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mercredi 21 septembre 2011

La croisière nord-coréenne n'amuse pas le Sud - Eva John

Libération - Monde, mercredi 21 septembre 2011, p. 9

«La beauté des monts Geumgang rayonne à 30 kilomètres à la ronde», dit un proverbe coréen. Pas étonnant que ce coin de paradis du côté nord du 38e parallèle ait été choisi par le pays communiste pour la croisière qu'il a lancée en fanfare fin août. Une centaine de journalistes et d'hommes d'affaires venus notamment de Chine et des Etats-Unis ont été invités à inaugurer le circuit et à visiter les installations touristiques pour éventuellement y investir. Une preuve, selon Park Chol-su, le vice-président du groupe d'investissement nord-coréen Taepung, de la nouvelle «ouverture au monde» de son pays. A l'en croire, l'été prochain, près de 4 000 touristes étrangers vogueront sur la mer du Japon à bord du vieux ferry Mangyongbong.

Mais le projet fait grincer des dents les Sud-Coréens. Les «monts de diamant» symbolisaient jusqu'à récemment le rapprochement intercoréen. Dès 1998, un complexe touristique géré en majeure partie par l'opérateur sud-coréen Hyundai Asan accueille des visiteurs du Sud. En dix ans, ils sont 2 millions à avoir profité de cette occasion unique de franchir la zone démilitarisée. D'émouvantes réunions de familles séparées y sont aussi organisées. Jusqu'à ce jour de 2008, où une touriste est abattue par des soldats nord-coréens. Séoul suspend immédiatement les voyages et rapatrie des centaines d'employés. Les magasins, les hôtels et le golf sont laissés à l'abandon. Pendant trois ans, le régime communiste, privé de ce considérable flot de devises, appelle à la reprise des visites organisées. En vain. Le 22 août, il annonce brutalement la saisie des infrastructures sud-coréennes, dont la valeur dépasse les 318 millions d'euros. Hyundai Asan et les autres investisseurs n'ont pas d'autre choix que de faire évacuer les 14 salariés encore présents sur le site.

Le bras de fer s'est à l'évidence durci. Séoul ne tarde pas à dénoncer la «décision unilatérale» et la «perte de crédibilité» de son voisin. Pourtant, le 30 août, le ministre de la Réunification, connu pour sa fermeté envers le Nord, est remplacé par un proche du Président, plus conciliant. Les relations sont particulièrement tendues entre les deux pays depuis le bombardement de l'île de Yeonpyeong l'an dernier et l'attaque du navire sud-coréen Cheonan en mars 2009. Le Sud devrait prochainement appeler les investisseurs du monde entier à boycotter le nouveau projet touristique de Pyongyang.

«De toute façon, sans les touristes sud-coréens, le projet n'est pas viable, prédit Andrei Lankov, spécialiste de la Corée du Nord. Avec cette croisière, Pyongyang entend juste accentuer la pression sur Séoul pour la reprise des circuits intercoréens. Et il est bien probable que le prochain gouvernement, qui sera élu en décembre 2012, cédera à ces revendications.»

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mercredi 17 août 2011

Des spéculateurs coréens jouent avec le feu sur le marché d'actions

Le Monde - Economie, mercredi 17 août 2011, p. 12

Pas un marché d'actions asiatique n'a été aussi rudement frappé par la tempête financière de ce mois-ci que celui de la Corée du Sud, où l'indice de référence a reculé de 16 % depuis le 1er août. Comme le pays continue de dépendre fortement des exportations, les craintes d'une nouvelle récession aux Etats-Unis trouvent donc un puissant écho. De même que celles d'une crise en Europe, car les Sud-Coréens ont copieusement emprunté auprès des banques européennes.

Si l'on ajoute à cela des spéculations à haut risque de la part des investisseurs locaux en actions, sans doute quelques mauvaises nouvelles venues d'Occident suffiraient-elles alors à déclencher une nouvelle dégringolade.

La Corée du Sud est en effet au-dessus de deux lignes de faille potentielles. Ses exportations représentent la moitié de son produit intérieur brut (PIB). Elles sont donc, proportionnellement, supérieures à celles du Japon ou de la Chine. Aussi la perspective d'une récession aux Etats-Unis constitue-t-elle une grave menace pour les grands groupes industriels sud-coréens comme Samsung et Hyundai Motor.

La crise financière en Europe ne fait qu'accentuer ces inquiétudes. En Corée du Sud, le ratio de la dette extérieure au PIB est l'un des plus élevés d'Asie, une dette qui, pour plus de la moitié, vient des banques européennes. Les deux cinquièmes de la dette arrivent à échéance dans deux ans. Or les pertes de ces banques dans leurs pays d'origine pourraient les contraindre à réduire les crédits à l'étranger, ce qui entraînerait une crise de liquidité.

Les conséquences pourraient être accentuées par les manies des investisseurs. Beaucoup ont augmenté leur mise en achetant des actions avec des capitaux empruntés. Quand la dernière déroute a commencé, les investisseurs sud-coréens avaient acheté pour plus de 4,5 milliards de dollars d'actions (3,1 milliards d'euros) en utilisant des liquidités empruntées, soit plus que le pic d'avant la crise. Quand les cours baissent, ceux qui ont ce type de position doivent alors rembourser une partie de leur dette - ce qui peut les contraindre à liquider des actions et donc à accélérer la chute du marché.

Sur la ligne de fracture

Les investisseurs se sont aussi intéressés aux instruments dérivés. Le marché sud-coréen pour les dérivés sur actions (environ 19 milliards de dollars) est l'un des plus importants au monde. Une stratégie en vogue chez les particuliers est de vendre une option de vente à une banque, qui les oblige à acheter certains titres si leurs cours reculent en deçà d'un certain niveau. Pour couvrir ce coût, ils peuvent être contraints de céder d'autres actions par anticipation.

Séoul a déjà interdit les ventes à découvert, mais cela pourrait ne pas suffire à enrayer d'autres baisses vertigineuses. Si les conditions sur les marchés occidentaux empirent, la Corée du Sud est pile sur la ligne de fracture.

Wayne Arnold

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lundi 13 juin 2011

La vague pop coréenne gagne l'Europe - Philippe Mesmer

Le Monde - Culture, vendredi 10 juin 2011, p. 25

SM Entertainment « fabrique » des groupes à succès qui se produiront les 10 et 11 juin au Zénith

Après avoir conquis l'Asie, la K-pop s'attaque au marché européen. Les 10 et 11 juin, 14 000 fans européens de la musique pop coréenne vibreront au Zénith de Paris au son de mélodies aussi rythmées que formatées des groupes SHINee, f (x) ou encore Girls'Generation, des ensembles de garçons ou de filles imaginés par des sociétés de production ayant fait de la musique un produit d'exportation, avec le soutien actif des autorités sud-coréennes, qui voient là un moyen de vendre une image positive et dynamique du pays.

Le spectacle présenté à Paris, SMTown, a été conçu par SM Entertainment, entreprise créée en 1995 par Lee Soo-man, chanteur populaire des années 1970 devenu entrepreneur. La société a déjà produit des stars, comme la chanteuse BoA, qui ont conquis la Corée du Sud, mais aussi le Japon, la Chine ou l'Asie du Sud-Est et sont visibles aux Etats-Unis. Pionnière dans ce milieu, SM Entertainment est aujourd'hui concurrencée par JYP Entertainment ou YG Entertainment.

Avec 170 salariés, pour une soixantaine de groupes et chanteurs, SM Entertainment suit une politique bien rodée. « En imaginant les concepts de groupes, nous pensons aux jeunes du monde entier », explique Kim Young-min, l'actuel PDG. Le processus de création des formations est réglé au millimètre : une sélection impitoyable au fil d'auditions qui attirent chaque année 10 000 candidats. Puis une formation de trois à cinq ans au sein de la SM Academy. Cours de chant, de danse, de théâtre et même de langue. « Durant cette formation, nous faisons tout pour maximiser le trait dominant du caractère de chacun », signale Kim Young-min. Cela n'exclut pas certaines extrémités, comme le recours à la chirurgie esthétique. « Nous imaginons les concepts à concrétiser en environ deux ans. Nous observons la vingtaine d'étudiants en formation. Nous cherchons celui ou celle quicorrespond le mieux à l'idée et qui a la capacité de s'inscrire dans la tendance du moment. Si nous voulons faire un groupe, nous déterminons qui peut aller avec qui. » Une démarche est également menée auprès de partenaires de la mode pour créer l'image de la nouvelle formation. Selon M. Kim, « entre l'entrée à l'académie et la sortie du premier titre, la création d'un nouveau concept coûte entre 150 et 200 millions de wons ».

Cette véritable politique marketing donne au final des ensembles au look très travaillé, au style facilement identifiable, à la durée de vie parfois limitée à quelques années. SHINee, imaginé à partir du concept de « boys band » contemporain, réunit cinq jeunes hommes de 18 à 22 ans. Les compositions empruntent au répertoire de la R & B, tendance dominante de la musique actuelle, transmettent des messages positifs et consensuels, destinés à toucher un public le plus large possible.

Soucieuse d'internationalisation, SM Entertainment recourt à des talents étrangers. Parmi les cinq filles de f (x) figure Victoria, jeune Chinoise ex-danseuse classique originaire de Tsingtao, intégrée pour faciliter l'implantation en Chine et à Taïwan.

La tendance se répand en Europe grâce aux réseaux sociaux, qui ont permis aux amateurs, malgré l'absence de publicité, de découvrir sur cette musique venue d'ailleurs. Un mouvement facilité par la mise à disposition d'informations en anglais. Souvent, les fans viennent à la K-Pop après avoir goûté aux charmes de la culture populaire japonaise. « Je lisais des mangas, explique Jessica Fulrad, de Thionville (Moselle). J'ai ensuite découvert les séries télévisées coréennes et puis la musique. » Ce qui lui plaît dans la K-Pop, ce sont « les performances plus marquantes, l'ambiance plus américaine et le style moins costumé qu'au Japon ». Sa passion, vécue depuis six ans, l'incite aujourd'hui à apprendre le coréen.

M. Kim se dit surpris par l'intérêt rencontré en Europe pour ce style musical - le Midem 2010 avait accueilli un stand K-Pop. En avril, un groupe de Français fans de K-Pop est venu en Corée à la rencontre de leurs stars préférées, un voyage aux allures promotionnelles en partie financé par l'office du tourisme sud-coréen, partenaire des concerts au travers de sa campagne « Visit Korea ».

Korean Connection, association créée à Paris pour les amateurs de culture coréenne, a pris en charge l'organisation. Son président, Maxime Paquet, proche de SM Entertainment, a joué un rôle important pour l'organisation des concerts de juin. « Fin 2010, nous avons lancé une pétition sur Facebook pour qu'un concert soit organisé. En cinq jours, il y avait déjà 3 000 soutiens de toute l'Europe, et même des Etats-Unis. L'initiative a convaincu SM Entertainment d'organiser la venue au Zénith. » Les places de concert se sont arrachées en quelques minutes. Une date était prévue, une deuxième a été ajoutée.

Pour les autorités, la K-pop est le moyen de mieux faire connaître un pays qui se sent à l'étroit entre ses voisins japonais et chinois, et dont l'économie vit sous haute dépendance des exportations de voitures, de produits de l'électronique... et maintenant de culture.

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jeudi 2 juin 2011

Pyongyang renonce à toute négociation avec Séoul

Le Monde - Contre-enquête France, mercredi 1 juin 2011, p. 9

La Corée du Nord a annoncé, lundi 30 mai, qu'elle renonçait à toutes négociations avec son voisin du sud, notamment sur la dénucléarisation de l'archipel, et l'a menacé de représailles s'il s'essayait à « une guerre psychologique ». La Commission de défense nationale, l'un des organismes les plus hauts placés dans la hiérarchie de la dictature, a annoncé la fermeture d'une ligne de communication militaire entre les deux pays sur la côte Est et celle du bureau de liaison au Mont Kumgang, un centre touristique géré par les deux Corées.

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lundi 16 mai 2011

INTERVIEW - M. Lee n'exclut pas " de nouvelles tensions avec la Corée du Nord "


Le Monde - Contre-enquête France, mardi 17 mai 2011, p. 10

Au terme d'une visite officielle en Europe, le président sud-coréen, Lee Myung-bak, a rencontré, lors de son séjour parisien, du 12 au 14 mai, les autorités françaises et des chefs d'entreprise.

Votre proximité avec les Etats-unis ne constitue-t-elle pas un frein à la réunification avec la Corée du Nord ?

Non, les Etats-Unis sont un allié historique depuis la guerre de Corée. Cette relation n'est pas un obstacle à la paix avec Pyongyang, elle limite, au contraire, les risques de guerre. C'est une protection qui se maintiendra tant que la menace nucléaire existera chez notre voisin du Nord.

