mercredi 20 avril 2011

LITTÉRATURE - Le goût de Shanghai - Marianne Payot

L'Express, no. 3120 - livres RENCONTRES, mercredi, 20 avril 2011, p. 110-111

Qu'on l'appelle la Chicago de l'Asie ou la Perle de l'Orient, la cité-mégalopole fascine les écrivains depuis des lustres. Etat des lieux sous la conduite de Jacques Baudouin et de la Chinoise Wang Anyi.

Demain, les romanciers s'empareront du gigantisme de l'Exposition universelle de Shanghai, en 2010, de ses files d'attente invraisemblables (neuf heures pour admirer quelques minutes le pavillon de Chine ou celui du Pétrole), de son succès planétaire - 73 millions de visiteurs. Une folie à la mesure de Shanghai, ville du monde, ville païenne, qui télescope les siècles et fascine badauds comme écrivains depuis des lustres. On a attendu sagement le calme de 2011 - tout est relatif, dans cette cité de 22 millions d'âmes - pour accompagner deux d'entre eux dans la mégalopole chinoise. Un Shanghai Express exaltant en compagnie du Français Jacques Baudouin et de la Shanghaienne Wang Anyi. Curieux personnage que ce "long-nez" de Jacques Baudouin. Romancier, éditeur (notamment chez Lattès) et patron, aujourd'hui, des éditions du CNRS, un temps au Quai d'Orsay (au service de presse de Bernard Kouchner), l'homme n'a pratiquement jamais foulé le sol de l'empire du Milieu. Pourtant c'est bien la Chine "moderne" (du xviiie au xxe siècle) qui alimen- te son oeuvre, du Mandarin blanc (prix du roman historique 1999) à Petit Mao, en passant par L'Homme de jade. Explication de l'auteur arpentant l'avenue Joffre (pardon, la Huaihai Road) de l'ancienne concession française : "Mes grands-parents tenaient un magasin d'art chinois à Paris, L'Eléphant blanc, boulevard Haussmann. J'ai donc passé ma jeunesse entouré de statuettes en nacre, de vases Ming, de porcelaines et de faïences." Encerclé par ces "soldats de plomb" asiatiques, le petit Baudoin se crée un monde à part. Plus tard, il engloutira les grands classiques, publiera sociologues et historiens de l'Orient, créera la revue Monde chinois, jusqu'à devenir cet "asianiste éclairé", comme l'a qualifié le grand sinologue Jean-Luc Domenach.

Passionné par le choc frontal et fructueux entre l'Asie et l'Occident, Jacques Baudouin ne pouvait que jeter son dévolu sur Shanghai, cet ancien port de pêche devenu, au mitan du xixe siècle, symbole du cosmopolitisme et de l'aventureuse humanité. Et c'est dans les rues fiévreuses de la concession française, tout juste attribuée à l'issue des "traités inégaux", qu'il fait débarquer, en 1870, le héros de son Shanghai Club, spécimen de littérature populaire intelligente. Charles Esparnac, ancien lieutenant démobilisé après la prise de Pékin, en 1860, n'est pas retourné dans son Périgord natal. Mercenaire - il a armé, à Nankin, les révoltés du Taiping et leur "royaume céleste de la Grande Paix" - navigateur hors pair tendance corsaire, il a fait fortune avant de tout perdre.

