vendredi 4 mars 2011

REPORTAGE - LIBYE : «Ils m'ont obligé à boire le sang de mon frère »


Le Point, no. 2007 - Monde, jeudi, 3 mars 2011, p. 58,59,60,61

De notre envoyé spécial Marc Nexon

Libye. Entre joie et massacres, reportage parmi les révoltés de Benghazi.

« Je suis dans un rêve ! » Le soldat Attia Aqtet enjambe la clôture et s'engage dans une allée bordée de buissons soigneusement taillés. Le coeur léger. Car, ce soir, il pénètre dans un lieu interdit. Habituellement bouclé par une armée de policiers dans un rayon de 1 kilomètre : la villa de Kadhafi. Celle que le dictateur libyen occupe une ou deux fois par an à El-Beida, dans l'est du pays. Une bâtisse rectangulaire équipée d'un court de tennis. Et livrée depuis une semaine aux pillards.

« Ta ! Ta ! Ta ! » Attia pointe le laser de son fusil dans la nuit et fait mine de mitrailler les façades. Il parcourt les pièces. Il ne reste rien. Juste des bris de verre, un lustre et un divan tissé de fil doré. Et puis, soudain, une porte blindée apparaît. Derrière, un escalier plonge à 50 mètres sous terre. Au fond, un labyrinthe a été construit, barré par une succession de portes d'acier épaisses de 10 centimètres et verrouillées à l'aide de manivelles. De part et d'autre, des chambres dans lesquelles traînent des matelas et une salle de bains dont il ne subsiste qu'un bac de douche en Inox. Plus loin, un couloir débouche sur une piscine en faïence de 20 mètres de longueur. C'est ici, dans ce bunker « cinq étoiles », que le « Guide » prenait ses quartiers. Habité par sa folie paranoïaque et sécuritaire.« Voilà où passe l'argent du peuple ! hurle Attia, une lampe torche à la main.maintenant, c'est fini ! »

Fini ? Pas encore. Mais l'étau se resserre autour du vieux Bédouin au pouvoir depuis quarante-deux ans. La communauté internationale a gelé ses avoirs. Et menace, désormais, de le chasser par la force. Mais lui fanfaronne.« Je donnerai 130 000 dinars [100 000 dollars] par famille si vous rentrez chez vous », lance-t-il à la population.« Le pays est complètement calme ! » ose-t-il prétendre. Une fin de règne surréaliste. L'homme qui aime se baptiser le « roi des rois traditionnels d'Afrique » a perdu le contrôle de la partie orientale du pays. Et l'insurrection libyenne déclenchée dans le sillage des révoltes tunisienne et égyptienne gagne désormais les villes de l'Ouest.

« Boucherie ». Il suffit de visiter les hôpitaux de la région. Encore bondés de blessés. Comme à Benghazi, la deuxième ville du pays, où près de 400 personnes ont péri.« J'ai opéré des gens pendant les guerres du Liban, mais je n'avais encore jamais vu une telle boucherie », raconte Mohamad Zeiw, chirurgien à l'hôpital al-Hawari.« Regardez ! » dit-il en montrant des photos de corps sectionnés au niveau du buste.« Ils tiraient sur des civils avec des chars et des batteries anti-aériennes ! » A l'étage, les médecins veillent des cas désespérés.« Celui-ci ne survivra pas, dit l'un d'eux en suivant le tracé du rythme cardiaque.Une balle lui a arraché une partie du cerveau. »« Ces trois-là resteront tétraplégiques, moelle épinière coupée net par un tir oblique », poursuit-il. Tous victimes de snipers postés au sommet des immeubles.

Car les milices de Kadhafi ont rivalisé de cruauté.« Ils ont mitraillé notre voiture alors que je transportais des blessés avec mon frère, raconte Mohamed Mouftah, 25 ans, les yeux au sol et les mains rentrées dans son anorak,ils nous ont sortis et ligotés. Mon frère, atteint d'une balle au ventre, a fini par mourir. Ils m'ont obligé à faire une prière dans son sang puis à le boire. »

A Benghazi, un homme symbolise la résistance. Son nom ? Al-Mahdi Mohamed Ziou, un ingénieur pétrolier de 47 ans, père de deux filles. Le 20 février, au quatrième jour des affrontements, il sort de son immeuble avec deux bouteilles de gaz.« Il m'a dit qu'il allait les remplir pour cuisiner », raconte un voisin. Il les place dans le coffre de sa voiture avec un bidon d'essence et des canettes de boisson bourrées de TNT. Puis l'homme fonce vers l'entrée principale de la caserne située au centre-ville. La déflagration provoque la débandade des militaires. Les habitants prennent le camp d'assaut et la ville tombe. Al-Mahdi est aujourd'hui un martyr.