Vous renforcez vos défenses côtières depuis les récentes attaques nord-coréennes. Craigniez-vous la guerre ?

Les provocations de la Corée du Nord ne sont pas nouvelles. Mais nous avons décidé d'adopter un ton plus ferme pour faire comprendre qu'elles n'ont eu aucun effet et qu'on ne les acceptera plus. On ne peut pas exclure qu'une nouvelle provocation conduise à de fortes tensions militaires.

Le silence de l'Europe sur l'univers concentrationnaire nord-coréen vous choque-t-il ?

Je crois que, pour ne pas limiter les chances de dialogue avec la Corée du Nord, nous devons éviter de mettre en avant la question des droits de l'homme. Mais l'Europe et la France ont un rôle important à jouer dans ce domaine.

Le processus de changement dynastique en cours en Corée du Nord peut changer ce régime ?

Même pour nous, il est dur de prédire les évolutions de ce pays très fermé. Nous essayons de convaincre la Corée du Nord d'abandonner son programme nucléaire si elle veut le dialogue. Nous tentons aussi d'expliquer que le choix du développement économique entraînera le pays dans un processus d'ouverture, comme cela s'est produit en Chine et au Vietnam. Pékin pense d'ailleurs qu'il est de son intérêt que ce dialogue réussisse.

Après les réformes du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, la Corée est-elle à sa juste place dans la gouvernance mondiale ?

La Corée n'étant pas impliquée dans des conflits d'intérêts, elle occupe une place très favorable dans le concert international. Il fallait adapter les institutions à l'émergence considérable de certains pays, mais il était très difficile d'y parvenir car les intérêts sont très différents entre les pays pauvres et les pays riches, entre l'Union européenne et les Etats-Unis, entre la Chine et les pays développés. Nous avons pourtant obtenu à Séoul une réforme considérable du FMI et une amélioration de la gouvernance mondiale.

Quelles conclusions avez-vous tiré du séisme japonais ?

Cela nous a donné l'occasion de réfléchir à notre sécurité nucléaire et de renforcer la coopération internationale en la matière. La Corée est proche du Japon et nous avons pris en considération cet accident pour renforcer nos normes de sécurité. Heureusement, la Corée n'est pas située au centre de la zone sismique.

La catastrophe japonaise peut-elle conduire à une révision de votre politique énergétique ?

La Corée est 100 % dépendante en matière énergétique. Pour diversifier ses sources d'énergie et faire face au réchauffement climatique, il n'y aura pas de changement dans notre politique nucléaire. Si la part des énergies renouvelables, éolien ou solaire, croît dans l'avenir, celle de l'énergie nucléaire sera moins importante. En attendant, je ne crois pas possible de réduire la part du nucléaire.

En France, la Corée est accusée d'avoir vendu, au rabais, des réacteurs nucléaires dans le Golfe, au détriment de la sécurité ?

Il ne faut pas sous-estimer les Emirats arabes unis. Ce n'est pas le prix qui a compté. Il faut évaluer une centrale nucléaire sur la base de son efficacité. Dans ce domaine, il n'y pas une compétition entre les pays, mais entre des entreprises. Je ne crois pas que le sentiment que vous indiquiez soit très répandu en France.

L'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) a qualifié nos centrales de premières au monde en matière d'efficacité et de sécurité. Car la Corée a beaucoup changé. Nous sommes désormais dans les premiers rangs en matière de technologie de haute qualité, comme les chantiers navals, l'automobile ou les composants électroniques.

Qu'attendez-vous de la présidence française du G20 ?

J'espère que la priorité donnée à l'enjeu du développement sera respectée. La Corée est passée de l'état de bénéficiaire d'une aide à celui de pays donateur. Il nous faut aider les pays africains à trouver les moyens de se développer de façon autonome. Je souhaite qu'au sommet du G20, à Cannes, nos discussions débouchent sur un renforcement de la sécurité alimentaire et énergétique des pays en développement.

La Corée continuera-t-elle à acheter des terres en Afrique ?

Nous dépendons de l'étranger pour 73 % de notre alimentation. C'est pour cela que nous comptons sur des prêts de terre faits à l'étranger par des entreprises privées pour y cultiver du maïs ou du blé.

Propos recueillis par Alain Faujas, Jacques Follorou et Gilles Paris

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mercredi 6 avril 2011

Raids contre les travailleurs migrants à Séoul - Frédéric Ojardias


Le Monde diplomatique - Avril 2011, p. 7

Expulsions en série de sans-papiers en Corée du Sud

Le 29 octobre 2010, lors d'une descente des services de l'immigration dans un atelier de Séoul, un travailleur vietnamien sans papiers de 35 ans tente de s'échapper en sautant d'une fenêtre. Il décède à l'hôpital cinq jours plus tard, laissant une femme, en situation irrégulière comme lui, et un fils de 4 mois. Il travaillait en Corée du Sud depuis 2002.

C'est dans une relative indifférence que ce type d'opérations s'est intensifié depuis 2008, date où le ministère de la justice a annoncé sa décision de faire passer le nombre de " clandestins " de 220 000 à 150 000 en cinq ans. Objectif déjà presque atteint : à la fin de 2010, ils étaient 168 500 (1).

Dès 2009, dans un rapport accablant (2), Amnesty International dénonçait la violence des raids dans les usines et les dortoirs, le non-respect des procédures d'arrestation, les mauvaises conditions de détention, les interpellations au faciès. Y sont relatés des cas de blessure grave, voire de décès, lors d'une arrestation.

Visas spéciaux pour travaux pénibles

" Je n'ose pas aller sur les marchés pendant la journée à cause des descentes ", témoigne Raffe, sans-papiers venu du Bangladesh, ouvrier la nuit dans une usine de produits chimiques. Tuya, ouvrière du textile originaire de Mongolie, raconte, son bébé dans les bras : " J'ai peur tout le temps. "

Ces " clandestins ", dont la majorité vient de Chine et d'Asie du Sud-Est, vivent dans l'angoisse de l'arrestation et de l'expulsion. Une expulsion à leurs frais : ils sont maintenus en détention, parfois plusieurs mois, le temps de réunir la somme nécessaire au billet de retour. Celle-ci est le plus souvent avancée par les proches et parfois payée par l'employeur qui doit des arriérés de salaire. Dans de rares cas (expulsion expresse de dirigeants syndicaux trop remuants), le billet est acquitté par le gouvernement.

Paradoxe : si certains sont d'abord arrivés en Corée du Sud avec un visa de tourisme, beaucoup y sont entrés légalement, grâce à un visa spécial d'ouvrier non qualifié. En 2004, afin de contrôler les flux de travailleurs migrants, le ministère du travail a en effet mis en place l'Employment Permit System (EPS, système de permis de travail) et passé des accords bilatéraux avec les pays exportateurs de main-d'oeuvre (3). Les ouvriers EPS occupent les emplois pénibles, dangereux et mal payés que refusent désormais les Sud-Coréens : en 2008, ils représentaient 77 % de la main-d'oeuvre industrielle non qualifiée des entreprises de moins de trente employés.

Directrice adjointe au ministère, Mme Lee Boo-young est catégorique : " Le système EPS est transparent et garantit les droits des ouvriers étrangers. " De fait, le programme est l'un des plus progressistes des pays asiatiques, Japon inclus.En principe, il accorde aux migrants les mêmes protections légales qu'aux Sud-Coréens, notamment en matière d'accidents du travail. Mais les restrictions restent sévères : rapprochement familial interdit, âge maximal de 35 ans. Le nombre d'employeurs successifs est limité à quatre, et un changement d'entreprise n'est possible que si le précédent patron l'autorise. Le visa est valable cinq ans, une durée qui exclut de fait toute demande de naturalisation.

Contraints à l'illégalité

Dans son rapport, Amnesty International décrit des cas d'employeurs sans scrupules : salaires impayés, heures supplémentaires obligatoires et non rémunérées, agressions verbales, physiques ou sexuelles. Des abus rendus possibles par la difficulté des recours en justice : la procédure, en langue coréenne, est longue et décourageante.

" Les migrants répugnent à porter plainte, car il est très difficile de fournir la preuve de l'abus. Certains ont perdu leur droit de séjour après avoir tenté un recours ", souligne M. Hwang Pill-kyu, un avocat de l'organisation non gouvernementale Gongam, qui offre une aide juridique gratuite aux travailleurs étrangers. Sans perspective de régularisation à l'expiration du visa EPS, ou confrontés à un patron abusif auquel ils ne parviennent pas à échapper par la voie légale, un grand nombre de migrants choisissent néanmoins de rester, et basculent dans l'illégalité.

Devenus sans-papiers, ils voient leurs problèmes s'aggraver. Tout recours leur est impossible en cas de conflit. L'accès aux soins devient problématique, et beaucoup renoncent à scolariser leurs enfants par peur de l'arrestation. " Certains sont là depuis dix ou quinze ans. Beaucoup ont même fondé une famille, raconte Mme Liem Wol-san, chercheuse à l'Institut de recherche pour les mouvements ouvriers alternatifs (AWM), à Séoul. Leurs employeurs veulent garder ces ouvriers devenus qualifiés, qui parlent coréen et sont faciles à contrôler du fait de leur statut. " Electronique, construction, automobile : ils sont présents dans tous les secteurs clés de la formidable croissance sud-coréenne (6,1 % en 2010).

Depuis quelques années, Séoul entend faire la promotion d'une société " multiculturelle ". Il s'agit en réalité d'une politique d'assimilation ciblant pour l'essentiel les femmes originaires de Chine et d'Asie du Sud-Est, mariées à des Coréens majoritairement ruraux (4). Cette politique exclut les travailleurs EPS, dont le travail est bienvenu, mais pas la présence à long terme.

Pays en très fort déficit démographique, avec un taux de natalité de 1,2 enfant par femme, la Corée du Sud a besoin de l'immigration. Tiraillée entre son désir d'ouverture au monde et ses vieux réflexes isolationnistes, elle ne semble cependant pas prête à en assumer les conséquences.

(1) En 2009, 30 000 expulsions ont eu lieu. A titre de comparaison, il y en a eu 29 000 en France. Sur une population de 50 millions de personnes, la Corée du Sud compte 1,3 million d'étrangers, clandestins inclus.
(2) " Disposable Labour " (PDF), octobre 2009.
(3) Bangladesh, Birmanie, Cambodge, Chine, Indonésie, Kirghizstan, Mongolie, Népal, Ouzbékistan, Pakistan, Philippines, Sri Lanka, Thaïlande, Timor-Leste, Vietnam.
(4) Le ratio est de 107 hommes pour 100 femmes. Le déséquilibre est particulièrement marqué dans les campagnes.

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lundi 21 mars 2011

Réunion tripartite Japon-Chine-Corée du Sud


Le Monde - Environnement & Sciences, lundi, 21 mars 2011, p. 8

Les événements japonais ont largement modifié l'ordre du jour de la réunion tripartite - Chine, Corée du Sud, Japon - qui s'est tenue samedi 19 mars à Kyoto.

Les discussions entre les ministres des affaires étrangères des trois pays devaient être consacrées aux questions de sécurité entre la Corée du Nord et la Corée du Sud.

Mais le problème des retombées possibles d'un panache radioactif est apparu plus urgent.

PHOTO - Japanese Foreign Minister Takeaki Matsumoto (C) speaks, as his counterparts Yang Jiechi (L) of China and Kim Sung-hwan of South Korea listen, during their joint news conference following a trilateral meeting in Kyoto, western Japan, in this picture taken by Kyodo News on March 19, 2011. Japan's neighbours have all offered help and expressed sympathy for its plight, but there has been some criticism at home and abroad at the level of information and the handling of the nuclear crisis, especially in its early stages. Mandatory Credit.

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vendredi 25 février 2011

Des secrets de moins en moins bien gardés - Chong Rak-in

Courrier international, no. 1060 - Asie, jeudi, 24 février 2011, p. 35

Le téléphone mobile est devenu l'outil essentiel de transmission des informations sur ce qui se passe en Corée du Nord. Daily NK, quotidien en ligne sud-coréen spécialisé dans les nouvelles venant du Nord, a récemment publié une séquence vidéo surprenante. On y voit un Nord-Coréen en train de brûler un portrait de Kim Jong-il et d'écrire des propos injurieux à son encontre. L'homme s'était apparemment filmé lui-même à l'aide d'un téléphone portable ou d'un petit appareil photo. C'est un homme d'affaires nord-coréen qui a transmis l'objet à un correspondant du journal en Chine. Les images, témoignant d'une révolte ouverte contre le régime de Pyongyang, ont suscité une grande émotion en Corée du Sud.