L'occasion de ressusciter les odeurs de Nanshi

Comme des milliers d'aventuriers, va-nu-pieds ou hommes d'affaires de tous poils qui peupleront la cité refuge, le voilà sur les rives du Huangpu, aux eaux couleur du limon et de l'argile. A peine installé à l'hôtel des Colonies, rue du Consulat, il court chez Joseph Li, un compradore de grande classe, maître du négoce en pleine expansion. Marché conclu : Charles affrontera sur sa jonque les tourbillons et les pirates du Fleuve bleu pour aller quérir thé, soie et riz, tandis que Joseph Li lui dénichera clients et fournisseurs. L'occasion pour l'auteur de ressus- citer les odeurs de Nanshi et les moeurs des commerçants anglais et des administrateurs français - sans oublier les missionnaires et les religieuses à cornettes. Zoom avant. L'heure est aux bilans. Les hautes murailles de la ville chinoise fortifiée ne sont plus, le canal du Yangjingbang, qui séparait les concessions française et internationale (remplacée par la Yan'an Road, véritable autoroute), non plus, tout comme les chaises à porteurs. Restent les lilongs, allées striant la vieille ville, et leurs batteries d'étendages de linge, les platanes du quartier français, les opulents bâtiments du Bund - le Shanghai Club, aujourd'hui Waldorf Astoria Hotel, les douanes chinoises, la Hongkong and Shanghai Bank Company... Notre promeneur vibrionne, plan à la main, regarde, ébahi, le décor en 3 D de son roman, prend des notes pour un deuxième tome, tout en esquissant un pas de deux dans la salle de bal de l'ancien Cercle sportif français (Okura Garden Hotel), merveille des Arts déco.

Changement de ton avec Wang Anyi, auteure du Chant des regrets éternels, superbe roman consacré à la Shanghai des années 1950-1980, et d'un recueil d'essais et de nouvelles, A la recherche de Shanghai, qui vient de paraître en France. "Un pauvre village de pêcheurs d'il y a quatre siècles, hissant le drapeau blanc dès le premier coup de feu de la guerre de l'opium. Quelques voyous étrangers arrivèrent alors avec un maigre bagage sur la grève encombrée de roseaux... Puis arriva une bande de vagabonds chinois... porteurs d'espoirs chimériques." Nul doute, cette Shanghaienne de 57 ans au caractère bien trempé ne mâche pas ses mots. "Née dans un monde vulgaire, la culture européenne et américaine réussit à Shanghai une association remarquable", poursuit Wang Anyi, qui oppose sa ville, plus "Chicago" que "Perle" de l'Orient, à Pékin, la majestueuse cité impériale au passé millénaire. Cinq délicieuses nouvelles, au style ciselé, viennent étayer sa vision d'une Shanghai, ville de tous les possibles et de toutes les illusions, où, en l'espace d'une nuit, un pauvre peut faire fortune et un riche commerçant se réveiller ruiné. Sous sa plume acérée et derrière son regard vif, aucune nostalgie des années 1920-1930, qui cachaient, derrière les feux de la rampe, le même "entassement de cages de ciment" qu'aujourd'hui. Aucun fantasme non plus devant l'extra-vagante verticalité de Pudong, sur la rive Est du fleuve, et ses hordes de jeunes posés sur les rails de la modernité. Plus raffinée que les énergiques Shanghaiennes qu'elle décrit, Wang Anyi est aussi paradoxale que sa ville, où gratte-ciel et demeures coloniales tutoient masures et échoppes. Et qu'elle ne quitterait pour rien au monde. Le monde ne vient-il pas à elle ?


de Malraux à Mian Mian
Marianne Payot

Claudel, Saint-John Perse, Malraux, Paul Morand, Albert Londres... tous ont été captivés par l'ardente Shanghai, champ de bataille de l'exotisme et de la modernité, tout à la fois canaille et pragmatique, bastion colonialiste et creuset révolutionnaire, fief des extrémistes communistes et temple du capitalisme. Bettina Rheims, Serge Bramly, Bernard Debré, Stéphane Fière, Michèle Kahn, pour ne citer que quelques contemporains, ont déposé également leur écot. Côté chinois, le plateau est fourni : Han Ziyun (Fleurs de Shanghai) ; Lu Xun, père de la littérature moderne ; Mao Dun, chef de file de l'école réaliste ; Cheng Xiaoqing, et ses enquêtes policières à la Conan Doyle ; Mu Shiying, inspiré par le "néosensationnisme" ; Eileen Chang ; Su Qing ; ou encore, plus près de nous, Qiu Xiaolong et son inspecteur poète Chen ; Weihui (Shanghai Baby) ; Mian Mian (Les Bonbons chinois)... On retrouve tous ces auteurs et mille autres informations dans le formidable Shanghai. Histoire, promenades, anthologie et dictionnaire, publié chez Bouquins/Laffont, sous la direction de Nicolas Idier.

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