dimanche 10 avril 2011

LITTÉRATURE - "L'Amérique qui tombe" par Arianna Huffington


Marianne, no. 729 - Idées, samedi, 9 avril 2011, p. 76

Arianna Huffington a révolutionné l'information en ligne avec son site The Huffington Post. Dans son nouveau livre, cette éditorialiste américaine engagée passe au scanner le déclin de l'empire américain et l'effondrement de ses classes moyennes. Morceaux choisis. En exclusivité.

L'Amérique n'est plus l'Amérique. En 2004, Emmanuel Todd avait annoncé le déclin inexorable de l'empire, recueillant les quolibets d'une grande partie de nos économistes et autres experts en expertise. En septembre 2010, la journaliste entrepreneur Ariana Huffington a jeté un pavé dans la mare américaine. Regardant le pays dans la vérité de ses chiffres et de la vie concrète de dizaines de millions de compatriotes de la classe moyenne, elle affirme que son pays avance à grands pas sur la voie du tiers-monde. Cette Amérique qui tombe, Huffington en voit d'abord le symptôme dans l'explosion des inégalités et un appauvrissement des classes moyennes dont la crise des subprimes est la conséquence et non la cause. Elle en analyse les répercussions concrètes dans le délabrement de ses infrastructures : dans l'Amérique d'Obama, les nids-de-poule des routes tuent davantage que l'alcool au volant. Routes, chemins de fer, réseaux d'électricité, canalisations, ponts, autoroutes de l'information, l'Amérique a besoin d'un vrai plan Marshall qu'elle ne peut s'octroyer. Non parce qu'elle n'en a pas les moyens, mais parce que le lobby des grandes entreprises a "acheté" la démocratie américaine et ses élus. Retraçant toutes les terribles catastrophes américaines de ces dernières années - 11 septembre 2001, Katrina, BP, crise financière, guerre en Irak -, Huffington note qu'il s'est toujours trouvé quelques individus lucides capables de les annoncer. Mais aussi qu'il s'est toujours trouvé des politiciens trop liés à des intérêts privés pour prendre au sérieux ces avertissements. Parsemé de témoignages édifiants d'Américains des middle classes en chute libre sociale, le livre se termine par un véritable programme politique de rupture avec le système actuel. Un livre inquiétant mais vivifiant. A lire et à méditer : certaines de nos élites toujours en retard d'une guerre ne nous conseillent-elles pas, encore et toujours, de suivre la voie américaine ?

EXTRAITS

Les Etats-Unis, pays du tiers-monde". Voilà une formule dérangeante, une formule qui va radicalement à l'encontre de l'image que nous nous faisons de notre pays, celle de la plus grande nation du monde - en même temps que la plus riche, la plus puissante, la plus noble et la plus généreuse. Elle ne correspond pas non plus à notre expérience quotidienne du pays où nous vivons - où il y a, semble-t-il, sinon une poule dans chaque pot, du moins un écran plat sur chaque mur. Et puis nous sommes toujours l'unique superpuissance militaire du monde, pas vrai ?

Bien. Dans ce cas, que veut dire exactement cette expression provocatrice ? Pour moi, c'est un avertissement, la préfiguration d'un avenir possible. C'est le revers du rêve américain - un cauchemar américain dont nous sommes seuls responsables. C'est un signe avant-coureur, une alarme qui résonne pour nous prévenir que, si nous ne changeons pas de cap, nous risquons, malgré notre passé et ce qui a toujours paru être notre destinée, de nous transformer en pays du tiers-monde - un endroit où n'existent que deux classes sociales : les riches... et tous les autres. Songez au Mexique ou au Brésil, où les plus fortunés vivent dans de véritables forteresses aux portes blindées, surveillées par des gardes armés de mitraillettes de crainte que leurs enfants ne se fassent enlever.

Un pays qui n'a pas su rester à la hauteur de son histoire. Un pays qui ne doit pas sa chute à un ennemi extérieur, mais à la cupidité de son élite économique et à l'indifférence de ses dirigeants élus. Tous les indicateurs de notre tableau de bord national sont au rouge : les fondements de notre industrie s'effritent, emportant dans leur sillage le type d'emplois qui constituent la colonne vertébrale de notre économie depuis plus d'un siècle ; notre système éducatif est en pleine débâcle, empêchant la main-d'oeuvre de demain d'acquérir dans de bonnes conditions les connaissances et la formation indispensables aux métiers du XXIe siècle ; notre infrastructure - routes, ponts, canalisations, transports et réseaux électriques - s'écroule.