Depuis, les hommes de main de Kadhafi ont fui. Ou se sont rendus. A El-Beida, 130 d'entre eux sont gardés dans une école. Entassés dans les classes sous des couvertures. Des Libyens venus du sud du pays ou de Tripoli. Comme Omar, 20 ans, issu des unités spéciales et d'une franchise déconcertante.« On nous a dit que c'étaient des terroristes d'Al-Qaeda. Alors, j'ai mitraillé. Combien j'en ai tué ? Des dizaines. »« Je devais obéir, poursuit-il.Les officiers se tenaient derrière, prêts à nous tirer dessus. » Parmi les prisonniers, il y a aussi des étrangers. Adia Isse, 19 ans, et trois de ses compatriotes viennent du Tchad.« On nous a proposé de participer à un festival de musique. Un avion nous a amenés ici, et des militaires nous ont donné des armes. Mais je n'ai tué personne ! » prétend-il.« Au nom d'Allah, raconte la vérité ! » s'énerve un gardien. Le jeune n'en dira pas davantage. Niant avoir reçu de l'argent. Même si la rumeur évoque des récompenses de 13 000 dinars (10 000 dollars) pour chaque insurgé tué.

Les mercenaires étrangers ? C'est l'erreur de Kadhafi.« L'armée et la police ont rejoint les manifestants quand elles ont vu qu'il avait recruté des Noirs africains pour massacrer le peuple libyen, affirme le colonel Najib al-Hassi, à la tête des forces de la région.Nous disposons de 60 000 hommes qui ne veulent plus entendre parler de Kadhafi. »

Peut-être. Mais l'équipement des révolutionnaires fait pâle figure face à l'arsenal de Tripoli. A El-Beida, 13 chars dorment sur un terrain vague, gardés par une poignée de vieux dépenaillés. Sur le tarmac de l'aéroport bombardé par les avions de Kadhafi, six chasseurs Sukhoi, en piteux état, sont cloués au sol. Certes, un entrepôt situé à la périphérie de la ville abrite des rangées de caisses de munitions d'origine russe. Mais où sont les lance-roquettes et les kalachnikovs ?« On lancera des pierres ! » sourit Oussama, un fusil de chasse en bandoulière, membre du nouveau comité populaire de la municipalité.

En attendant, la vie s'organise. Les opposants tentent de former un gouvernement transitoire. Les gamins, sifflet à la bouche, gèrent la circulation. Les magasins distribuent du pain, les stations d'essence ont pour ordre de livrer du carburant au même prix. Et, à la tombée du jour, la fête reprend dans un concert de klaxons. A Benghazi, des grappes d'enfants grimpent sur les tourelles des tanks détruits. Chacun expose ses dessins caricaturant le « Guide », les fesses bottées. Des haut-parleurs galvanisent la foule et traitent Kadhafi d'« ennemi de Dieu ». La prière collective se déroule parfois sur des bâches, non loin des enceintes crachant de la musique jamaïcaine. Enfin, chacun jure que la rivalité des tribus est révolue.« Kadhafi a voulu nous diviser en achetant des voitures et des villas à des chefs de clan, mais nous avons fait le serment de rester unis », prétend Mohamed Zentani, l'un des leaders de la tribu Zentan.

La presse, aussi, découvre ses droits.« Pendant des années, tous les soirs avant de m'endormir, je me suis traité de menteur et d'hypocrite », raconte Wael Oshebe, éditeur au sein du groupe de médias Alaam.« La publication d'une simple photo de Kadhafi exigeait l'approbation du comité révolutionnaire », poursuit-il. Au dernier étage, le bureau du directeur de la compagnie n'a pas résisté à la fureur des insurgés. Les portraits du « leader » ont été arrachés et des exemplaires du « Livre vert », la bible du régime, jonchent le sol.

Car, ici, pas un symbole ne survit. A El-Beida, la carcasse carbonisée du 4 x4 Hummer de Seif el-Islam, l'un des fils Kadhafi, est exposée dans l'enceinte du camp militaire. Tel un trophée.

Les prisons aussi ont été incendiées. Et les anciens détenus reviennent sur les lieux exorciser leur cauchemar. Ahmad al-Werftalli, 43 ans, ingénieur informatique, a passé sept ans derrière les barreaux avant d'être libéré en 2005. Son crime ? Avoir, un jour, approché un cercle d'intellectuels. Sa peine ? Condamné à perpétuité.

Cet après-midi, il erre dans les couloirs de la prison militaire de Benghazi. Il tâte les murs. Et en reconnaît tous les interstices. Même si, lors de ses déplacements, il avançait les yeux bandés.« Voici ma cellule , dit-il en entrant dans une pièce de 15 mètres carrés.Moi, je dormais allongé ici. » Il se souvient aussi des tortures.« La police secrète m'a demandé de raconter ma vie de nombreuses fois. Dès qu'un détail variait, ils me rouaient de coups, aux jambes et dans le dos. »

Têtes arrachées. Il y a les « ennemis » du régime. Mais il y a aussi ceux qui l'ont servi. Pour les approcher, il faut se rendre dans une zone résidentielle de Benghazi baptisée « le quartier des voyous ». Parce que ici les terrains ont été spoliés. Les ruelles inondées par les eaux de pluie n'ont pas encore été bitumées. Mais les demeures affichent un luxe clinquant. A l'image de celle du directeur des services urbains, ornée de marbre vert. L'édile, connu pour avoir fait éliminer des religieux dans les années 90, a même eu le mauvais goût de fixer deux lampadaires publics sur son toit. Mais ses volets sont clos.« Il a fui en Egypte trois jours avant la révolution », dit un jeune du quartier. Il n'est pas le seul. Le silence règne dans les maisons alentour.

