mercredi 20 avril 2011

Eric Zemmour : A droite en sortant du studio - Géraldine Catalano

L'Express, no. 3120 - france médias, mercredi, 20 avril 2011, p. 54-55

On l'adule ou on le déteste. Depuis sa condamnation pour provocation à la discrimination raciale, le chroniqueur télé est devenu un phénomène politique. Au point d'être récupéré ?

L'autre jour, Eric Zemmour a eu une idée, un truc génial pour sauver la majorité de l'implosion postcantonales. Vite, il a laissé ses doigts galoper sur le clavier de son ordinateur et a bricolé sa formule : la fusion de l'UMP et du FN au sein d'un même grand parti de droite populaire. "De Gaulle a bien intégré les anciens collabos en 47 et les poujadistes en 58 !" La même semaine, le polémiste nourri à Chateaubriand, Bainville et aux spéculoos - son péché de gourmandise - a déjeuné avec Nicolas Sarkozy, refusé une séance de signatures dans une librairie parisienne, défendu les propos sulfureux de Claude Guéant et fustigé l'Europe et l'antiracisme sur iTélé, RTL et France 2. Il a également failli en venir aux mains avec l'acteur et réalisateur Samuel Benchetrit.

C'était durant l'enregistrement d'On n'est pas couché au Moulin Rouge. Il était alors presque minuit, le public rôtissait depuis près de quatre heures sous les projecteurs et, pour parler franchement, on commençait à rêver d'y aller, au lit. Quand, soudain, après une allusion du chroniqueur à la culpabilité plus que probable de Pierre Goldman dans le braquage sanglant d'une pharmacie en 1969, Benchetrit, qui incarnera le militant d'extrême gauche dans une prochaine fiction sur Canal +, a bondi de son fauteuil : "Moi, je ne suis pas revenu sur les conneries que tu as sorties cette année, alors tu parles encore une fois de Pierre Goldman et je t'emplâtre, OK ?" Tête de Ruquier, regard ébahi de Zemmour, réveil instantané du public. L'épisode sera coupé au montage. Le chroniqueur, lui, refusera de s'excuser mais plaidera - en vain - sa bonne foi auprès d'un Benchetrit boudeur jusqu'au bout. La vie de cumulard des micros est parfois éreintante.

Elle a ses charmes. "On m'invite souvent à déjeuner, ces temps-ci", sourit l'éditorialiste du Figaro Magazine, que l'on retrouve le lendemain de l'émission dans un café posé sur les Grands Boulevards. Il y a un peu plus de quinze ans, grand reporter au Quotidien de Paris, Zemmour traînait sa serviette en cuir et son spleen postmaastrichtien dans les meetings de province du RPR, de l'UDF et du FN. Regard vif, visage d'oiseau et, déjà, une plume qui griffe, il fait alors son nid dans ce souverainisme intello incarné par Philippe Séguin, Philippe de Villiers et Jean-Pierre Chevènement. Mais Séguin l'a "déçu" et s'en est allé, Villiers déprime en Vendée et Chevènement coule une préretraite tranquille au Sénat en écrivant des essais à succès. "La classe politique a baissé de trois étages. Séguin était déjà un sous-Napoléon. Aujourd'hui, ce sont tous des Lilliputiens. J'attends toujours mon de Gaulle du non...", soupire l'orphelin, les yeux plongés dans son earl grey. Les années 1990 l'ont pourtant follement amusé : les tête-à-tête avec Sarkozy pour parler "foot, gonzesses et politique". Les déjeuners chez Jean-Marie Le Pen, qui lui a offert le scoop de sa rencontre secrète avec Jacques Chirac pour L'homme qui ne s'aimait pas (Balland), paru en 2002. "J'ai tout de suite apprécié son parler vrai et son courage, raconte l'ancien président du Front national. D'ailleurs, s'il le souhaite, je lui offre volontiers sa carte du FN : Zemmour est plus proche de nous que de l'UMP, sinon il serait patron d'un journal depuis longtemps !"

