mardi 12 avril 2011

Main basse sur le fer - Alain Faujas

Le Monde - Economie, lundi, 11 avril 2011, p. 14

Le fer fait l'objet de belles bagarres, ces temps-ci. Le fait qu'il frôle les 180 dollars la tonne - très exactement 179,50 dollars, vendredi 8 avril sur le marché spot chinois - n'y est pas étranger.

Fin 2008, son cours se traînait autour de 60 dollars, soit trois fois moins qu'aujourd'hui. Le coût de production d'une tonne de fer au Brésil oscille entre 30 et 40 dollars et, en Chine, où la teneur en fer du minerai est faible, il fluctue autour de 100 dollars. Oh ! la jolie marge que dégage la matière première des aciers qui servent à nos immeubles et nos infrastructures.

La nouveauté, c'est que les protagonistes ont changé. Avant, les sidérurgistes européens, japonais et chinois tentaient - en vain - d'empêcher les hausses fortes et répétées que leur imposait la bande des trois mineurs qui contrôlent les trois quarts du commerce mondial du fer. Dans l'ordre, le brésilien Vale, les anglo-australiens BHP Billiton et Rio Tinto.

Interventions publiques

Depuis quelques mois, des escarmouches opposent des gouvernements à leurs mineurs. Les gouvernants de l'Etat du Karnataka (Inde) avaient interdit, en 2010, les exportations de minerai pour combattre les mines illégales, disaient-ils - en fait, pour le réserver à l'acier local. Les mineurs, qui veulent profiter des prix mondiaux élevés, ont obtenu de la Cour suprême la levée de cette interdiction, mardi 5 avril. Mais des taxes à l'export la remplaceraient bientôt.

Au Brésil, c'est la nouvelle présidente, Dilma Roussef, qui est parvenue à chasser le remarquable PDG du numéro un mondial du fer, Vale, Roger Agnelli, trop soucieux des intérêts de l'entreprise et trop peu de ceux du Brésil, selon elle.

Roger Agnelli avait licencié 1 300 salariés en 2008, au plus fort de la crise, malgré les mises en garde du président Lula, et ne manifestait aucun enthousiasme pour financer la construction de hauts fourneaux dans son pays, tant il sait que la marge bénéficiaire est maigre dans la sidérurgie. L'Etat a donc gagné et son successeur, Murilo Ferreira, qui entrera en fonctions le 22 mai, devrait recentrer son groupe sur la mère patrie et obéir aux injonctions de Brasilia plutôt qu'à ses actionnaires.

A court terme, ces interventions publiques ne peuvent que soutenir les prix, en limitant peu ou prou les tonnages mis sur le marché. « A plus long terme, tout dépend des nouvelles mines, explique Olivier Eugène, gérant actions chez Axa IM. Les projets dans les cartons représentent un accroissement théorique de 70 % de la capacité mondiale. S'ils se réalisent tous, une baisse des cours sera inéluctable. Mais, dans les deux prochaines années, les tensions resteront fortes et les prix aussi. C'est pourquoi nous mettons dans notre portefeuille les sociétés minières vraiment très rentables. » Le fer durera.

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