De même, l'organisation de réfugiés North Korea Intellectuals Solidarity avait annoncé en novembre 2009 la réforme monétaire en Corée du Nord, une exclusivité qu'elle avait obtenue via la téléphonie mobile. En mai 2010, alors que le naufrage de la frégate Cheonan [survenu en mars 2010 en mer Jaune] divisait l'opinion sud-coréenne quant aux responsabilités de Pyongyang dans l'affaire, Free North Korea Radio avait livré une reconstitution de l'événement, mettant en cause Kim Jong-il et ses collaborateurs sur la base des renseignements que la radio disait tenir de la plus haute instance militaire nordiste.

Comment ces structures modestes peuvent-elles se procurer des informations aussi secrètes ? Ha Tae-gyong, le directeur de Free North Korea Radio, affirme qu'il dispose de correspondants sur place qui lui fournissent des nouvelles récentes par téléphone portable. Une fois installés en Corée du Sud, les réfugiés nord-coréens font appel à des intermédiaires chinois pour envoyer téléphones et argent à leurs proches restés au pays. "Grâce au portable chinois que je lui ai fait parvenir, je peux parler à mon fils qui est resté au pays, à Chongjin. Quand il ne m'appelle pas à l'heure convenue, je panique, mais je suis heureuse d'avoir ce moyen de communication en attendant qu'il me rejoigne", raconte une quinquagénaire d'origine nord-coréenne.

Tout se joue à la frontière

Les portables chinois permettent par ailleurs aux passeurs qui aident les Nord-Coréens à fuir leur pays, aux organisations qui s'intéressent à la Corée du Nord et même aux autorités sud-coréennes de se tenir au courant de ce qui se passe dans ce pays fermé. Quelque dix mille habitants du Nord en posséderaient un dans la région frontalière située près de la Chine. Un grand nombre d'entre eux servent d'informateurs à des gens du Sud, qui leur paient l'appareil et les frais liés à son utilisation. Une information se paie une certaine somme d'argent, plus ou moins importante selon sa valeur.

Il existe en Corée du Sud plusieurs médias spécialisés dans la diffusion de ces informations en provenance de Corée du Nord : Open Radio for North Korea, Daily NK, North Korea Intellectuals Solidarity, Free North Korea Radio ou encore Good Friends. Hormis le premier, tous sont animés par des réfugiés nord-coréens. La plupart reçoivent une aide du gouvernement américain ou d'ONG américaines. "Ils ont aussi leurs contacts en Corée du Nord", déclare un analyste, ancien officier de l'armée sud-coréenne. "Comme ils ont plus de moyens financiers, ils ont plus de scoops. Il arrive aussi qu'on soudoie un officier nord-coréen et qu'on l'aide à monter en grade pour qu'il ait accès aux secrets importants." Free North Korea Radio, avec ses vingt salariés, dont sept journalistes à plein-temps, est un organe mondialement connu pour la qualité de ses informations. Les journalistes sont tous d'origine nord-coréenne et chacun d'eux dispose de cinq ou six contacts en Chine et en Corée du Nord, qu'il gère personnellement. Ils ont un budget pour les payer. Ils se rendent régulièrement en Chine, près de la frontière nord-coréenne, pour les rencontrer, mais se servent aussi de leur portable pour leur parler. "Nous avons nos horaires pour ces échanges", explique Ha Tae-gyong. Il assure qu'il vérifie toujours la fiabilité d'une information auprès d'autres correspondants avant de la diffuser. Ceux qui sont sur place ont eux-mêmes leur réseau interne - dans l'armée et la police - pour obtenir des scoops. "Il nous est arrivé une fois d'exfiltrer un correspondant, car sa vie était en danger", ajoute Ha Tae-gyong.

Des appels très risqués

Les portables chinois ne fonctionnant que dans la région frontalière, ces médias introduisent depuis peu des téléphones par satellite en Corée du Nord. Free North Korea Radio révèle en avoir fait passer dans les environs de Pyongyang. C'est de cette façon qu'aurait été obtenue en mars 2010 leur exclusivité sur l'exécution de Pak Nam-gi, ancien responsable des finances du Parti du travail, tenu pour responsable de l'échec de la réforme monétaire. Mais ces appareils valent 1 million de wons [700 euros environ] et la communication coûte cinq fois plus cher qu'avec un mobile chinois. Sans parler du fait, très contraignant, qu'ils ne fonctionnent pas dans un espace clos.

Le téléphone portable est un outil également indispensable aux passeurs. Leur objectif ne se limite pas au trafic d'informations. Ils ont surtout besoin de se tenir au courant de ce qui se passe dans le pays pour pouvoir aider les réfugiés à fuir. D'après Kim Chi-song, président de l'Association pour le sauvetage des réfugiés, "un membre de l'association dispose en Chine et en Corée du Nord de sept ou huit contacts qui prennent tous de grands risques, car la police patrouille avec des détecteurs." Les autorités nord-coréennes auraient en effet renforcé la surveillance à l'aide de ces mêmes appareils, dont elles auraient fait l'acquisition en Allemagne il y a deux ans. Un citoyen nord-coréen surpris en train de communiquer avec l'étranger risque évidemment d'être fusillé, comme M. Chong, un ouvrier de l'usine militaire de Hamhung, qui aurait été exécuté en janvier 2010 pour avoir donné des nouvelles de son pays à un ami réfugié à l'aide de son portable chinois. Désormais, les usagers s'isolent dans la montagne pour téléphoner, limitent la communication à cinq minutes et éteignent l'appareil tout de suite après. "Téléphoner, ça peut vous coûter la vie", raconte un réfugié.

Chong Rak-in

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vendredi 18 février 2011

Pyeongchang croit en son étoile olympique - Sébastien Falletti

Le Figaro, no. 20698 - Le Figaro, vendredi, 18 février 2011, p. 11

La cité sud-coréenne, rivale d'Annecy, veut convertir l'Asie aux sports d'hiver.

Les Dieux de la neige semblent avoir choisi leur camp. Samedi, 77 centimètres de poudreuse en provenance du Pacifique ont tapissé en quelques heures la côte orientale de la péninsule coréenne d'un épais manteau blanc. Cette chute de neige « du siècle » est tombée juste à temps pour accueillir les experts du Comité international olympique (CIO) qui examinent cette semaine la candidature de Pyeongchang pour les Jeux d'hiver de 2018. Un nouveau signe favorable pour cette bourgade sud-coréenne qui défie Annecy et Munich et croit plus que jamais en son étoile.

Après avoir échoué par deux fois face à Vancouver et Sotchi, Pyeongchang est persuadé que sa troisième tentative sera la bonne. « Nous avons tiré les leçons de nos erreurs passées. Désormais, tout le monde tire dans le même sens, le gouvernement, les entreprises et la région », explique un conseiller du président Lee Myung-bak, venu en personne accueillir la délégation du CIO. Car à cinq mois du verdict (le 6 juillet à Durban), la petite station qui culmine à seulement 1 800 mètres d'altitude fait la course en tête face à ses prestigieuses rivales européennes. Avec un atout clé dans sa manche : la croissance économique de l'Asie qui fait miroiter un nouvel eldorado blanc à l'Est.

« Les JO à Pyeongchang vont promouvoir les sports d'hiver en Asie et développer un marché en plein boom », clame Cho Yang-ho, le président du comité. Le patron de la compagnie aérienne Korean Air sait de quoi il parle. Dans le flambant neuf Hotel Intercontinental construit au pied des pistes, les touristes de Hongkong, Singapour ou de Bangkok affluent, les yeux émerveillés. « Ils voient la neige pour la première fois. C'est exotique pour eux! », résume un hôtelier dont les affaires prospèrent grâce à cette nouvelle clientèle. Et qui fantasme déjà sur l'éveil de la Chine à l'or blanc.

Une architecture d'inspiration tyrolienne

Pour capter ce marché et séduire le CIO, Pyeongchang ne lésine pas : Alpensia, une nouvelle station de ski ultramoderne, avec hôtel de luxe et même parc aquatique, a surgi d'un champ de pommes de terre l'an dernier. Une bagatelle estimée à 1,5 milliard de dollars. En trente minutes, les athlètes pourront rejoindre l'ensemble des sites de compétition et un TGV reliera la capitale Séoul en moins d'une heure!

Si l'architecture a de timides allures tyroliennes, les Alpes sont bien loin. Dans les champs, des poissons séchés pendent sur des tréteaux. Le long des routes campagnardes, des gargotes servent une cuisine épicée entre des boutiques de snowboard. « Les sports d'hiver ne peuvent rester le privilège des pays occidentaux », insiste le conseiller présidentiel rappelant que l'Europe et l'Amérique ont monopolisé 22 des 24 Olympiades d'hiver. Mais cette fois la conjonction des astres olympiques pourrait changer la donne. Car, dans le secret de l'isoloir, des membres européens du CIO vont voter pour la candidature asiatique afin de maximiser les chances de succès de Rome ou Madrid en 2020, Barcelone ou la Suisse en 2022. Et Séoul peut compter sur la force de frappe politique et économique d'un des hommes les plus riches du monde pour convaincre les hésitants.

Condamné pour malversation financière, Lee Kun-hee, le patron de Samsung, a repris ses fonctions au CIO en 2010 grâce à un opportun pardon présidentiel. Cet entrepreneur au carnet d'adresse planétaire est déterminé à entrer définitivement dans la légende nationale en ramenant les Jeux au pays après ceux de Séoul en 1988. « Si nous continuons nos efforts nous avons une chance », a-t-il lâché, confiant. Mais Pyeongchang refuse d'endosser la tunique de favori : « Surtout, n'écrivez pas que nous sommes optimistes! », a lancé aux journalistes un représentant du Comité.

Sébastien Falletti Envoyé spécial à Pyeongchang

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mercredi 9 février 2011

Hyundai, machine de guerre coréenne - Philippe Escande


Les Echos, no. 20866 - Compétences, mercredi, 9 février 2011, p. 11

Le constructeur est devenu un des géants mondiaux

C'est semble-t-il à une erreur de traduction de missionnaires européens que l'on doit cette curieuse appellation de « pays du Matin calme » pour la Corée. Le calme est en effet tout relatif dans cette péninsule déchirée et hyper-active, zone de fracture géopolitique et économique prise en tenaille entre la Chine et le Japon. Etonnant modèle sud-coréen ! Il semble rassembler tout ce que l'on reproche traditionnellement aux systèmes français, japonais, indiens, voire chinois. Une démocratie certes, mais qui contrôle toute l'économie, se mêle de la gestion et de la stratégie des entreprises, dont les relations sociales sont exécrables, les patrons corrompus et le comportement protectionniste notoire.

Ce modèle qui a permis de faire sortir de terre le dragon coréen dans les années 1990, on le croyait terrassé par la grande crise asiatique de 1998. Le voilà qui donne désormais des leçons à la terre entière. Son électricien Kepco arrache des centrales nucléaires au français Areva, Samsung est devenu le leader mondial de la high-tech, devant Sony ou Hewlett-Packard et son constructeur automobile Hyundai a dépassé en 2010 Ford comme quatrième constructeur automobile mondial. Pas mal pour un petit pays de moins de 50 millions d'habitants, sans ressources naturelles et vivant sous la menace perpétuelle d'une guerre avec son frère du Nord. Petite démonstration en trois temps avec le cas Hyundai.

1 Le grand ménage de 1998

Né en 1947, le conglomérat Hyundai, bâti sur le modèle des puissants keiretsus japonais rassemblait sous un même toit de la construction navale, du génie civil, du militaire, de l'électronique, puis en 1967 de l'automobile. Suivant le schéma traditionnel, hérité des japonais : fabrication sous licence américaine (Ford), puis évolution vers des modèles propres, se démarquant de plus en plus des concurrents. Avec évidemment un argument massue, le prix, qui lui permet de débarquer aux Etats-Unis dès 1987.

La crise asiatique de 1997-1998 a cueilli ce petit monde confortable des chaebols, les conglomérats sauce coréenne. En sapant leur assise financière, elle a mis à nu la fragilité de ces grandes cathédrales industrielles ayant massivement financé leur expansion tous azimuts sur l'endettement et sur les subventions étatiques. Dans ce pays pas très calme, la réponse a été violente. La moitié des trente premiers conglomérats du pays s'est retrouvée en faillite. La plus spectaculaire a été celle de Daewoo, le deuxième chaebol du pays derrière Hyundai. Sur les cinq constructeurs automobiles de la péninsule, quatre ont sombré. Daewoo Motors sera vendu à General Motors, SsangYong au chinois SAIC, Samsung Motors à Renault et Kia à Hyundai. Moins mal en point et plus gros de tous, ce dernier s'est séparé de sa maison mère en 1998 et se retrouve désormais dans un paysage singulièrement éclairci.