Et la classe moyenne américaine, incarnation de notre talent d'innovation et moteur de notre réussite économique - les fondements de notre démocratie -, disparaît à une vitesse vertigineuse, entraînant avec elle un élément clé du rêve américain : la promesse qu'en travaillant dur et avec un minimum de discipline nos enfants auront une chance de mieux s'en sortir que nous, de même que nous avons eu une chance de mieux nous en sortir que la génération qui nous a précédés.

Eau, routes, électricité : le grand délabrement

Nos problèmes d'infrastructure sont tels que point n'est besoin d'aller bien loin pour en prendre la mesure. Actionnez un interrupteur : vous utilisez un réseau électrique mis à rude épreuve. Passez à l'évier et ouvrez le robinet : votre eau arrive peut-être par des canalisations installées pendant la guerre de Sécession. Prenez votre voiture : vous empruntez des routes creusées de nids-de-poule et jalonnées de ponts qu'on hésite à franchir. Nous sommes entourés de preuves de déclin.

On estime que la population américaine atteindra 438 millions d'habitants en 2050 - une augmentation de 48 % depuis 2005. Mais, au lieu de se préparer à cette hausse et aux contraintes qu'elle imposera à nos systèmes en piteux état, c'est au rabais que l'Amérique se dirige vers l'avenir. Nos investissements dans l'infrastructure représentent à peine 2,4 % de notre PIB, contre 5 % en Europe et 9 % en Chine - un moyen infaillible de ne pas être la locomotive du XXIe siècle et d'être sûrs de cela. Pendant que nous essayons de maintenir tant bien que mal notre vieille guimbarde américaine avec du ruban adhésif, du chewing-gum, un bout de fil de fer et une prière, la Chine se dote d'une infrastructure de pointe.

Selon l'analyse faite par le New York Times, "une grosse canalisation d'eau éclate toutes les deux minutes en moyenne en un point quelconque du pays". A Washington, on enregistre une rupture de canalisation par jour en moyenne. "Nous avons approximativement 3 millions de kilomètres de tuyaux dans notre pays, explique Steve Allbee, de l'EPA. Si on fait le calcul entre nos dépenses actuelles et nos besoins d'investissement sur les vingt prochaines années, on arrive à une différence de 540 milliards de dollars."

Aujourd'hui déjà, il est de moins en moins sûr de boire l'eau du robinet - dans certains endroits, nos citoyens sont obligés d'aller chercher de l'eau potable dans des camions-citernes, variante américaine de la pompe collective du tiers-monde.

Alors que la demande d'électricité a augmenté de 25 % depuis 1990, la construction d'usines électriques a diminué de 30 %. Comme nous avons besoin de toute l'énergie disponible, les sociétés chargées de l'alimentation électrique ne peuvent pas débrancher les installations pour assurer correctement leur entretien - ce qui conduit à des pannes et à des coupures de courant imprévues. Ces pannes partielles ou complètes - dont certaines durent quelques secondes, d'autres des jours entiers - se traduisent par plus de 80 milliards de dollars de pertes commerciales par an. L'Asce estime que la modernisation et le développement du réseau pourraient exiger entre 1 500 et 2 000 milliards au cours des vingt prochaines années. Le 14 août 2003, près de 55 millions d'Américains et de Canadiens habitant sur une bande d'environ 6 000 km de large allant du Michigan au Connecticut et au Canada ont été privés d'électricité à cause de la plus grande panne de courant de l'histoire de l'Amérique du Nord. A New York, la circulation s'est arrêtée quand 11 600 feux de signalisation ont cessé de fonctionner, tandis que l'immobilisation des métros et des trains laissait 400 000 banlieusards en rade toute la soirée et une bonne partie de la nuit. La ville a été plongée dans l'obscurité. Que s'est-il passé ? Les lignes électriques ont heurté des arbres qu'on avait laissés pousser trop haut dans l'Ohio, ce qui a provoqué une série de défaillances entraînant la fermeture d'au moins 265 centrales électriques dans tout le Nord-Est.

Entre 1980 et 2005, le kilométrage parcouru par les véhicules de tourisme a augmenté de 94 % (celui des poids lourds de 105 %). Or, le kilométrage de voies autoroutières ne s'est accru que de 3,5 %. Selon le rapport d'évaluation de l'American Society Of Civil Engineers, "les Américains passent 4,2 milliards d'heures par an dans des embouteillages, pour un coût de 78 milliards par an - 710 dollars par an et par automobiliste". Les citadins sont particulièrement mal lotis : ils passent 40 % de leur temps de transport coincés dans des bouchons. La Transportation Construction Coalition (TCC) a établi que le mauvais entretien ou la mauvaise gestion des routes entraînent des accidents qui coûtent 217 milliards de dollars par an - bien plus que les accidents dus à l'alcool qui font les gros titres (130 milliards de dollars) ou que les carambolages provoqués par les excès de vitesse (97 milliards de dollars). Selon la TCC, 53 % des 42 000 accidents mortels qui surviennent chaque année sont, au moins partiellement, dus au mauvais état des chaussées. Nous dépensons actuellement 70 milliards par an pour améliorer nos autoroutes - bien loin des 186 milliards annuels qui seraient indispensables.

