samedi 9 avril 2011

Robert Ménard, le roi des sons - Guy Sitbon

Marianne, no. 729 - France, samedi, 9 avril 2011, p. 50

Quand on n'a jamais rien écrit, jamais rien pensé, il ne reste plus que la provocation, très médiatique. "Vive Le Pen !" écrit ce clown télévisuel. En 20 pages ! Au-delà, ça le dépasse.

Dix fois plus bref qu'une seule phrase de Proust ou de Garcia Marquez, le prochain livre de Robert Ménard (20 pages !) promet de casser la baraque. Personne ne l'a encore lu ? Qu'importe, la médiasphère est entrée en ébullition. Contentez-vous de googler, 2 080 000 articles vous seront offerts en 0,07 s. Ménard frétille. Le 5 mai, rêve-t-il, son oeuvre, éditée par ses soins, s'envolera dans les librairies, il sera rich and famous. Sa martingale ? Crier sur tous les toits "vive Le Pen !", cri qui est aussi le titre des 25 000 signes écrits avec Emmanuelle Duverger, son épouse.

Robert Ménard, vous connaissez ? Moi, oui. Un célèbre journaliste sans journal ni article. Il cause, il cause. Et à force de causer il a fini par accomplir un exploit : bâtir de toutes pierres l'ONG Reporters sans frontières, présente aux quatre coins du monde. Un seul but : la liberté d'expression. Une seule arme : le scandale. Au service de sa cause, il met ce qu'il possède de plus précieux, sa personne. Plus on parle de lui, plus on le voit à la télé, plus l'humanité sera heureuse, puisqu'il incarne les droits de l'homme, la liberté face aux tyrannies arabes, chinoises et papoues. Un bébé Kouchner. Aux abords de la soixantaine, Ménard a pensé (car, s'il n'écrit pas, il pense), il a pensé donc qu'un bébé à la retraite, ce n'était pas du tout convenable. Il lui fallait un métier, il a choisi le journalisme. Il était temps.

Nobel des vipères lubriques

Sur les plateaux d'iTélé, il interviewe les personnalités du jour en y mettant son grain de sel et en s'arrangeant pour que les questions du journaliste pèsent bien plus lourd que des réponses sans intérêt. Pour obéir au commandement gidien : que l'important soit dans ton regard et non dans la chose regardée. Comment part-on de là pour en arriver à Vive Le Pen ? Pour trouver la réponse, je suis allé à la rencontre de Robert Ménard.

L'homme a tout de M. Tout-le-Monde. Ni jeune ni vieux, ni beau ni laid, ni bon ni mauvais, ni inculte ni érudit, un brave garçon plutôt sympa. Il est sorti du ventre de sa mère avec un désir : se faire remarquer. Comme il n'était pas remarquable, il y avait hiatus sous roche. Il s'en est extirpé en optant pour une stratégie : choquer le manant. On tolère les homosexuels ? Lui, il trouve que c'est beurk. On croit que le petit Jésus n'est plus ce qu'il était ? Lui ne veut plus manquer une messe même s'il n'est pas sûr d'y croiser le bon Dieu tous les jours. Les riches trop riches, il veut "les pendre par les couilles". Les politiques ? Tous nuls. Sarkozy, pas mal, mais qu'est-ce qu'il fait de conneries ! L'islam ? Il n'a rien contre, mais les minarets, il veut aussi les pendre par les couilles... Le Front national ? Qu'est-ce qu'il a fait de mal ? D'accord, le père Le Pen était antisémite et lui, Ménard, il veut pendre tous les antisémites par les couilles... Mais la fille, hein, la fille, Auschwitz, elle est contre. Elle l'a dit, vous l'avez entendue, non ? Et puis Ménard, s'il est d'accord avec la fille sur certains points, attention, sur certains points seulement, s'il est d'accord avec elle, il n'a pas peur de le dire. Il n'est pas comme ces lâches qui se cachent derrière leur petit doigt et vont voter FN en douce. Ménard, il pense quelque chose, il le proclame à tout vent. Et advienne que pourra. Que les ennemis approchent, il les attend de pied ferme. Le FN est contre l'immigration, lui aussi, il est contre. Voilà. C'est dit. Il le répète pour que nul ne l'ignore, il est contre l'immigration. Parce que les immigrés, franchement, ça suffit. Ça suffit d'accueillir ces millions d'Arabes, ces millions d'Africains qu'on ne peut plus recevoir. Il y en a trop. Lui, Ménard, il dit stop. Les immigrés, vous savez ce qu'ils font ? Ils volent le travail de nos immigrés. Et puis l'insécurité ? Vous avez visité une prison ?