2 Une base arrière solide

Il se vend chaque année près de 1 million et demi de voitures en Corée du Sud. Hyundai représente près de la moitié du marché (45 % en 2010) et sa filiale Kia un tiers (33 % en 2010). Avec presque 80 % du marché, cela laisse peu de place aux trois autres constructeurs et quasiment rien aux étrangers. Dans aucun autre pays du monde un constructeur majeur ne dispose d'une telle puissance domestique, même au Japon. Cette base arrière lui permet de contrôler ses prix et de rentabiliser son site géant d'Ulsan, la plus grande usine automobile du monde. Sur 5 millions de mètres carrés, elle permet de produire jusqu'à 2 millions de voitures par an. Berceau du chaebol Hyundai, qui accueille aussi ses chantiers navals (les premiers au monde), elle possède un port où peuvent accoster les plus gros navires. Les deux tiers de la production sont exportés. C'est dans cet équivalent du Detroit américain des années 1930 que bat le coeur du constructeur et qu'est née sa culture très centralisatrice. Une base arrière d'autant plus appréciable que la chute du cours de la monnaie locale, le won, a énormément avantagé la production, notamment en 2009. Les analystes estiment que plus des deux tiers de l'avantage coût de Hyundai sur ses concurrents à cette époque serait imputable à la faiblesse du won. Celui-ci est remonté depuis, mais, entre-temps, le groupe à ouvert des usines sur tous les continents (y compris en Europe et en Turquie). Et, bien sûr, en Chine qui devient son premier marché.

3 Objectif Toyota

La déconfiture des concurrents locaux de Hyundai n'a pas résolu tous les problèmes de l'entreprise. Au début des années 2000, elle traversait même une mauvaise passe. Ses voitures sortaient en rang serré de l'usine d'Ulsan, mais à l'étranger son image pâlissait à grande vitesse. Les premiers succès de son modèle Excel aux Etats-Unis ont été sans suite et, à la fin des années 1990, les ventes s'étaient effondrées de moitié du fait de la mauvaise qualité des produits.

Le passage de témoin, du fondateur à son fils, Chung Mong-koo, sera l'occasion d'un changement de stratégie. Celui-ci décrète la primauté de la qualité sur le volume. Toyota est érigé en « benchmark » absolu du niveau à atteindre. Les méthodes américaines de type « six sygma » sont introduites dans le centre de conception. Une obsession de la qualité qui s'accompagne d'une politique produit extrêmement agressive. Une gamme très large, qui se renouvelle très vite. Ces dernières années, la firme a renouvelé tous ses modèles aux Etats-Unis en à peine quatre ans.

Cette vitesse de réaction et de mise sur le marché porte la marque de fabrique du coréen. Les changements de dernière minute ne sont pas rares. Une rapidité rendue possible, selon certains concurrents, par la réutilisation d'éléments très proches de ceux des concurrents. Comme les japonais à leur époque et les chinois désormais, les coréens s'astreignent à une veille technologique extrêmement poussée. Enfin, du côté de la politique commerciale, la firme a fait preuve ces dernières années d'une agressivité spectaculaire : extension des garanties à cinq et dix ans, engagement de reprise en cas de chômage aux Etats-Unis. Ce travail porte ses fruits. En Amérique, l'image de l'entreprise a très fortement progressé dans les classements qualité. Le positionnement de sa filiale Kia, plus jeune et sportif ,est un atout précieux.

Mais Chung Mong-koo, patron tout-puissant, dont la peine de prison pour détournement de fonds a été commuée en « service à la communauté » accompagné d'un très gros chèque, n'est pas un tendre. Cette révolution interne avec mises sous tension et fixation d'objectifs extrêmement ambitieux s'est accompagnée de grands coups de balai dans le management, notamment aux Etats-Unis. Les relations sociales restent extrêmement dures dans l'entreprise, notamment en Corée. Occupations, violences, arrestations, les mouvements coréens feraient passer leurs équivalents français pour des discussions de salon. On estime que, en vingt ans, Hyundai a perdu près de 10 milliards de dollars du fait des grèves. C'est la face sombre du miracle coréen. Le pays du Matin « frais » (vraie traduction) a besoin de calme s'il veut prospérer longtemps en tête de l'aristocratie mondiale de l'industrie.


Les chiffres clefs Points forts Points faibles

- Chiffre d'affaires (2010) : 25 milliards d'euros (+ 15,4 %).- Résultat net : 3,5 milliards d'euros (+ 77 %).- Ventes : 3,6 millions de véhicules + 2,1 millions pour Kia (+ 24 %).- Effectif : 75.000 personnes.- Rapidité et flexibilité.- Agressivité marketing.- Leader dans les émergents et en Chine.- Marques complémentaires.- Politique sociale.- Plus suiveur qu'innovateur.

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mercredi 2 février 2011

Les deux Corées engagent des pourparlers militaires - Sébastien Falletti

Le Figaro, no. 20684 - Le Figaro, mercredi, 2 février 2011, p. 6

Deux mois après des échanges de tirs avec le Nord, Séoul rouvre les portes du dialogue.

Le dégel arrive avant l'heure sur la péninsule coréenne. Huit semaines après avoir échangé des tirs d'obus meurtriers en mer Jaune, Séoul et Pyongyang reprennent langue. Pour la première fois depuis l'attaque menée par l'artillerie du Nord contre l'île de Yeonpyeong le 23 novembre dernier, les deux Corées ont prévu des pourparlers militaires pour éviter un nouveau dérapage. Mardi prochain, dans le village frontière de Panmunjom, où un fragile armistice a mis un terme à la guerre de Corée en 1953, les deux camps tenteront de relancer des relations bilatérales au point mort, sous le regard inquiet de Washington et de Pékin.

Un nouveau chapitre qui pourrait ouvrir la voie à une rencontre entre les ministres de la Défense, puis éventuellement à un sommet intercoréen avec Kim Jong-il, a affirmé, optimiste, Lee Myung-bak, le président sud-coréen. « C'est une chance à saisir pour la Corée du Nord », a déclaré ce partisan d'une ligne dure contre Pyongyang depuis son arrivée aux affaires en 2008. « Si le Nord fait preuve de bonne volonté, nous pouvons avoir un dialogue intercoréen, des échanges économiques et reparler des négociations à six », a ajouté le dirigeant conservateur, surnommé le « traître » par la propagande socialiste.

Séoul, qui s'applique à avancer sur le chemin de la détente, ne croit pas à la sincérité des appels au dialogue lancés depuis le début de l'année par le « royaume ermite » du Nord. Le Sud a posé ses conditions pour un retour à la table des négociations : la dictature doit d'abord reconnaître sa responsabilité dans l'attaque contre Yeonpyeong, ainsi que le torpillage de la corvette Cheonan en mars dernier, qui a envoyé par le fond 46 marins. Des exigences qui augurent mal d'une percée diplomatique, selon les experts. « Il n'y a pas d'appétit pour une relance des négociations à Séoul ou Washington », estime Daniel Pinkston, de l'International Crisis Group. Car Lee refuse de suivre les traces de ses prédécesseurs, Roh Moo-hyun et Kim Dae-jung, qui avaient « acheté » le calme sur la péninsule en offrant une aide économique massive au Nord. « Nous n'ouvrirons pas notre chéquier tant qu'ils ne feront pas des concessions tangibles sur le nucléaire », confie un conseiller du président.

Sites secrets

Cette fermeté est appuyée par les États-Unis, qui s'inquiètent de l'accélération du programme atomique nord-coréen. En novembre, ils ont été pris de court par la découverte d'une usine d'enrichissement d'uranium ultramoderne à Yongbyon. Un site nucléaire secret qui en cache d'autres, selon un nouveau rapport confidentiel rendu au Conseil de sécurité de l'ONU. La Corée du Nord aurait développé à l'abri des regards un ou plusieurs autres centres capables de renforcer son arsenal, affirment les experts de l'ONU. De quoi inciter l'Administration Obama à reprendre les pourparlers à six sur le nucléaire, comme le réclame la Chine. Mais Washington exige au préalable de Pyongyang des gages en matière de dénucléarisation et une amélioration des relations avec Séoul. Le dégel pourrait attendre.

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mardi 18 janvier 2011

OPINION - Un monde bipolaire - Muriel Motte

Les Echos, no. 20849 - Entreprises et Marchés, lundi, 17 janvier 2011, p. 21

La guerre est ouverte. Pas celle des monnaies, chère au ministre brésilien des Finances. Mais celle promise en décembre par le président coréen Lee Myung-bak contre l'inflation. La banque centrale de son pays vient de relever de manière inattendue son taux directeur pour la troisième fois en cinq mois. Si le réveil de la croissance après le choc Lehman a justifié les premières hausses du prix de l'argent, Séoul comme beaucoup de ses compères émergents doit maintenant lutter contre la surchauffe des prix. Les deux guerres sont liées - des entrées de capitaux spéculatifs font grimper leurs monnaies et attisent la formation de bulles -, mais pas toujours. Au Brésil, l'indexation du salaire minimum sur une inflation plus forte qu'attendu risque d'affecter bientôt la compétitivité du pays autant que la hausse du real. La Chine qui défend farouchement la stabilité de son taux de change souffre de la flambée des matières premières et alimentaires et d'un dérapage de la distribution de crédits par les banques. Pékin a donc annoncé vendredi un septième relèvement du taux des réserves obligatoires. A Singapour, le gouvernement se bat contre la surchauffe immobilière.

Quoi qu'il en soit, le fossé se creuse entre les vieilles puissances essoufflées et les autres. Alors que les premières se permettent encore de vivre sous la perfusion de politiques monétaires accommodantes, quinze pays parmi lesquels une dizaine d'émergents ont procédé à 55 hausses de taux directeurs depuis août 2009, a recensé Bruno Cavalier, chez Oddo Securities. Un activisme encore insuffisant pour calmer la fièvre de la demande. Les banquiers centraux du Brésil et d'ailleurs vont devoir mettre les bouchées doubles. Après avoir sauvé la croissance mondiale, leurs pays portent une grande part de responsabilité dans le contrôle de l'inflation. C'est la rançon de leur dynamisme, de leur poids croissant et de leur nouveau statut de pays « émergés ».

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lundi 20 décembre 2010

Des exercices militaires sud-coréens attisent la tension dans la péninsule - Philippe Pons

Le Monde - International, mardi, 21 décembre 2010, p. 9

La Corée du Sud a procédé, lundi 20 décembre, à des manoeuvres militaires à tirs réels, en mer Jaune, malgré les menaces de " riposte sans merci " promises par Pyongyang. Lors de ces " exercices défensifs ", selon Séoul et les Etats-Unis, des tirs ont été réalisés depuis l'île de Yeonpyeong, bombardée, le 23 novembre, par la Corée du Nord et située sur des eaux revendiquées par les deux Etats. Les autorités sud-coréennes ont placé en alerte leur force aérienne, dans l'éventualité d'une action de Pyongyang. Dimanche, les membres du Conseil de sécurité des Nations unies, réunis en urgence à la demande de la Russie, n'étaient pas parvenus à une déclaration commune sur la situation dans la péninsule coréenne, après huit heures de délibération. La Chine et la Russie avaient notamment demandé à Séoul de renoncer à ces manoeuvres.

Les exercices d'artillerie auxquels s'est livrée la Corée du Sud, lundi 20 décembre, en mer Jaune, ont fait monter la tension dans la péninsule sans toutefois avoir provoqué la " riposte sans merci " promise par la République populaire démocratique de Corée (RPDC). Ces tirs depuis les batteries de l'île de Yongpyong, victime, le 23 novembre, d'un bombardement du Nord (quatre morts dont deux civils), ont duré moins d'une heure. La RPDC estime que cette zone maritime fait partie de ses eaux territoriales et que ces tirs, bien que dirigés vers le sud et non vers ses côtes, constituent une " agression ". Pour Séoul, il s'agissait d'exercices défensifs. Position partagée par les Etats-Unis : " Ces exercices relèvent du droit à l'autodéfense ", a déclaré Susan Rice, ambassadrice américaine auprès des Nations unies. La population civile de l'île avait été évacuée ou avait gagné des abris.

Le gouvernement sud-coréen ne voulait pas sembler faire preuve de faiblesse vis-à-vis du Nord. Il est soutenu par une partie de l'opinion, animée de " sentiments bellicistes inhabituels " selon Andreï Lankov, expert des questions coréennes à l'université Kookmin à Séoul. La population du Sud, qui a longtemps qui fait preuve de patience à l'égard des agissements de Pyongyang, est désormais aussi " remontée " contre le Nord qu'inquiète des conséquences d'une épreuve de force : Séoul est à 60 kilomètres de la ligne de démarcation entre les deux Corées. Un engagement militaire, même maîtrisé, pourrait, en outre, entamer la confiance des investisseurs dans la stabilité économique de la Corée du Sud. Après avoir annoncé ces exercices, Séoul pouvait difficilement faire marche arrière, mais il en a apparemment réduit l'ampleur.