Au cours des dix dernières années, l'augmentation des prix de l'immobilier a obligé de nombreuses familles de la classe moyenne à s'éloigner de plus en plus des villes où elles travaillent et où les logements sont devenus hors de prix. Ce qui leur a imposé des trajets de plus en plus longs. En l'an 2000, chaque jour, 3,5 millions d'Américains prenaient la route pour des extreme commutes, des "navettes extrêmes", c'est-à-dire des trajets quotidiens d'une durée de trois heures ou plus dans un sens puis dans l'autre. Cela représente le double des chiffres enregistrés en 1990. Un travailleur sur huit - 17,5 millions d'Américains - quitte actuellement sa maison tous les matins avant 6 heures pour aller au travail. Pour un nombre de plus en plus important de membres de la classe moyenne, la vie se réduit aujourd'hui à ceci : dodo, auto, boulot, auto, dodo.

"Middle class" en danger

Entre 1945 et les années 70, une période caractérisée par une prospérité économique générale, les Américains les plus aisés se sont enrichis à un rythme presque identique à celui de leurs compatriotes des classes inférieures et moyennes. Des ouvriers d'usine aux PDG, les Américains ont vu leurs revenus doubler.

En septembre 1979, l'Américain le plus représentatif de la classe moyenne (en dollars constants, corrigés des variations dues à l'inflation) avait un revenu de 25 898 dollars par an. En septembre 1995, ce même individu gagnait 24 700 dollars par an, soit une baisse de salaire de 5 % en quinze ans. Au contraire, les 5 % les plus riches du pays avaient vu leur salaire augmenter de 29 % au cours de la même période, pour atteindre 177 518 dollars. Quant au 1 % composant la tranche supérieure, ses membres s'en sortaient mieux que tout le monde. En fait, entre 1977 et 1989, le revenu moyen des Américains les plus riches est passé de 323 942 dollars à 576 553 - une augmentation colossale de 78 % en valeur réelle. Selon un rapport établi par Elizabeth Warren, le revenu moyen de la classe moyenne entre 2000 et 2007 a baissé de 1 175 dollars, alors que les dépenses augmentaient de 4 655 dollars. Au cours de la même période, le 1 % de la population représentant la tranche supérieure - qui avait empoché sous Clinton 45 % de la croissance du revenu national - a encaissé 65 % de l'ensemble de l'augmentation des revenus sous Bush.

Cette économie à deux vitesses s'accompagne de deux séries de règles : l'une qui s'applique au monde de l'entreprise, l'autre à la classe moyenne. La classe moyenne respecte globalement les règles du jeu, avant d'assister à la destruction de ses emplois. Le monde de l'entreprise truque le jeu, veillant à ce que son autorisation d'enfreindre les règles soit intégrée dans les règles elles-mêmes. On en trouvera un des exemples les plus flagrants dans la capacité persistante des sociétés à escroquer le public de dizaines de milliards de dollars par an grâce aux paradis fiscaux.

Selon la Maison-Blanche, en 2004, dernière année pour laquelle nous disposons de chiffres sur le sujet, les multinationales américaines versaient grosso modo 16 milliards de dollars d'impôts sur 700 milliards de dollars de profits actifs à l'étranger - soit un taux d'imposition de 2,3 % environ. Vous connaissez beaucoup d'Américains de la classe moyenne qui s'en sortent aussi facilement au moment de payer leurs impôts ?

