lundi 25 avril 2011

Apprendre le chinois pour mieux lire les Grecs - François Jullien


Le Soir - 1E - WEEK-END, samedi, 23 avril 2011, p. 30

La pensée grecque est-elle le fin mot de la philosophie occidentale ? Au milieu des années 70, François Jullien, jusqu'alors pur produit des études classiques françaises - École normale supérieure, agrégation - fut pris de doutes.

Renonçant à une thèse sur Aristote, il décida, non pas de changer de culture, mais de donner une autre dimension à la sienne. Pour lire les Grecs, il décida d'apprendre le chinois, en Chine - qui en terminait à l'époque avec sa révolution culturelle. Quels enseignements en a-t-il tiré ? Nous l'avons interrogé lors d'un de ses récents séjours à Bruxelles, à l'occasion de la rencontre-débat PhilO organisée par le PAC, et de la sortie de son dernier ouvrage, Philosophie du vivre, publié chez Gallimard.

Comment en êtes-vous arrivé à choisir cette voie singulière ?

D'abord, pour vous contredire, je dirais que ce n'était pas « pris de doutes » à l'égard de la pensée grecque que je suis allé en Chine. C'était avec le sentiment qu'il y avait une familiarité avec les Grecs qu'il fallait interroger. Mais ce n'était pas, disons, par déception à l'égard de ce qui serait l'apport grec ou de ce qui a été, pour nous, le départ de la philosophie, mais avec l'idée que pour m'en saisir, il fallait trouver une prise extérieure. La Chine, pour moi, a correspondu à un choix stratégique. Ce n'était pas par choix maoïste ou par fascination par l'exotisme ou pour ce qui serait la « différence » , etc. Il fallait trouver un dehors me sortant de la langue et de l'histoire européenne. Pour moi, philosopher, c'est quand même d'abord procurer des prises à la pensée. Et l'idée m'est venue assez vite que nous ne pouvions plus penser seulement à l'intérieur de l'histoire de la philosophie. C'était donc une façon de renouveler l'entreprise de déconstruction de la philosophie engagée par Heidegger, Derrida ou Levinas, mais avec le sentiment que j'ai eu très tôt que la déconstruction était « du dedans » et qu'il fallait promouvoir des conditions de déconstruction de la métaphysique grecque « du dehors » .

Mais en quoi l'étude d'une pensée qui ignore l'ontologie (la notion d'être) et la métaphysique (en gros, le concept de Dieu), pierres angulaires de la pensée occidentale, peut-elle être féconde pour appréhender cette dernière ?

Justement, parce qu'on voit que nos manières de philosopher sont singulières. J'aurais cru, si je n'étais pas allé en Chine, que la question de l'être devait nécessairement être posée, que l'on ne pouvait pas éviter de se la poser. Ou que la question de l'existence de Dieu était une question qui était impliquée dans toute philosophie. J'ai vu que non. Si vous voulez, l'intérêt c'est que, passant de Grèce en Chine, je me suis rendu compte que les questions que je me pose et que du dedans de la pensée européenne je ne peux pas ne pas me poser, quand je passe en Chine, non seulement elles ne se posent plus mais n'ont plus à se poser, se défont. Il y a là quelque chose de fascinant parce qu'on voit que c'est la configuration du pensable, la configuration à partir de laquelle on s'interroge, qui change. Ce que j'ai été amené à considérer, passant en Chine, c'est qu'on ne se pose pas, en philosophie, des questions premières. J'aurais cru que : « Qu'est-ce que l'homme ? » est une question première. Et je me suis rendu compte qu'il faut beaucoup d'opérations fort singulières pour arriver à se poser la question. Il faut détacher l'homme de son contexte, de ses relations, du rapport au père, au fils, il faut pouvoir dire « l'homme » , avec un article... Toutes sortes d'opérations que j'aurais cru aller de soi mais dont je me suis rendu compte, via la Chine, qu'elles sont

singulières - donc pas banales, donc intéressantes car inventives.

Au fond, pour moi, le projet, cela a été progressivement de penser qu'on avait écrit une phénoménologie de l'esprit qui était en fait l'esprit européen et qu'il y en a d'autres possibles à écrire. Mais pour cela, il faut pouvoir défaire ses modes de questionnement. Il y a une affaire de déprise avant de retrouver des prises. Il ne faut pas chercher en Chine le fac-similé de la pensée grecque - ce qui n'est pas très intéressant. Ou alors, penser que la Chine est l'inverse de la pensée grecque - ce qui n'est pas non plus très intéressant, parce que l'inverse, c'est le même renversé. La Chine, c'est ni l'inverse, ni le prolongement, c'est de l'ailleurs.

Comment faire pour ne pas tomber de l'ethnocentrisme (européen) dans l'altérité irréductible, dans le culturalisme ?

J'ai parlé d'extériorité, je n'ai pas parlé d'altérité. Je ne pense pas d'ailleurs que cette conception que l'on a un peu en tête, selon laquelle « plus c'est distant plus c'est différent » , soit juste. Et je dirais même que ce qui est la difficulté de mon travail, ce n'est pas tant la différence que l'indifférence : le fait qu'il y a des traditions de pensées qui se sont développées indépendamment, indifféremment les unes des autres, et dont moi, je dois faire en sorte qu'elles puissent se mettre en vis-à-vis pour se dévisager. Mais je ne crois pas au monde « autre » . Ça, c'est une peinture culturaliste.

L'altérité, pour moi, elle se construit à la rencontre de la culture chinoise mais aussi en retour sur nous-mêmes, pour voir à quel point notre culture est diverse, travaillée par l'autre, pas du tout homogène. Il faut sortir de cette idée que les Chinois sont comme nous ou sont différents de nous. Ce n'est pas « les Chinois » , c'est des textes que je lis, chaque fois singuliers, des cohérences, mais qui sont intelligibles. Le culturel est intelligible, c'est une question de principe. Donc il n'y a pas d'esprit, de mentalité chinois. Il n'y a pas « les Chinois » - parce que « c'est les Chinois » , n'est-ce pas... Il y a des cohérences de culture. Donc, c'est de l'ordre de l'intelligible. Mais le lieu d'écart, c'est la langue. Pour moi, la pensée chinoise, c'est en chinois, comme la pensée grecque, c'est en grec. Si l'on veut accéder à la pensée chinoise, il faut apprendre le chinois, il faut entrer dans cette configuration singulière des possibles qu'une langue articule : le fait que le chinois n'a pas de morphologie, n'a quasiment pas de syntaxe, ne conjugue pas, ne décline pas, n'a pas de mode... Conditions singulières dont il faut penser que ce n'est pas des manques mais des façons d'articuler du sens qui produisent des effets, et dont il faut prendre la mesure philosophique. Sans pour autant croire naïvement que la langue conditionnerait la pensée. Ce n'est pas si simple. La langue ne détermine pas la pensée mais la pensée exploite la langue, qui se réactive dans la pensée. Ce que la philosophie classique européenne a complètement ignoré.


Philosophie du vivre - François Jullien, Gallimard, 269 pages, 17,90 euros

Chine, la dissidence de François Jullien : Suivi de Dialogues avec François Jullien / Nicolas Martin et Antoine Spire, Seuil, 313 pages, 22 euros.

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