Les membres du Conseil de sécurité des Nations unies, réuni d'urgence, dimanche, à la demande de la Russie, n'étaient pas parvenus à une déclaration commune après huit heures de délibérations. La Chine et la Russie, qui avaient demandé à Séoul de renoncer à ces manoeuvres, s'opposent à ce que la RPDC soit blâmée pour le bombardement du 23 novembre alors que les autres membres permanents souhaitent une condamnation.

Le gouverneur du Nouveau-Mexique, Bill Richardson, ancien ambassadeur américain auprès des Nations unies, en visite " privée " à Pyongyang, retire de ses entretiens que la RPDC ne serait pas opposée à l'établissement d'une commission militaire intercoréenne (à laquelle participeraient les Etats-Unis) chargée d'éviter des incidents dans la zone contestée. Selon la chaîne de télévision CNN, Pyongyang a, d'autre part, accepté le retour sur son sol des inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) pour examiner ses activités nucléaires. En avril 2009, la RPDC avait retiré tous les équipements de surveillance de son site de Yongbyon et avait demandé aux inspecteurs de quitter le pays.

Au cours du dernier sommet entre les deux Corées (octobre 2007), il avait été convenu de faire de cette partie de la mer Jaune une " zone de paix ". Ce projet, comme les autres initiatives de coopération envisagées, est resté lettre morte après que le président sud-coréen Lee Myung-bak a rejeté la politique conciliante de ses prédécesseurs. Selon M. Richardson, la RPDC serait prête à rétablir une ligne téléphonique entre les commandements des deux armées. Les canaux de communication intercoréens ont été coupés à la suite du raidissement du Sud.

Les Etats-Unis apportent un soutien entier à la Corée du Sud. Une vingtaine de militaires américains participaient aux manoeuvres à Yongpyong et les deux pays ont procédé, début décembre, à une démonstration de force de grande ampleur en mer Jaune (au sud de la zone contestée). D'un point de vue juridique, la position de Pyongyang, qui ne reconnaît pas la ligne de démarcation passant entre le chapelet d'îles Ongjin (dont fait partie Yongpyong), situé à une dizaine de kilomètres de ses côtes, n'est pas sans fondement, même pour Washington.

Dans des documents américains déclassifiés de février 1975, Henry Kissinger, alors secrétaire d'Etat, soulignait " le caractère clairement contraire au droit international " de cette ligne de démarcation, rappelle l'agence Bloomberg. Prolongeant la zone démilitarisée qui sépare les deux pays, cette ligne fut tracée au lendemain de l'armistice de 1953 par le commandement américain des forces des Nations unies sans consultation préalable avec le Nord. Baptisée "ligne de démarcation nord ", elle marquait la limite au-delà de laquelle les bateaux de pêche sud-coréens ne devaient pas s'aventurer.

Philippe Pons

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jeudi 16 décembre 2010

DIPLOMATIE - Comment amener Pyongyang à la raison ?

Courrier international, no. 1050 - Asie, jeudi, 16 décembre 2010, p. 36

"Il est temps d'être sérieux à propos de la Corée du Nord", estime Joel Wit, expert américain de la Corée, dans le magazine Foreign Policy. Certes, les tirs d'artillerie nord-coréens sur le Sud demandent une réponse ferme de la part des Etats-Unis, de la Corée du Sud et du Japon, du moins aussi ferme que possible sans précipiter une nouvelle guerre de Corée. Début décembre, les Etats-Unis et leurs alliés se sont rencontrés à Washington et ont appelé au renforcementde leur coopération vis-à-vis de Pyongyang, tandis que Séoul et Washington menaient des manoeuvres navales en mer Jaune, au grand dam de Pékin. Le 14 décembre, James Steinberg, sous-secrétaire d'Etat américain, était attendu à Pékin pour discuter de la situation.

Une intense activité diplomatique s'est en effet déployée depuis les tirs nord-coréens du 23 novembre 2010. La Chine ne les a pas condamnés, mais elle multiplie les contacts avec Séoul comme avec Pyongyang et continue à appeler à la reprise des pourparlers à six (qui rassemblent Etats-Unis, Japon, Russie, Chine et les deux Corées). De son côté, la Corée du Sud a envoyé le 14 décembre un émissaire à Moscou pour discuter des tirs nord-coréens et de la menace nucléaire dans la péninsule depuis la révélation par le Nord qu'il détenait une capacité considérable d'enrichissement d'uranium. La veille, le ministre des Affaires étrangères de Russie Sergei Lavrov avait fait part à son homologue nord-coréen de sa "profonde préoccupation" concernant ce programme, rapporte le quotidien britannique The Guardian. Il a appelé à la reprise des pourparlers à six.

Toute la question est de savoir quelle méthode peut amener Pyongyang à la modération. "Cinquante ans d'histoire, si ce n'est la logique, disent à Kim Jong-il que les Etats-Unis et la Corée du Sud ne risqueront pas l'escalade. Il est également peu crédible de penser que la Chine va amener la Corée du Nord à plier. La Chine travaille sans doute en coulisses à encourager Pyongyang à la modération. Mais il est faux de penser que la Chine n'a qu'à claquer des doigts pour mettre la Corée du Nord au pas. Aucun dirigeant nord-coréen digne de ce nom ne va faire allégeance à Pékin", affirme Joel Wit.

"Une plus grande pression sur la Chine n'est pas non plus efficace. Les dirigeants chinois ne vont pas abandonner la stabilité nord-coréenne qui est d'un intérêt vital pour leur pays et jeter Pyongyang par-dessus bord parce que les Américains disent qu'ils le devraient. Ces derniers ont pour leur part peu de moyens d'agir. La menace d'un renforcement de la coopération avec le Japon et la Corée du Sud ne va pas faire bouger Pékin. Elle peut même être contre-productive et renforcer les arguments des tenants chinois de la ligne dure, selon lesquels le but de Washington n'est pas simplement de traiter fermement avec Pyongyang, mais aussi d'encercler et d'endiguer la Chine", poursuit l'expert.

Les signes de l'échec de la politique américaine dite de "patience stratégique", consistant à refuser de parler à Pyongyang en se contentant de l'endiguer, sont patents, ajoute-t-il. La pression seule n'est pas efficace. "A moins que les Etats-Unis ne changent de position, les menaces contre leurs intérêts et ceux de leurs alliés vont augmenter dans les mois qui viennent."

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mardi 7 décembre 2010

Washington appuie sur Pékin pour faire céder Pyongyang - Sébastien Falletti

Le Figaro, no. 20637 - Le Figaro, mardi, 7 décembre 2010, p. 8

Pressions diplomatiques et manoeuvres militaires visent à enfoncer un coin entre la Chine et son allié nord-coréen.

Isoler Pékin pour faire plier Pyongyang. Barack Obama a fait monter la pression d'un cran sur la Chine, hier, pour qu'elle raisonne son turbulent allié.

Deux semaines après le bombardement nord-coréen en mer Jaune, le président américain a demandé au téléphone à son homologue Hu Jintao d'envoyer « un message clair » à Kim Jong-il. « Ses provocations sont inacceptables », a martelé l'hôte de la Maison-Blanche, à quelques semaines seulement d'une visite très attendue du dirigeant chinois à Washington. Le dossier nord-coréen fait partie des priorités sur lesquelles les États-Unis veulent voir des progrès tangibles d'ici là. L'objectif est de forcer le royaume ermite à stopper sa course au nucléaire, condition sine qua non pour que l'Amérique revienne à la table des négociations à six parrainées par la Chine.

Depuis l'attaque contre l'île sud-coréenne de Yeonpyeong, l'Administration Obama mène un travail de sape pour enfoncer un coin dans l'axe Pékin-Pyongyang, dont la fragilité a été mise en lumière par certaines fuites de WikiLeaks.

Sur le plan diplomatique, elle a construit un front antichinois avec Tokyo et Séoul afin de bloquer toute reprise sans condition des pourparlers à six. Hier à Washington, les ministres des affaires étrangères sud-coréen et japonais ont affiché leur détermination lors d'une réunion trilatérale avec Hillary Clinton. « La Corée du Nord représente une menace immédiate pour la région », a dit la secrétaire d'État américaine.

Nouvelles règles d'engagement

Sur le front militaire, les alliés bandent leurs muscles pour dissuader à la fois une nouvelle attaque du Nord et aiguillonner les stratèges chinois, excédés par ce retour en force de l'US Navy au large de leurs côtes. Depuis vendredi, 44 500 militaires américains et japonais conduisent des manoeuvres aéronavales de grande ampleur au large de l'île d'Okinawa. Et hier, la Corée du Sud a entamé des exercices à tir réels, notamment en mer Jaune, bravant les avertissements du régime socialiste. « En cas de nouvelle provocation, nous mènerons des frappes aériennes », a prévenu le nouveau ministre de la Défense sud-coréen, Kim Kwan-jin. Séoul a changé ses règles d'engagement pour permettre à ses chasseurs F15 et F16, qui n'étaient pas intervenus à Yeonpyeong, de répliquer sans délai.

« La folie provocatrice ennemie a mené la péninsule coréenne dans une situation incontrôlable et extrême », a répliqué le régime socialiste, qui se présente à sa population comme une citadelle assiégée.

Une analyse reprise en filigrane par Hu Jintao pour répliquer aux pressions de Barack Obama. Le dirigeant chinois a plaidé au téléphone pour une réponse « calme et rationnelle », soulignant le risque que les tensions « échappent à tout contrôle ». Cette critique de la démonstration de force américaine indique que Pékin n'est pas prêt à lâcher son allié nord-coréen. Mais les États-Unis vont continuer leur travail de sape, « car ils n'ont pas d'alternative à la Chine pour régler la crise », glisse un diplomate.

PHOTO - U.S. Secretary of State Hillary Clinton (C) talks next to South Korean Foreign Minister Kim Sung-hwan (R) and Japanese Foreign Minister Seiji Maehara (L) during a news conference at the U.S. State Department in Washington, December 6, 2010. The United States, Japan and South Korea pressed China and Russia on Monday to help defuse tensions on the Korean peninsula as Chinese President Hu Jintao warned U.S. President Barack Obama the situation could "spin out of control."

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vendredi 3 décembre 2010

SPÉCIALE MAGAZINE - Corée du Nord : la dernière guerre froide





Courrier international, no. 1048 - En couverture, jeudi, 2 décembre 2010, p. 37


Pyongyang fait chanter tout le monde
Gazeta / Moscou

Voilà bientôt vingt ans que l'éclatement de l'URSS a privé le régime nord-coréen d'un soutien matériel sans lequel, pensait-on, il était condamné à s'effondrer rapidement. En 1994, lorsque la mort de l'indéboulonnable leader Kim Il-sung eut pour conséquence d'amener au pouvoir son fils Kim Jong-il, considéré comme un play-boy incapable de diriger le pays, tout le monde était certain que la Corée du Nord allait imploser. Mais elle est toujours là. L'incroyable longévité de cette "forteresse du socialisme" a plusieurs explications. Tout d'abord, Pyongyang n'a jamais tenté la moindre expérience [d'évolution politique]. La répression, qui ne s'est jamais relâchée, n'a laissé germer aucun soupçon de pensée alternative. Les autorités réussissent à garder la société coupée du monde à un point inconcevable pour l'époque actuelle. Autre élément de poids, très tôt la Corée du Nord a su voir loin et a misé sur un programme nucléaire. Résultat, lorsque l'administration américaine, à la fin du siècle dernier, a été tentée d'éliminer par la force les régimes indésirables, il était trop tard pour attaquer Pyongyang.

La solidité du régime vient également du soutien, décisif, que lui apporte la Chine. Déjà, quand l'URSS existait, la Chine était le tuteur de Pyongyang, mais, depuis les années 1990, elle est devenue sa principale protectrice. Cela n'a rien à voir avec une proximité idéologique. Les pragmatiques Chinois sont bien loin du dogmatisme agressif des Nord-Coréens. En fait, Pékin part du principe que le statu quo vaut mieux que tout. Une Corée unie et proaméricaine, une "grande" Corée tentée par le nationalisme et ambitieuse, rien de tout cela ne séduit Pékin.

Cela dit, la Chine n'est pas la seule à ne pas souhaiter la réunification de la Corée. Dans la situation actuelle, Pyongyang n'a pas la moindre visée expansionniste et consacre toutes ses forces à sa survie. Une brusque réunification ruinerait la Corée du Sud. Le Japon, bien qu'effrayé par l'inconscience des Nord-Coréens, préfère ne pas avoir affaire à un pays uni, fût-ce sous l'égide de Séoul, vu la quantité de griefs que les Coréens ont accumulés depuis un siècle à son égard [comme ancienne puissance coloniale et occupant]. Curieusement, c'est la Russie qui aurait le plus à gagner à une réunification. Une réunification créerait un pays influent, de taille respectable, et cela lui offrirait des voies de communication et de transport d'énergie.