En décembre 2008, le Government Accountability Office (GAO) a fait savoir que 83 des 100 plus grandes sociétés américaines cotées en Bourse - parmi lesquelles AT & T, Chevron, IBM, American Express, General Electric, Boeing, Dow et AIG - possédaient des filiales dans des paradis fiscaux ou, comme les appelle joliment le monde de l'entreprise, dans des financial privacy jurisdictions - des "juridictions qui assurent la confidentialité financière". Chose plus scandaleuse encore, sur ces 83 sociétés, 74 ont obtenu des contrats gouvernementaux en 2007. General Motors, par exemple, a touché cette année-là plus de 517 millions de dollars du gouvernement - autrement dit des contribuables -, tout en plaçant ses bénéfices dans des asiles fiscaux comme les Bermudes et les îles Caïmans. Quant à Boeing, qui a bénéficié de contrats fédéraux pour une valeur supérieure à 23 milliards de dollars toujours en 2007, l'entreprise possédait 38 filiales dans des paradis fiscaux, dont six aux Bermudes. A la date du rapport du GAO, Morgan Stanley avait 273 filiales dans des paradis fiscaux, dont 158 aux Caïman. Citigroup en possédait 427, dont 90 aux Caïmans. Bank Of America 115, dont 59 aux Caïmans. Goldman Sachs était présent dans 29 paradis fiscaux, dont 15 fois aux Caïmans. JPMorgan dans 50, dont 7 fois aux Caïmans. Et WellsFargo dans 18, dont 9 fois aux Caïmans.

L'Amérique qui tombe. Comment les hommes politiques abandonnent la classe moyenne et trahissent le rêve américain, Fayard, 370 p., 19 €, en librairies le 13 avril.


Arianna Huffington, les métamorphoses d'une invincible
Alexis Lacroix

Conservatrice mais capable de doubler le Parti démocrate sur sa gauche, elle est devenue l'un des emblèmes du nouveau "rêve américain".

A l'occasion d'une récente conférence sur le management, Arianna Huffington, devant un parterre de femmes chefs d'entreprise, n'a pas hésité à leur déclarer qu'elles sont les vraies révolutionnaires mandatées pour un chambardement inédit la "révolution du sommeil"... Puis, face à la perplexité de l'assistance, elle a ajouté, avec son inimitable phrasé ronronnant d'intonations grecques : "Trop d'hommes s'imaginent que la privation volontaire de sommeil est un signe extérieur de virilité. Nous, nous savons qu'il n'en est rien !" Hilarité générale.

Cette pasionaria volcanique et séductrice excelle à "cliver" l'opinion américaine. Avec son site, The Huffington Post, qu'elle vient de vendre au géant AOL pour un montant de 315 millions de dollars, cette Américano-Grecque est devenue l'un des emblèmes du nouveau "rêve américain" post-guerre d'Irak : un american dream dégrisé de son hybris conservatrice et capable, quand il le faut, de doubler le Parti démocrate sur son (extrême) gauche...

D'Athènes à New York

En accueillant dans les colonnes de son webzine tout le gratin des grandes signatures internationales, en cognant la mollesse du gouvernement Obama en matière sociale, elle s'est montrée apte à séduire des classes moyennes hantées par le spectre du déclassement, et qui lâchent la presse traditionnelle, lui préférant ce site devenu le leader pure player de l'info sur le Net. Née d'un père journaliste et d'une mère aux idées larges, l'ex-Mlle Stassinopoulos force le respect, bien au-delà de sa nouvelle famille idéologique d'adoption, et jusqu'au coeur du monde intellectuel européen.

Son existence semble iconique, tant elle condense le roman du pouvoir à l'ère de la vidéosphère et des réseaux sociaux. Si elle devait écrire sa propre vie, Huffington explique qu'elle commencerait au printemps 1969. Arianna Stassinopoulos a 19 ans. Avec sa mère sans le sou, Elli, elles ont déménagé d'Athènes à Londres, afin qu'Arianna puisse passer les examens d'entrée à Cambridge. Une transplantation définitive dans le monde anglo-saxon. Une fois admise à l'université, elle a été présidente de la Cambridge Union Society. Au terme d'une décennie de romance passionnée avec le journaliste Bernard Levin, Arianna, s'installant à New York, pousse les portes de la bonne société de Manhattan. En 1986, elle épouse Michael Huffington, milliardaire du pétrole et politicien prometteur de la droite la plus dure. Ils vont vivre en Californie. Le mariage ne durera pas. Un virage à gauche fait perdre de nombreux amis à Arianna et la conduit vers une infortunée campagne démocrate pour le poste de gouverneur de Californie en 2003. Depuis qu'elle a lancé l'Huffington Post, ses amis soulignent qu'Arianna est plus apaisée et aussi plus heureuse. "Je pense que c'est sa dernière chrysalide", expliquait le commentateur Christopher Hitchens, il y a quelque temps. Voire. Depuis que le plus beau papillon de Beverly Hills s'est débarrassé de son onéreuse chrysalide, pour en créer une semblable en Angleterre, et faire plancher des équipes sur un probable Huffington Post à la française, elle semble poursuivre "au pays" d'autres objectifs, plus politiques... Invincible Arianna : voilà qui ne risque pas d'arranger ses affaires avec les "conformistes" de Washington, et avec le cercle des philosophes obamistes.

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