Dans la ville, seuls les hommes d'affaires tentent de prendre le train en marche. Wanis Gadir monte l'escalier en marbre de sa villa blanche et offre du café dans des tasses en porcelaine. Il dirige, depuis dix ans, une société de négoce de meubles.« C'est vrai, je ne serais jamais devenu riche si je n'avais pas donné 1 million de dinars par mois à tous les sbires de Kadhafi. Mais c'était ça ou j'avais de gros problèmes », se défend-il. Et puis Wanis évoque un macabre souvenir : « A 16 ans, j'ai dû assister à l'exécution publique de 42 opposants et j'ai vu les hommes de Kadhafi s'accrocher aux pendus pour leur arracher la tête. Je n'en ai pas dormi pendant deux mois. Comment voulez-vous qu'on ne se réjouisse pas aujourd'hui ? »


Tripoli, ville fantôme
de notre envoyée spéciale Mireille Duteil

Atmosphère surréaliste, lundi soir, en arrivant à Tripoli. L'aéroport de la capitale libyenne est virtuellement divisé en deux parties totalement étrangères l'une à l'autre. D'un côté, les arrivées. Là, il n'y a personne. Il est vrai que l'avion d'Afriqiyah, la compagnie libyenne qui nous a amenés de Paris, ne transportait que six passagers, dont la journaliste du Point, nullement prise en charge par les autorités, qui acceptent seulement, ces derniers jours, de faciliter l'octroi de visas. Les cinq autres passagers, qui se connaissaient tous, ressemblaient plus à des membres de services de sécurité ou des fonctionnaires de la compagnie qu'à des hommes d'affaires de retour d'Europe.

L'autre partie de l'aéroport, celle des départs, grouille de monde. Des centaines et des centaines de travailleurs étrangers, rarement en famille, patientent en de longues files d'attente pour tenter de passer des contrôles et de monter dans un hypothétique avion envoyé par leur pays d'origine. D'autres, assis par terre, semblent épuisés. L'aéroport est sale, le sol non balayé. A l'extérieur, c'est pire. De chaque côté de l'avenue qui mène à Tripoli, des candidats au départ ont installé un véritable camp de toile. Parfois, ils ont tendu un tapis entre le sommet de la haie et le trottoir pour s'abriter de la pluie. La nuit, il fait très froid. Plus loin, en roulant en direction de la capitale, on croise d'autres groupes en route vers l'aéroport.

Changement de décor en approchant de la cité. Là, tout est calme, manifestement bien tenu. Il y a peu de barrages des forces de sécurité, mais la ville est quasiment déserte. Pas un restaurant n'est ouvert. La plupart des hôtels sont encore fermés. C'est du rempart de la vieille ville qui surplombe la place Verte, en plein centre, que le colonel Mouammar Kadhafi est apparu quarante-huit heures auparavant, menaçant les opposants de ses foudres. Ce 28 février au soir, la place est calme. Quelques rares familles avec de très jeunes enfants déambulent sur le terre-plein central. A l'angle, un immeuble officiel porte encore les traces d'incendie de la semaine précédente. Ailleurs, on voit le grand cadre démoli qui abritait une photo du Guide. Sous les remparts, une quinzaine de voitures de sympathisants du régime klaxonnent, quelques dizaines de jeunes dansent en brandissant les drapeaux verts de la révolution. Une sono hurle des chansons de charme, mais l'atmosphère ne semble guère à la liesse.

Mardi matin, les voitures se pressent dans le centre de la ville. Les embouteillages sont revenus mais les boutiques sont toujours fermées. Tripoli retient son souffle

Le blues des marchands d'armes
Jean Guisnel

Les fournisseurs d'armes du colonel Kadhafi ont du souci à se faire. EADS avait vendu des missiles Milan (168 millions d'euros) et un réseau de télécommunications (128 millions) après la libération des infirmières bulgares à l'été 2007, et plusieurs industriels (Thales, CMN, etc.) négociaient de nouveaux contrats. La « remise à niveau » des vieux Mirage F1 vendus dans les années 70, qui avait valu à Sofema et aux industriels associés un marché de 120 millions d'euros en 2007, n'ira pas à son terme... Quant aux Russes, premiers fournisseurs d'armement de la Libye, ils ont annoncé avoir perdu 4 milliards de dollars de contrats. Même dans le sulfureux commerce, quand on vend des armes, il vaut mieux privilégier les clients solides...

PHOTO - Anti-government tribal revolutionary rebels mourn for those who were killed on Wednesday after armed clashes with pro-Gaddafi forces in Brega city, before a funeral in a cemetery in Ajdabiya area, 150 km southwest of Benghazi, March 3, 2011.

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