Pour les Etats-Unis, la question nord-coréenne n'est pas aussi simple qu'elle en a l'air. Evidemment, cet Etat imprévisible ne peut qu'exaspérer Washington. Un jour il procède à des essais nucléaires ou à des tirs de missiles, puis il multiplie les constructions de centrifugeuses. Mais, à plus long terme, on s'aperçoit qu'un Etat voyou à cet endroit du monde leur est très utile. En effet, tout porte à croire que le principal objectif stratégique des Etats-Unis pour la décennie à venir sera de renforcer leurs positions dans la zone Asie-Pacifique. La probabilité d'une rivalité stratégique avec Pékin semble augmenter. Lancer un défi ouvert à Pékin en commençant à "encercler" la Chine serait une provocation trop dangereuse, d'autant que l'interdépendance économique qui lie les deux pays ne permet pas d'agir frontalement. En revanche, l'existence dans la région d'un régime agressif qui est réellement redouté par ses voisins, alliés des Etats-Unis, représente un formidable prétexte pour renforcer alliances et présence militaro-politique.

De ce point de vue, cela fait longtemps que Pékin aurait dû chercher à modérer ses "clients" nord-coréens et à les pousser vers la voie d'une évolution pacifique, mais il n'est pas sûr qu'il soit en mesure de le faire. L'idée occidentale que le pays serait prêt à des compromis si la Chine réduisait ou cessait son aide économique n'est pas forcément fondée. Les dirigeants nord-coréens savent que leurs partenaires chinois ne veulent surtout pas que la situation s'envenime, car cela pourrait faire basculer le statu quo dans un sens défavorable à Pékin. Cela signifie qu'un chantage à la dégradation de la situation est possible à la fois vis-à-vis des Etats-Unis, du Japon et de la Corée du Sud, mais aussi de la Chine. Si Pékin cherchait à faire pression, cela pourrait provoquer une crise d'agressivité de Pyongyang envers Séoul ou Tokyo, ce qui engendrerait un accroissement de l'implication américaine, rejaillissant sur la Chine dans un effet boomerang.

Tout cela aboutit à un paradoxe : ce régime anachronique, poursuite fantasmagorique d'une époque révolue et d'une idéologie qui a échoué, doit sa survie à l'imbroglio des relations entre les puissances asiatiques, qui annonce une concurrence féroce à venir. Pendant ce temps, Pékin demeure l'otage de son petit partenaire, qui n'a rien à perdre.


Un coup de semonce
Son Chemin / Kyonghyang Sinmun / Séoul

Pourquoi la Corée du Nord a-t-elle bombardé l'île sud-coréenne de Yeonpyeong dix jours après avoir permis à un scientifique américain de visiter son usine d'enrichissement d'uranium ? Les autorités sud-coréennes, elles, se refusent absolument à voir un lien entre les deux événements. Voici comment elles expliquent la situation. Peu auparavant, Leon Segal, du Comité de recherche en sciences sociales de New York, était reparti de Pyongyang avec un message officiel invitant Washington au dialogue, sur la base de la déclaration commune des deux pays faite en 2000.

Ce message a été bien relayé par la presse américaine, qui a diffusé les interviews et les écrits des membres de ces délégations. "C'est une absurdité, dans ce contexte, de tirer des obus tuant des civils ! De quoi refroidir l'élan des Etats-Unis, qui s'apprêtaient peut-être à tendre une main à Pyongyang !" commente un membre du gouvernement sud-coréen. Un chercheur d'un centre de recherche sud-coréen voit une explication dans la séquence des événements à dix jours d'intervalle : "L'enrichissement d'uranium était destiné aux Américains et les bombardements aux Sud-Coréens, selon une stratégie bien ficelée. Le Nord pense que les Sud-Coréens ne sont pas aussi impressionnés que les Américains par les révélations sur l'enrichissement d'uranium qu'il pratique." Autrement dit, le régime aurait jugé que ces récentes informations ne produiraient pas un effet suffisant sur les Sudistes [dont ils veulent obtenir davantage d'aide économique] et il a voulu frapper un coup supplémentaire [en visant la politique conservatrice du président sud-coréen, Lee Myung-bak]. "D'autres attaques de ce genre auront lieu jusqu'en 2012, date à laquelle des élections présidentielle et législatives sont programmées au Sud", prédit le même chercheur.

Chong Chang-hyon, professeur à l'université Kukmin, souligne que "la Corée du Nord a récemment exprimé à travers la presse locale son souhait de mener à bien, en parallèle, l'amélioration du niveau de vie du peuple et celle des relations avec les Etats-Unis et avec la Corée du Sud. Or, sur le deuxième point, les choses ne sont pas à la hauteur de sa coopération économique avec la Chine, qui, elle, suit le programme prévu, avec par exemple la construction d'une centrale hydraulique ou la réalisation d'une zone économique spécifique. Les récentes révélations sur le nucléaire nord-coréen et la canonnade sont destinées à pousser les Etats-Unis et la Corée du Sud vers la table des négociations. Et les Nord-Coréens sont pressés, car ils doivent atteindre leur objectif : devenir en 2012 [centenaire de la naissance de Kim Il-sung, fondateur du régime] une nation puissante et prospère."

De son côté, Séoul n'exclut pas qu'un incident se soit produit au sein du régime nord-coréen, en plein travail sur la succession de Kim Jong-il. "Ce qui est certain, c'est que les Nord-Coréens ont réussi au moins dans un de leurs calculs, à savoir renforcer la solidarité interne en vue de la succession. Mais il en ira différemment pour le reste, notamment dans le domaine des relations extérieures", affirme un membre du gouvernement sud-coréen.


Succession dynastique et marché noir
Ling Xiao et Zhou Jing / Nanfang Zhoumo

Bien qu'il n'ait pas encore reçu de circulaire officielle lui demandant d'ajouter quelques mots sur Kim Jong-un dans ses explications, le guide nord-coréen Kim Sam-sun (pseudonyme) a perçu un changement radical ces derniers jours dans son pays.

Le 9 octobre, veille du 65e anniversaire de la fondation du Parti des travailleurs [cérémonie au cours de laquelle Kim Jong-un, fils cadet de Kim Jong-il, a fait sa première apparition publique], tous les membres de la famille de Kim Sam-sun ont reçu 450 grammes de riz, 110 millilitres d'huile de soja, 500 grammes de sucre, une bouteille d'alcool et une bouteille de purée de piment chacun. Depuis la récession économique de 1995, cela faisait plus de dix ans que la Corée du Nord n'avait connu une telle distribution de "cadeaux pour occasion spéciale". Jadis, tous les 15 avril et 16 février, dates des anniversaires respectifs de Kim Il-sung et de Kim Jong-il, l'Etat offrait ce genre de don à chaque habitant.

Kim Sam-sun a bien compris que c'était directement lié à l'importante nouvelle annoncée vingt jours plus tôt. Le 28 septembre, Kim Jong-un a été élu vice-président de la commission centrale militaire du Parti, ce qui le place juste derrière son père Kim Jong-il dans la hiérarchie. Cela fait suite à sa nomination comme général de l'armée populaire de Corée (APC) peu auparavant. Avant d'être propulsé à ces hautes responsabilités, ce jeune homme de 28 ans n'était qu'un étudiant de retour au pays après des études en Suisse, un diplômé de l'université Kim Il-sung de Pyongyang, un fervent admirateur de l'ancien basketteur Michael Jordan... Désormais, toute la population de Corée du Nord sait qu'il sera le successeur du général Kim Jong-il, dirigeant suprême du pays.

Ces vingt derniers jours, Kim Sam-sun a accueilli trois groupes de touristes étrangers. Interrogé sans cesse sur les rumeurs qui courent au sujet de Kim Jong-il, il a été bien embarrassé pour y répondre car, en Corée du Nord, parler du leader suprême et de sa famille reste un sujet tabou. Le 19 octobre, alors que la chaîne de télévision nationale diffusait comme à son habitude des reportages sur le glorieux parcours révolutionnaire de Kim Il-sung et de Kim Jong-il, les chaînes de télévision étrangères des grands hôtels traitaient, elles, des luttes internes au sein du régime. Kim Sam-sun a eu la possibilité de regarder ces chaînes étrangères dans les chambres de ses clients. En fait, les "levées d'interdiction" de ce genre sont de plus en plus fréquentes ces derniers temps en Corée du Nord.

Le spectacle arirang [qui retrace l'histoire du pays ; arirang désigne des chants traditionnels coréens] et ses cent mille participants sont entrés au Guinness des records. Une scène vantant "l'amitié sino-coréenne" a été ajoutée pour la première fois à la performance de masse [en 2010, pour la célébration du 65e anniversaire de la fondation du Parti du travail]. On a pu voir des milliers de personnes entonner le chant Pas de Chine nouvelle sans le Parti communiste devant de gigantesques drapeaux des deux pays, puis déployer une banderole portant le slogan "L'amitié sino-coréenne se transmet de génération en génération !" Arrivé à ce point du programme, Kim Sam-sun est tout content de pouvoir dire à ses clients chinois : "Voyez comme vous êtes des hôtes respectés !"

Le mot réforme encore tabou

Vers la fin des années 1980, l'Union soviétique en pleine dislocation a cessé son généreux soutien financier à la Corée du Nord. De 1995 à 1998, le pays a sombré dans une famine qui a fait plusieurs centaines de milliers de morts. Kim Jong-il, qui avait jusque-là donné la prééminence au militaire, a enfin lancé en 2002 un "plan d'amélioration de l'économie" qui introduisait de façon limitée des éléments de l'économie de marché. Mais, après le remplacement de nombreuses personnalités du camp réformiste, le programme a été repoussé. Développer l'arme nucléaire, s'opposer férocement à la société capitaliste et au gouvernement fantoche sud-coréen, telles ont été les missions premières du gouvernement Kim Jong-il et les outils essentiels de la cohésion sociale. Kim Sam-sun remarque que toutes les séries télévisées et documentaires chinois repris par la chaîne nationale datent d'avant le lancement de la politique de réformes et d'ouverture [introduite en 1979 en Chine]. Alors qu'il fait part de cette découverte aux touristes chinois, il s'arrête net : il s'est souvenu que les mots "réforme" et "ouverture" sont toujours des termes "sensibles" en Corée du Nord aujourd'hui.

L'économie capitaliste, ça servira

Le jeune général Kim Jong-un va se trouver confronté à toute une série de problèmes. L'appareil d'Etat est gigantesque et en manque de crédibilité ; les relations internationales doivent être améliorées de toute urgence ; l'économie est en pleine crise après l'échec de la réforme monétaire [réévaluation infructueuse] ; des demandes de réforme se font jour discrètement pour que les près de 24 millions de Nord-Coréens aient enfin des conditions de vie décentes.

Cependant, pour le dirigeant de la troisième génération, le choix de maintenir le statu quo ou d'entreprendre des réformes dictées par la crise non seulement concerne l'objectif défini par son père - faire entrer son pays dans la catégorie des nations prospères et puissantes en 2012 -, mais aura aussi un impact sur l'avenir du pays.

Le touriste qui voyage en Corée du Nord risque fort d'être impressionné par l'image de dignité et d'ordre que veut donner ce pays, s'il se concentre sur les indications de son guide. Mais, s'il s'écarte des sentiers battus, il découvrira très facilement une autre réalité. Si l'on suit les rues à la décoration éblouissante qui partent de l'hôtel, on passe d'abord devant de belles résidences, des grands magasins, des restaurants haut de gamme, mais, au bout d'une demi-heure de marche, on parvient à la frontière entre lumière et obscurité. De l'autre côté de cette ligne de séparation, pas de lampadaires, peu de passants, des habitations faiblement éclairées. La Corée du Nord est confrontée à une grave pénurie d'énergie. A la limite de cet univers, sept ou huit lycéens sont rassemblés sous la lumière d'un réverbère en train de faire leurs devoirs sur des cahiers de mauvaise qualité. L'un d'eux m'explique dans un anglais boiteux qu'il voudrait faire des études d'économie, la spécialité la plus prisée actuellement dans l'enseignement supérieur nord-coréen. S'il réussit l'examen, il étudiera à la fois l'économie planifiée socialiste et l'économie de marché capitaliste. Quand je lui demande à quoi le fait d'étudier l'économie de marché capitaliste peut bien lui servir, il me répond en souriant : "Plus tard, ça me servira."

Dans les recoins mal éclairés des rues de Pyongyang, on peut rencontrer ici et là des femmes accroupies, tenant des paniers qui contiennent le plus souvent des légumes saumurés (kimchi) ou des lamelles de poisson séché.