Un réac furieusement tendance

Zemmour ne dirige pas Le Figaro. Il a même frôlé le licenciement après ses propos controversés sur la discrimination à l'embauche et les contrôles au faciès tenus sur Canal + et France Ô. "Les Français issus de l'immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c'est comme ça, c'est un fait", avait-il notamment déclaré dans Salut les Terriens. Mais il est une vedette. Les éditeurs lui promettent de doubler ses à-valoir. La droite dure le cite en référence. "Nos militants nous demandent souvent : "Mais pourquoi n'êtes-vous pas aussi direct que lui ?"" rigole le secrétaire d'Etat aux Transports, Thierry Mariani. La télé, "cet outil politique considérable", l'a rendu furieusement tendance, lui, le réac en pull-over. Ses phrases qui ignorent le conditionnel, sa culture, son déclinisme fiché dans la moelle, ses statistiques tombées de Mars et ce sourire de gosse entre deux canonnades contre les féministes ou les musulmans priant à ciel ouvert - "A Paris !" - y font un tabac. Sa popularité, dopée par sa condamnation pour provocation à la discrimination raciale, le 18 février dernier, le flatte, l'étonne, l'effraie. "Tout cela me dépasse un peu", avoue celui qui continue de prendre le métro. Tout cela, ce sont les milliers de courriels de soutien envoyés à la rédaction de son journal. Les 150 000 signatures recueillies par la pétition en sa faveur lancée par l'Union nationale interuniversitaire. La quasi-dévotion de ses fans : "Certains m'ont même envoyé des billets de 10 euros..." Son amie Anne Méaux, Robert Ménard, le groupe satirique les Jalons et les chanteurs Christophe, Dick Rivers ou Marc Lavoine comptent parmi ses admirateurs. "J'ai dû relire certains passages de Mélancolie française pour bien comprendre, mais j'ai adoré !" a glissél'interprète des Yeux revolver et de C'est ça la France à son polémiste préféré il y a quelques mois.

Ses ennemis sont tout aussi nombreux, et pas tous classés à gauche. Ils s'appellent Daniel Schneidermann, chroniqueur à Libération, Jean-Michel Aphatie, qui refuse de débattre avec lui sur l'antenne de RTL et ne lui offre qu'une poignée de main glacée dans les couloirs de la première radio de France. "Son idéologie ressemble à celle du FN", lâche le "M. Politique" du Grand Journal de Canal +. Rama Yade le déteste et Rachida Dati lui a signifié récemment combien elle avait peu goûté ses reproches concernant le choix du prénom de sa fille, Zohra, jugé trop peu chrétien par l'éditorialiste.

Zemmour adore la castagne. Beau joueur, il ne réclame jamais de droit de réponse. Index levé, il assène des raccourcis de raisonnement avec un aplomb déconcertant. La discrimination à l'embauche ? "Mais laquelle ? Regardez toutes ces beurettes qui travaillent dans des magasins !" dit-il. Il apprécie aussi la lumière. Trop, au goût de ses amis. Son apparition en guest star à la tribune de l'UMP, le 2 mars, à l'invitation d'Hervé Novelli, lui a valu une pluie de reproches. "C'était une vraie connerie, déplore Eric Naulleau. Je lui ai dit qu'il ne devait pas devenir l'idiot utile de la droite, y compris extrême. Mais il est en état d'ébriété médiatique et n'a pas résisté. Il est en train d'être récupéré." William Abitbol, lui aussi, désapprouve : "Pour ce libéral de Novelli, en plus !" L'ancien conseiller de Pasqua devenu restaurateur sermonne souvent son ami de vingt ans : "Tu nous fatigues avec ton immigration !" Il lui arrive d'être entendu, comme l'autre fois. "Tu parles trop et tu n'écris pas assez", a dit Abitbol. "C'est vrai", a convenu Zemmour. Le journaliste s'est interdit toute promotion télé pour la sortie de son livre,"Z comme Zemmour" (Cherche Midi). Puis il a filé revêtir sa chemise de scène pour un nouveau tour de piste chez Ruquier.

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