Lui, oui, il y est allé. Et qu'est-ce qu'il a vu dans les prisons ? Rien que des Noirs et des Arabes. Alors, forcément, les Français ont peur.

Ce style néocucul la praline, un public en raffole. Il en redemande. Dès ses premiers essais accidentels à la radio, Ménard s'est fait sacrer roi des sons, Nobel des vipères lubriques. Après RTL, iTélé s'est accrochée à ses basques pour lui offrir "Ménard sans interdit". A l'annonce de la sortie de son Vive Le Pen !, le bruit de son licenciement avait couru les rédactions. Internet a pris feu. C'était rien qu'une fausse rumeur. Qui se priverait d'un faiseur d'Audimat miracle à si bas prix ? Il arrive au micro, il pérore, il invective, et tout ce que le pays compte de mal-aimés, de malappris, de malveillants, de malicieux et surtout de malentendus se colle au transistor.

Audimat oblige

Malentendu, c'est la clé du succès. Ménard passe pour exécrer les Arabes. Faux. Il n'a que de la sympathie. Il a vécu avec eux dans sa ZUP de Béziers, en Algérie et ailleurs. A Reporters sans frontières, il a aidé sans compter les Mohammed de tous les pays qui sont restés ses amis. Mais faire entendre que les Arabes lui tapent sur les nerfs, c'est bon pour l'Audimat. Alors, il y va de ses petits couplets à triple sens, et le public applaudit.

Malentendu, son Vive Le Pen ! "Je ne voterai jamais pour Le Pen", martèle-t-il. Ça lui ferait mal aux seins. Pas sa tasse de thé. Alors pourquoi intituler son "livre" Vive Le Pen ? Très simple, explique-t-il, c'est une provocation contre tous ceux qui entendent faire taire Marine alors qu'on offre à Alain Badiou, un bolchevik avéré, toutes les antennes. Quand a-t-il vu Badiou en superstar ? Qui veut fermer le bec à Marine ? On ne voit qu'elle à la télé. "Oui, mais les journalistes, certains journalistes la reçoivent avec des mines dégoûtées." Donc il écrit Vive Le Pen ! alors qu'il pense "A bas Le Pen". Si après cette démonstration on n'a pas compris, c'est qu'on est bouché à l'émeri.

A chercher une logique dans cet embrouillamini, on se fourvoie dans les grandes largeurs. L'essentiel est ailleurs, dans l'économie des médias. Télés et radios ont grand besoin de se renouveler. Submergé d'infos, le public est en demande d'un discours où on ne lui raconte pas ce qui se passe, mais ce qu'il faut en penser. Il est prêt à écouter des voix habitées de convictions proches des siennes. Il les veut insolentes, colériques, péremptoires, venimeuses et de droite. Aux Etats-Unis, depuis une vingtaine d'années, ces émissions sont de loin les plus écoutées.

Sur Fox News, Bill O'Reilly - un Ménard au grand pied - a écrasé CNN. Les transistors de l'Amérique profonde tout entière sont à l'écoute de Rush Limbaugh, qui a touché 400 millions de dollars au renouvellement de son contrat. L'alchimie de la formule doit répondre à certaines conditions. Il faut être impoli, de mauvaise foi, bien informé et surtout adhérer éperdument aux valeurs les plus conservatrices. Il convient aussi d'injurier son invité d'un "monsieur le Ministre, vous êtes un salaud", ou un con, au choix. A leur insu, les Eric Zemmour, Elisabeth Lévy, Robert Ménard et autres explorent cette voie. Les stations n'en ont pas encore fait une politique. Mais qu'elles s'y engagent, et le PAF changera d'odeur.

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