Ce n'est que la partie émergée de l'iceberg, signe de la reprise furtive des marchés de nuit clandestins depuis l'échec de la réforme monétaire l'an dernier. Ce genre de marché "capitaliste" a pris naissance vers le milieu des années 1990, alors que toute la Corée du Nord était touchée par une grande disette. La population affamée s'est mise à vendre sur des marchés spontanés tous les produits qui n'étaient pas de première nécessité. Face au risque d'effondrement complet du pays, l'Etat n'a pu que fermer les yeux sur l'existence de ces marchés de nuit. Bien qu'en 2002 la Corée du Nord ait entrepris de faire cesser ces marchés, selon le quotidien sud-coréen Chosun Ilbo, échanger des denrées en ces lieux est devenu une nécessité pour les Nord-Coréens afin de répondre à leurs besoins de base et de compenser la pénurie de céréales.

Des chaussettes de couleur

En dehors des produits de première nécessité, on trouve également sur ces marchés de plus en plus de CD et DVD américains ou sud-coréens. Malgré toutes les mesures prises par le gouvernement, notamment la fabrication de lecteurs de DVD capables de lire uniquement les DVD nationaux et la transformation des modèles importés, celui-ci n'est pas parvenu à endiguer l'expansion des ateliers clandestins. Selon la presse sud-coréenne, les séries TV sud-coréennes pour ados rencontreraient auprès du public nord-coréen un succès presque aussi grand que les séries locales.

A 7 h 30 le 19 octobre, vingt jours exactement après le lancement de l'ère Kim Jong-un, il y a foule sur les trottoirs de Pyongyang, car seuls les hauts fonctionnaires, les notables, les artistes et les sportifs de rang national ont le droit d'avoir une voiture.

Les citadins qui déambulent dans les rues d'un pas nonchalant sont pour la plupart vêtus d'habits kaki ou bleu marine, mais l'on voit aussi des lycéennes portant des mi-bas de toutes les couleurs (rouges, roses, marron, gris...) qui égaient un peu la grisaille de Pyongyang au petit matin. La Corée du Nord est en train de progresser, mais selon sa propre logique.


WIKILEAKS
La Chine lâcherait Pyongyang ?

Parmi les fuites de WikiLeaks figure une discussion entre les Etats-Unis et la Corée du Sud sur ce que serait l'attitude de la Chine en cas d'implosion du régime de Pyongyang. Selon The Guardian, en février 2010, le vice-ministre des Affaires étrangères sud-coréen, Chun Yung-woo, aurait indiqué à la diplomatie américaine que deux diplomates chinois accepteraient de discuter de l'éventualité de la réunification de la péninsule sous l'égide de Séoul. La jeune génération de dirigeants chinois considérerait que la Corée du Nord n'est plus un allié utile ni fiable et que la Chine n'aurait pas intérêt à s'engager militairement en cas de conflit armé sur la péninsule, a ajouté le vice-ministre. Le diplomate chinois He Yafei aurait ainsi affirmé : "La Corée du Nord désire s'engager dans des discussions directes avec les Etats-Unis et se comporte comme un enfant gâté." "Nous ne les aimons pas, mais nous sommes voisins", aurait-il dit dans une autre conversation. En septembre 2009, l'ambassadeur de Chine au Kazakhstan, Cheng Guoping, aurait déclaré à son homologue américain que la Chine était "très préoccupée des tests de missiles nucléaires nord-coréens".


Ces fous de l'Etat fantoche
Wolgan Joongang

Les fous de guerre du gouvernement fantoche de la Corée du Sud se sont encore livrés le 23 novembre 2010 dernier à une provocation militaire grave : ils ont procédé à des tirs d'artillerie sur une île située dans nos eaux territoriales en mer Jaune.

Notre force révolutionnaire a lancé une riposte aussi immédiate que ferme à ces agresseurs qui ont osé faire une simulation d'invasion baptisée "défense nationale". C'était une occasion pour notre armée d'affirmer sa position de fer selon laquelle il ne peut y avoir de pardon pour quiconque touche aux eaux sacrées de notre patrie.

Cependant, les Etats-Unis nous ont envoyé un message où ils avancent un argument farfelu : ces échanges de tirs se seraient produits dans une zone sous leur contrôle militaire et, par conséquent, nous aurions "violé le cessez-le-feu" [signé en 1953] !

Les faits démontrent que les vrais violeurs sont les fantoches du Sud et que les Américains eux-mêmes ont fait couver un feu sur ces territoires en y traçant une ligne de limite Nord [NLL] illégale et arbitraire. Et, au lieu de tirer les leçons de ce dernier épisode, ils sont en train de monter un scénario mensonger, comme lors du naufrage de la frégate sud-coréenne Cheonan [qui a fait 46 morts le 26 mars dernier en mer Jaune], et de concocter stupidement d'autres complots. Si les fous de guerre du gouvernement fantoche de la Corée du Sud ne comprennent pas et s'ils signent une autre provocation insensée, notre armée n'hésitera pas à leur asséner une riposte deux ou trois fois plus importante. Quant aux Américains, ils doivent renoncer à leur sale manie invétérée de déformer les faits et de chercher noise aux autres.


Dictateur de père en fils
Chong Song-jang / Wolgan Joongang

Kim Jong-un, qui est né en 1983, est le troisième fils de Kim Jong-il. Le 27 septembre dernier, il a été promu général de l'Armée populaire de Corée et, le 28 octobre, le Congrès du Parti du travail a fait de lui le numéro deux de la Commission militaire centrale du parti. Après sa désignation, le 8 janvier 2009 comme successeur de Kim Jong-il, Jong-un a ainsi vu son statut de dauphin officialisé.

Au Sud, on sait toujours peu de choses à son sujet ; certes, le régime de Pyongyang s'est gardé de divulguer quoi que ce soit, mais il faut ajouter qu'au Sud on n'a pas fait d'efforts pour s'informer, certains spécialistes allant même jusqu'à déclarer récemment encore "inconcevable que, vu son jeune âge et son manque d'influence, Jong-un succède à son père". Or le jeune homme est vu partout au premier plan aux côtés de son père Kim Jong-il, avec qui il codirige désormais le pays. Il est urgent de comprendre qui il est pour mettre en place une politique nord-coréenne appropriée.

A l'extérieur du pays, celui qui le connaît le mieux, c'est probablement le Japonais Fujimoto Kenji, qui a servi Kim Jong-il comme cuisinier de 1988 à 1996 et de 1998 à 2001. Pour avoir assisté à plusieurs reprises à son anniversaire, il confirme que le fils cadet de l'homme fort de Pyongyang est né le 8 janvier 1983 à Changsong, dans la province du Pyongan-Nord. Jong-un n'a pas été scolarisé dans son pays. Il a d'abord reçu des cours particuliers assurés par des enseignants choisis par Jang Song-taek [mari de la soeur de Kim Jong-il, Kyoung-hi]. Ensuite, comme son frère aîné, Jong-chul, et son demi-frère, également plus âgé, Jong-nam, il est parti étudier en Suisse et a séjourné à Berne de 1996 à 2001. Après une année de cours de langues, il a intégré une classe ordinaire. L'école Liebefeld Steinhölzli, qui l'avait accueilli de 1998 à 2000 sans connaître sa véritable identité, a donné le 15 juin 2009 une conférence de presse où l'on a appris qu'"il s'entendait bien avec les autres élèves, qu'il était travailleur et ambitieux et qu'il était passionné de basket-ball".

Après son retour au pays, il étudie l'art militaire à l'Université militaire Kim Il-sung de 2002 à 2006. Au printemps 2009, dans une circulaire intitulée "Document d'instructions sur la grandeur du vénérable camarade général Kim Jong-un" distribuée aux soldats nord-coréens, il est dit : "Le 24 décembre 2006, à l'occasion de la remise de son diplôme, notre vénérable camarade le général Kim Jong-un a exprimé le souhait de perpétuer brillamment les grands exploits de la révolution militaire de notre patrie." C'est à ce moment qu'il est confirmé comme héritier du trône. Le document évoque par ailleurs une carte stratégique que l'homme aurait conçue utilisant pour la première fois dans le pays les données des satellites et du système GPS, et dont la créativité et l'ingéniosité auraient impressionné Kim Jong-il. Ce détail prouve que l'étudiant disposait de moyens techniques et humains exceptionnels du fait de son statut. Ses talents de tireur - il aurait eu sa première arme à l'âge de 3 ans - s'y trouvent également encensés.

Son père avait suivi le parcours classique des élites du pays et, après ses études supérieures, avait excellé dans le domaine de la propagande cinématographique. Jong-un, lui, est parti tôt à l'étranger, où il a appris les langues étrangères et s'est doté d'une sensibilité internationale, avant de revenir étudier dans son pays et d'acquérir les aptitudes requises pour hériter de la politique militariste de son père. Ce dernier s'était d'abord fait une place au sein du Parti, qu'il avait rejoint à l'âge de 19 ans, tandis que Jong-un est devenu successeur de manière plus officieuse, sans passer par les postes-clés du Parti.

Plusieurs indices laissent penser que Jong-un a été pressenti comme dauphin dès la fin de 2006. Le jeune homme qui, du vivant de sa mère, décédée en 2004, avait l'habitude d'accompagner son père dans les inspections de l'armée, reprend cette activité en 2007, avant d'être désigné prince héritier de façon quelque peu précipitée le 8 janvier 2009, jour de son anniversaire, alors que son père se remettait d'une attaque cérébrale survenue durant l'été 2008.

Dans l'année qui a suivi, il s'est fait aider par son oncle Jang Song-taek, mais Jong-un s'est constitué sa propre équipe, composée d'éléments issus de l'élite âgés de 40 à 60 ans, et ce grâce à son leadership et à sa personnalité aussi charismatique que celle de son père. Tout comme, en 1975, les bureaux avaient commencé à accrocher le portrait de Kim Jong-il à côté de celui de Kim Il-sung, l'armée nord-coréenne se nomme désormais l'"armée de Kim Jong-il et de Kim Jong-un". Ce dernier a mis la main sur l'appareil militaire plus rapidement que son père ne l'avait fait.

Dans ses apparitions officielles, le jeune homme imite les gestes paternels, et les proches se montrent aussi respectueux envers lui qu'envers le père. En peu de temps, le prince a acquis le même statut que le roi et règne désormais sur l'élite du régime. Pourtant, en Corée du Sud, on doute encore de sa réelle influence. Un spécialiste a récemment déclaré qu'il y avait moins de 10 % de chances pour que la succession ait lieu sans accroc, mais c'est sous-estimer l'avancée du travail de succession. Le régime nord-coréen, dont certains prédisaient la chute pour le milieu des années 1990, se vante aujourd'hui de posséder des armes nucléaires. Au lieu d'attendre l'effondrement du pays en prenant nos désirs pour la réalité, nous devons mettre en place une stratégie intelligente pour éviter que le fils ne suive le chemin isolationniste du père et pour l'amener à ouvrir le pays et à rejoindre la communauté internationale.


Pourquoi Washington ne fera pas plier Pékin
Helene Cooper / The New York Times

En politique étrangère, un principe fondamental veut que les pays agissent rarement de façon délibérée contre ce qu'ils considèrent comme leurs intérêts nationaux. C'est un principe qu'il faudrait rappeler aux Etats-Unis en ce qui concerne la Chine.

De fait, une part essentielle des rapports de Washington avec Pékin repose sur un impossible casse-tête : comment faire en sorte que la Chine prenne des mesures que ses dirigeants ne jugent pas bonnes pour leur pays ? De l'économie au changement climatique en passant par la question monétaire et l'Iran, avant d'atteindre un sommet la semaine dernière avec la Corée du Nord, les Etats-Unis s'emploient à titiller, à secouer et à dorloter les Chinois sur tous les sujets, sans résultat ou presque.

Pékin s'oppose à la réévaluation de sa devise parce que le pays a besoin d'un yuan bon marché pour soutenir une économie fondée sur les exportations. La Chine refuse des sanctions sévères pour calmer les ambitions nucléaires iraniennes parce qu'elle a besoin de pouvoir accéder aux gisements de pétrole et de gaz de l'Iran pour alimenter sa croissance. Pékin ne veut pas limiter ses émissions de CO2 parce que sa capacité à hisser des millions de Chinois dans les classes moyennes dans les années à venir dépend directement d'une consommation énergétique accrue. Enfin, la Chine se refuse à mettre au pas son turbulent voisin nord-coréen, comme le gouvernement Obama l'en a suppliée la semaine dernière, parce qu'elle ne veut pas déstabiliser le régime de Pyongyang au risque de le voir s'effondrer, ouvrant alors la voie à une réunification entre les deux Corées. Pour Andrew L. Oros, spécialiste de l'Asie au Washington College, "la Chine redoute avant tout la perspective d'une Corée réunifiée, avec la présence sur place de troupes américaines."

"Pour résumer : les Etats-Unis veulent que la Chine fasse ce qu'ils veulent", synthétise Rodger Baker, expert du centre d'analyse des risques géopolitiques Stratfor. "Nous voulons que le monde demeure tel que les Etats-Unis veulent le voir. Ce qui veut dire, dans certains cas, que nous tentons de soumettre la Chine à notre bon vouloir. En ce qui concerne la Corée du Nord, Pékin estime que les Etats-Unis tentent de lui imposer leur politique et de l'empêcher de suivre la sienne en lui retirant un des instruments qu'il juge nécessaire à ses intérêts." L'instrument en question n'est autre qu'une Corée divisée, avec une Corée du Nord redevable à la Chine et totalement dépendante d'elle, qui sert de tampon contre la présence américaine dans son arrière-cour.

