mercredi 6 avril 2011

Raids contre les travailleurs migrants à Séoul - Frédéric Ojardias


Le Monde diplomatique - Avril 2011, p. 7

Expulsions en série de sans-papiers en Corée du Sud

Le 29 octobre 2010, lors d'une descente des services de l'immigration dans un atelier de Séoul, un travailleur vietnamien sans papiers de 35 ans tente de s'échapper en sautant d'une fenêtre. Il décède à l'hôpital cinq jours plus tard, laissant une femme, en situation irrégulière comme lui, et un fils de 4 mois. Il travaillait en Corée du Sud depuis 2002.

C'est dans une relative indifférence que ce type d'opérations s'est intensifié depuis 2008, date où le ministère de la justice a annoncé sa décision de faire passer le nombre de " clandestins " de 220 000 à 150 000 en cinq ans. Objectif déjà presque atteint : à la fin de 2010, ils étaient 168 500 (1).

Dès 2009, dans un rapport accablant (2), Amnesty International dénonçait la violence des raids dans les usines et les dortoirs, le non-respect des procédures d'arrestation, les mauvaises conditions de détention, les interpellations au faciès. Y sont relatés des cas de blessure grave, voire de décès, lors d'une arrestation.

Visas spéciaux pour travaux pénibles

" Je n'ose pas aller sur les marchés pendant la journée à cause des descentes ", témoigne Raffe, sans-papiers venu du Bangladesh, ouvrier la nuit dans une usine de produits chimiques. Tuya, ouvrière du textile originaire de Mongolie, raconte, son bébé dans les bras : " J'ai peur tout le temps. "

Ces " clandestins ", dont la majorité vient de Chine et d'Asie du Sud-Est, vivent dans l'angoisse de l'arrestation et de l'expulsion. Une expulsion à leurs frais : ils sont maintenus en détention, parfois plusieurs mois, le temps de réunir la somme nécessaire au billet de retour. Celle-ci est le plus souvent avancée par les proches et parfois payée par l'employeur qui doit des arriérés de salaire. Dans de rares cas (expulsion expresse de dirigeants syndicaux trop remuants), le billet est acquitté par le gouvernement.

Paradoxe : si certains sont d'abord arrivés en Corée du Sud avec un visa de tourisme, beaucoup y sont entrés légalement, grâce à un visa spécial d'ouvrier non qualifié. En 2004, afin de contrôler les flux de travailleurs migrants, le ministère du travail a en effet mis en place l'Employment Permit System (EPS, système de permis de travail) et passé des accords bilatéraux avec les pays exportateurs de main-d'oeuvre (3). Les ouvriers EPS occupent les emplois pénibles, dangereux et mal payés que refusent désormais les Sud-Coréens : en 2008, ils représentaient 77 % de la main-d'oeuvre industrielle non qualifiée des entreprises de moins de trente employés.

Directrice adjointe au ministère, Mme Lee Boo-young est catégorique : " Le système EPS est transparent et garantit les droits des ouvriers étrangers. " De fait, le programme est l'un des plus progressistes des pays asiatiques, Japon inclus.En principe, il accorde aux migrants les mêmes protections légales qu'aux Sud-Coréens, notamment en matière d'accidents du travail. Mais les restrictions restent sévères : rapprochement familial interdit, âge maximal de 35 ans. Le nombre d'employeurs successifs est limité à quatre, et un changement d'entreprise n'est possible que si le précédent patron l'autorise. Le visa est valable cinq ans, une durée qui exclut de fait toute demande de naturalisation.

Contraints à l'illégalité

Dans son rapport, Amnesty International décrit des cas d'employeurs sans scrupules : salaires impayés, heures supplémentaires obligatoires et non rémunérées, agressions verbales, physiques ou sexuelles. Des abus rendus possibles par la difficulté des recours en justice : la procédure, en langue coréenne, est longue et décourageante.

" Les migrants répugnent à porter plainte, car il est très difficile de fournir la preuve de l'abus. Certains ont perdu leur droit de séjour après avoir tenté un recours ", souligne M. Hwang Pill-kyu, un avocat de l'organisation non gouvernementale Gongam, qui offre une aide juridique gratuite aux travailleurs étrangers. Sans perspective de régularisation à l'expiration du visa EPS, ou confrontés à un patron abusif auquel ils ne parviennent pas à échapper par la voie légale, un grand nombre de migrants choisissent néanmoins de rester, et basculent dans l'illégalité.

Devenus sans-papiers, ils voient leurs problèmes s'aggraver. Tout recours leur est impossible en cas de conflit. L'accès aux soins devient problématique, et beaucoup renoncent à scolariser leurs enfants par peur de l'arrestation. " Certains sont là depuis dix ou quinze ans. Beaucoup ont même fondé une famille, raconte Mme Liem Wol-san, chercheuse à l'Institut de recherche pour les mouvements ouvriers alternatifs (AWM), à Séoul. Leurs employeurs veulent garder ces ouvriers devenus qualifiés, qui parlent coréen et sont faciles à contrôler du fait de leur statut. " Electronique, construction, automobile : ils sont présents dans tous les secteurs clés de la formidable croissance sud-coréenne (6,1 % en 2010).

Depuis quelques années, Séoul entend faire la promotion d'une société " multiculturelle ". Il s'agit en réalité d'une politique d'assimilation ciblant pour l'essentiel les femmes originaires de Chine et d'Asie du Sud-Est, mariées à des Coréens majoritairement ruraux (4). Cette politique exclut les travailleurs EPS, dont le travail est bienvenu, mais pas la présence à long terme.

Pays en très fort déficit démographique, avec un taux de natalité de 1,2 enfant par femme, la Corée du Sud a besoin de l'immigration. Tiraillée entre son désir d'ouverture au monde et ses vieux réflexes isolationnistes, elle ne semble cependant pas prête à en assumer les conséquences.

(1) En 2009, 30 000 expulsions ont eu lieu. A titre de comparaison, il y en a eu 29 000 en France. Sur une population de 50 millions de personnes, la Corée du Sud compte 1,3 million d'étrangers, clandestins inclus.
(2) " Disposable Labour " (PDF), octobre 2009.
(3) Bangladesh, Birmanie, Cambodge, Chine, Indonésie, Kirghizstan, Mongolie, Népal, Ouzbékistan, Pakistan, Philippines, Sri Lanka, Thaïlande, Timor-Leste, Vietnam.
(4) Le ratio est de 107 hommes pour 100 femmes. Le déséquilibre est particulièrement marqué dans les campagnes.

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