est l'angle mort de la Diaspora. Loin du théâtre des opérations et légitimement indignés par la virulence des attaques dont Israël est la cible, les juifs d'Europe et d'ailleurs refusent d'ouvrir les yeux sur des phénomènes qui défraient la chronique en Israël, et dont le moindre provoquerait ici une levée de boucliers : projets de loi racistes, appels publics de rabbins - fonctionnaires payés par l'Etat - à ne pas louer des appartements aux Arabes et aux étrangers, expulsions d'enfants d'immigrés, maccarthysme dans les universités, et j'en passe. Tout cela à l'intérieur de la Ligne verte, sur le territoire de l'Etat souverain. Au-delà, c'est le Far West, un no man's land légal où règnent l'arbitraire et la violence des colons extrémistes, rarement poursuivis et presque jamais punis.

C'est précisément leur sain attachement inconditionnel à Israël qui devrait inciter les Juifs de la Diaspora à conditionner leur soutien à ses gouvernements, à l'aune des principes qui régissent leur propre société et des dangers auxquels fait face la société israélienne. Se taire ou, pis, avaliser sans barguigner les agissements de Jérusalem s'apparente à une non-assistance à pays en danger.

On connaît les arguments contraires. J'en vois trois. L'un, mille fois rebattu, est le plus sournois et s'énonce à peu près comme suit : "Nous ne payons pas l'impôt du sang, nous ne payons d'ailleurs pas d'impôts tout court, nous ne sommes pas citoyens d'Israël, au nom de quoi nous mêlerions-nous de sa politique ?" Argument spécieux, à double titre. D'abord, il ne semble concerner que les opinions du camp de la paix. A la limite, on pourrait le comprendre si la Diaspora, ou ceux qui parlent en son nom, se taisait toujours et dans toutes les langues. Mais non, les amis de Netanyahou ne se privent pas de donner leur avis, et combien bruyamment. Ensuite, il ne s'agit évidemment pas de se substituer au gouvernement d'Israël, émanation du libre choix de ses citoyens. Il s'agit d'exprimer une opinion, légitime en démocratie, sur un problème existentiel pour Israël et l'ensemble du peuple juif.

Le deuxième argument est le plus niais : ne pas donner des armes aux ennemis d'Israël. Comme si lesdits ennemis avaient besoin de JCall pour leur fournir des raisons de honnir l'Etat juif. Dieudonné et ses semblables n'ont attendu que nous pour se manifester, voyez-vous. Derrière cet argument pointe l'idée que tout adversaire de la politique d'Israël est un ennemi d'Israël, qu'Israël, quoi qu'il fasse, sera toujours haï, que la meilleure façon de se défendre est de faire bloc autour du gouvernement de Jérusalem, quel qu'il soit et quelle que soit sa politique. Surtout si ce gouvernement est de droite et jusqu'au-boutiste sa politique. C'est oublier la faveur dont a joui le pays à l'époque d'Oslo, la vague de sympathie qu'a provoqué l'assassinat de Rabin, le préjugé favorable dont a bénéficié Sharon lui-même au moment du "désengagement". C'est oublier surtout que le sionisme est né précisément pour en finir avec ce fatalisme et restaurer la foi du peuple juif dans sa capacité à forcer le destin, autrement dit dans la politique.

Le troisième argument, enfin, est plus respectable, car il contient une part de vérité. Chaque fois qu'Israël a cédé, il l'a chèrement payé. Il a quitté le Liban et a eu le Hezbollah, il a abandonné la bande de Gaza et s'est retrouvé avec le Hamas. Qu'il se retire de la Cisjordanie et ses avions ne pourront plus décoller de l'aéroport Ben Gourion. Il y aurait beaucoup à dire sur la manière dont Israël a géré ces retraits unilatéraux. Mais JCall doit avoir l'honnêteté de l'admettre : si la paix avec les Palestiniens est possible, elle n'est pas certaine. Tout peut arriver au Proche-Orient, y compris le pire. Nul ne sait comment évoluera l'Egypte, quel sera le sort du Liban et de la Jordanie, comment finira le bras de fer avec l'Iran, ni, surtout, qui, du Hamas ou du Fatah, aura le dernier mot chez les Palestiniens. Autrement dit, une paix dûment signée peut s'avérer éphémère. Cependant, l'amoncellement des dangers ne plaide nullement en faveur du statu quo, bien au contraire. Pour y faire face, un Israël sûr de son droit, resserré sur des limites reconnues par ses alliés naturels, fermement assis sur la majorité juive qui fonde sa vocation et des institutions démocratiques vigoureuses, sera infiniment plus efficace qu'un Etat privé de frontières, ouvert à tout vent, isolé et vilipendé. Si nous sommes condamnés à faire la guerre, que cela soit en position de force - morale, démographique, militaire et diplomatique.

Il est temps de le comprendre enfin : se débarrasser du fardeau des Territoires n'est pas une "concession" faite aux Palestiniens ; c'est une mesure de salut public pour les Israéliens.


(avec Alexis Lacroix)

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JCall est né pour assener ces vérités-là. JCall n'est ni pacifiste ni post-sioniste. Ce n'est pas une association de belles âmes pour qui l'opprimé a toujours raison et l'oppresseur toujours tort. JCall a à coeur les véritables intérêts d'Israël, tels qu'honnêtement il les perçoit. Il n'est mandaté par personne, n'est l'officine de personne. Il est un produit de l'angoisse de la Diaspora face aux dangers qui guettent Israël et du désir de ses promoteurs de ne pas lui tourner le dos à un moment crucial de son existence.

*JCall, les raisons d'un appel, sous la direction de David Chemla (Liana Levi, coll. "Piccolo", 128 p., 7 €). En librairies le 3 mars 2011.

Se reporter aussi au site de JCall (www.jcall.eu) pour les derniers appels et initiatives.

PHOTO - SIPA / Le 13 septembre 1993, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat signaient les accords d'Oslo, sous l'égide du président Clinton.

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