Chacun oeuvre pour ses intérêts

Et le casse-tête ne se résume pas aux événements de la semaine dernière dans la péninsule coréenne : le Nord a non seulement bombardé une installation militaire sud-coréenne, mais il a également dévoilé l'existence d'une installation nucléaire flambant neuve qui pourrait un jour permettre à Pyongyang d'enrichir de l'uranium pour en faire du combustible fissile et augmenter son arsenal, pour l'heure composé de 8 à 12 ogives. Une semaine chargée qui a conduit le gouvernement Obama à se démener pour convaincre la Chine de remettre son voisin au pas. Mais Pékin ne mord pas à l'hameçon et ne le fera pas, ni quant à la question nord-coréenne ni quant à d'autres enjeux, tant que les Etats-Unis n'auront pas changé de stratégie et surtout de vision.

"Nous sommes toujours aux prises avec les séquelles de l'unilatéralisme", assure l'expert David Rothkopf. Des séquelles qui, selon lui, poussent les Américains à croire "qu'ils sont la dernière grande puissance et que l'objectif de leur politique étrangère consiste à mettre le monde d'accord avec cet état de fait. Mais ce n'est pas ce que nous réserve l'avenir." Au contraire, estime David Rothkopf, de nombreux pays comme la Chine dépendront de moins en moins de Washington et oeuvreront de plus en plus pour leurs intérêts nationaux.

Certains membres du gouvernement Obama, conscients de cette évolution, ont déjà commencé à revoir leur stratégie vis-à-vis de la Chine. Selon l'un d'eux, le récent voyage de Barack Obama en Inde, au cours duquel le président américain a apporté son soutien à New Delhi, qui brigue un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, doit être analysé dans le contexte des relations sino-américaines. "Cela fait partie d'une stratégie dans laquelle la Chine risque de voir Washington former des alliances dans son voisinage, ce qui n'est sans doute pas de son goût", précise le responsable gouvernemental sous couvert d'anonymat. De même, la décision d'Obama d'accélérer le déploiement de sa flotte en mer Jaune pour des manoeuvres militaires conjointes avec la Corée du Sud avait notamment pour but d'envoyer un message à Pékin. Conscientes que la Chine n'apprécie guère les manifestations de puissance de l'armée américaine dans son arrière-cour, les autorités américaines comptent peser sur Pékin et l'amener à penser qu'une action modérant les ambitions nord-coréennes serait finalement moins dangereuse qu'une multiplication des navires américains au large de ses côtes.

Adapter les exigences américaines

Cependant, au cours des trois dernières semaines, Washington a dû prendre acte à maintes reprises de la détermination de la Chine à résister à ses exigences. Lors du sommet des chefs d'Etat du G20, les 11 et 12 novembre à Séoul, Barack Obama a tenté de pousser la communauté internationale à attaquer la Chine pour sa monnaie faible, avant de voir Pékin retourner la situation en sa faveur. Non seulement l'Amérique n'a pas mené d'offensive mondiale contre la Chine, mais c'est la Chine qui a mené une offensive mondiale contre les Etats-Unis, à cause d'une décision récente de la banque centrale américaine, qui, selon certains observateurs internationaux, s'est traduite par une dévaluation artificielle du dollar.

Peu après cet échec retentissant, l'impasse nord-coréenne apporte la preuve que Washington peine à soumettre Pékin à sa volonté, et c'est une nouvelle réalité : les relations sino-américaines doivent être ajustées au millimètre pour adapter les exigences américaines à ce que l'on peut raisonnablement attendre de Pékin.

"Nous sommes sortis du contexte bipolaire de la guerre froide pour passer par une brève période de fantasme unilatéral où nous nous voyions en unique superpuissance mondiale. Aujourd'hui, nous voilà dans un nouveau système où les grandes puissances sont multiples, et qui nécessite une diplomatie à l'ancienne, celle de l'équilibre des puissances", conclut David Rothkopf.


Pour l'instant, on temporise
Yu Yingli / Xin Jingbao

Le bombardement de l'île sud-coréenne de Yeonpyeong a mis une nouvelle fois en ébullition la péninsule sud-coréenne, où la tension commençait à retomber après l'incident de la corvette sud-coréenne Cheonan [coulée, le 26 mars, par une torpille nord-coréenne ; sans que la Chine admette de critiquer Pyongyang]. Spéculations mises à part, le problème de la sécurité en Asie du Nord-Est apparaît le plus marquant. La zone maritime où s'est produit l'échange de tirs est une région qui n'a jamais été paisible. L'espace maritime sous contrôle nord-coréen est délimité par ce qu'on appelle la "ligne de démarcation nord", mais la Corée du Nord conteste son tracé [décidé par les Nations unies après la guerre de Corée (1950-1953)], auquel elle oppose sa "ligne de sûreté méridionale". Depuis la signature de l'armistice [en 1953], cet espace maritime a été le lieu de nombreux combats d'artillerie. Lors du dernier incident, tout a commencé par des manoeuvres militaires défensives sud-coréennes dans cette zone, qui ont entraîné un bombardement de l'île de Yeonpyeong par la Corée du Nord, puis la riposte de la Corée du Sud. On peut dire qu'il s'agit d'un accrochage fortuit. Mais s'il n'y a pas révision des politiques stratégiques des deux parties, cet incident, qui n'était pas le premier du genre, ne sera pas non plus le dernier...

Dans cet échange d'artillerie, il faut étudier les réactions des différents pays. La position des Etats-Unis est bien résumée par l'éditorial du Washington Post du 24 novembre, où l'on peut lire : "en tentant de réfréner la Corée du Nord, la diplomatie américaine vise Pékin et non Pyongyang". Après le bombardement de l'île sud-coréenne, le projet longtemps repoussé de manoeuvres militaires en mer Jaune [ou mer de l'Ouest] avec l'engagement d'un porte-avions a été remis à l'ordre du jour aux Etats-Unis et rapidement approuvé. Cet incident permet aux Etats-Unis de faire évoluer sans encombre leur porte-avions dans cette zone maritime très sensible pour la Chine et rend la Corée du Sud encore plus dépendante de son alliance militaire avec les Etats-Unis, dont le poids dans la région d'Asie du Nord-Est se trouve renforcé.

Une importance cruciale

Par contrecoup, la Corée du Sud apparaît comme le principal perdant dans cette affaire. Sous le gouvernement de Lee Myung-bak, qui rejette la "politique du rayon de soleil" [cette politique de l'ancien président Kim Dae-jung visait la réconciliation et la coopération avec la Corée du Nord], les relations entre les deux Corées n'ont cessé de se dégrader. Les incidents graves se sont multipliés : touriste abattue dans les monts Kumgang, corvette Cheonan coulée, tirs d'obus, échanges de tirs d'origine prétendument accidentelle dans la zone coréenne démilitarisée. Cela s'est traduit par de lourdes pertes à la fois humaines et matérielles, sans compter qu'exiger de la Chine qu'elle fasse pression sur la Corée du Nord finit par détériorer imperceptiblement les relations de la Chine avec la Corée du Sud. Au bout du compte, cela restreint les possibilités de résolution des problèmes sur la péninsule coréenne ; il ne reste plus qu'une seule voie à suivre : celle des Américains ; et il ne reste plus qu'une solution à adopter : celle de la patience stratégique. Force est de constater qu'il s'agit d'un échec de la politique nord-coréenne de la Corée du Sud.

Face à une situation aussi trouble, quelle position doit adopter la Chine ? Les deux Corées sont des pays qui ont une importance cruciale pour les intérêts de la Chine. Tant que ni l'un ni l'autre n'auront de solutions claires, la Chine doit se montrer prudente dans ses prises de position. D'autant que, lorsque les Etats-Unis, le Japon et la Corée du Sud pressent la Chine d'intervenir, ils n'ont pas en tête seulement la Corée du Nord, mais ils visent en réalité à se prémunir d'une Chine qui monte en puissance. Telle est la tonalité qui guide le "retour" en Asie des Etats-Unis : c'est aussi un moyen de contenir la Chine.

Les échanges de tirs entre la Corée du Nord et la Corée du Sud ont abouti non seulement à une nouvelle dégradation des relations entre les deux pays, mais ont surtout mis en exergue les problèmes de sécurité dans la région d'Asie du Nord-est. Face à la pression des Etats-Unis et de la Corée du Sud, la Corée du Nord souligne l'importance de posséder l'arme nucléaire pour se protéger, alors que ses adversaires cherchent à prendre un avantage décisif sur elle. Les relations sino-américaines sont également une nouvelle fois mises à l'épreuve à cette occasion.


Aux Chinois d'assumer leurs responsabilités
Nihon Keizai Shimbun

La Corée du Nord a bombardé l'île sud-coréenne de Yeonpyeong, située en mer Jaune. Cet acte est inadmissible, et la Chine, qui exerce une grande influence sur Pyongyang, doit lui demander de cesser immédiatement ces opérations insensées. De nombreuses maisons ont brûlé sur l'île, plusieurs soldats ont trouvé la mort et des civils ont été grièvement blessés. Pyongyang a affirmé avoir riposté aux exercices de l'armée sud-coréenne par des "mesures militaires fermes", mais son comportement menaçant nécessite une surveillance vigilante. Des échanges de tirs avaient déjà eu lieu à la frontière maritime qui sépare le nord et le sud de la péninsule, Pyongyang ne reconnaissant pas la ligne de démarcation militaire établie par les forces des Nations unies [à la fin de la guerre].

Au mois de mars, une corvette sud-coréenne, le Cheonan, a coulé dans les eaux de la mer Jaune, et 46 marins ont trouvé la mort dans ce naufrage. Une commission d'enquête internationale [composée de Sud-Coréens, d'Américains, de Britanniques, d'Australiens et de Suédois] a conclu qu'elle avait été torpillée par la Corée du Nord, malgré les dénégations de Pyongyang. Cette fois, les tirs d'obus ont été officiellement annoncés par Pyongyang : ces provocations ont indéniablement été ordonnées par l'état-major nord-coréen.

La Corée du Nord vient de permettre à un scientifique américain de visiter une vaste usine d'enrichissement de l'uranium, faisant ainsi étalage, sur la scène intérieure et extérieure, d'un programme nucléaire reposant non seulement sur le plutonium, mais aussi sur l'uranium, un secteur plus difficilement observable de l'extérieur. Apprenant la nouvelle, l'émissaire américain spécialiste de la Corée du Nord, Stephen Bosworth, a été missionné d'urgence et s'est rendu successivement en Corée du Sud, au Japon et en Chine pour discuter de la réaction à adopter. Il est important de noter que c'est sur ces entrefaites que les obus ont été lancés. En attirant ainsi l'attention de la communauté internationale, la Corée du Nord cherche à forcer les Etats-Unis à reprendre les négociations bilatérales, et aussi les pourparlers à six [Chine, Corée du Nord, Corée du Sud, Etats-Unis, Russie et Japon] afin d'obtenir des aides financières. Pyongyang veut profiter de l'affaiblissement du gouvernement Obama ainsi que de celui du Premier ministre japonais, Naoto Kan. Inquiète de l'état de santé de son dirigeant, Kim Jong-il, la Corée du Nord prépare la succession de son troisième fils, Kim Jong-un. Il se pourrait que sa poursuite du programme nucléaire et ses attaques contre la Corée du Sud soient motivées par sa volonté de consolider le régime. Il s'agit là d'un aventurisme irresponsable. Le Japon, les Etats-Unis et la Corée du Sud doivent coopérer étroitement afin d'encercler le régime nord-coréen et de mettre un terme à ces agressions. L'incident doit être évoqué sans attendre devant le Conseil de sécurité des Nations unies et la communauté internationale doit renforcer sa pression, y compris par des sanctions financières.

La Chine a une grande responsabilité dans cette affaire. Pékin n'a pas souhaité critiquer la Corée du Nord après le naufrage de la corvette sud-coréenne et a continué à soutenir le régime de Kim Jong-il, non seulement en lui fournissant une aide financière, mais également en lui apportant son appui pour la succession en cours au sommet de l'Etat. Cette fois encore, Pékin s'est abstenu de toute critique envers son allié et s'est contenté de faire allusion à une reprise des pourparlers à six. En se montrant indulgente avec la Corée du Nord et à force de caresser ses dirigeants dans le sens du poil, la Chine entraîne Pyongyang dans ces tentatives téméraires. La Chine avalise l'escalade de la violence. Il serait temps qu'elle prenne conscience de ses responsabilités.

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