mardi 19 avril 2011

Zhang Huan, artiste chinois, " libre " et riche - Florence de Changy

Le Monde - Culture, mardi, 19 avril 2011, p. 20

Tout habillé en bleu-gris des vieilles usines, des chaussures de sport à la casquette sur laquelle sont posées des lunettes de soleil dernier cri, Zhang Huan se prête sans rechigner aux devoirs de star que sa réputation lui impose. Pendant le vernissage de sa nouvelle exposition, intitulée " Vent d'Est, Vent d'Ouest ", organisée du 8 avril au 19 juin dans l'espace Louis Vuitton, au second étage d'une immense boutique de la marque à Macao, il sourit, apparemment satisfait devant ses statues monumentales du Christ et de Bouddha en cendres agglomérées, et pose, bras dessus bras dessous avec des tas d'inconnus très chics face à un mur de photographes pressants. Il est serein, déterminé, énergique. On sent vite que l'on a affaire à... un géant.

" En Occident tout le monde regarde la Chine, mais en Chine on regarde beaucoup ce qui se passe à l'Ouest. Si j'ai mis Bouddha et le Christ face à face sous le même toit, c'est que je pense qu'ils ont des choses à se dire ", nous déclare Zhang Huan. Il est bouddhiste. Fervent. D'où son médium préféré depuis quelques années : les cendres de bâtons d'encens récupérés dans les temples. Il en fait des statues et des peintures. " Les cendres symbolisent l'avenir, l'espoir, puisque la mort pour un bouddhiste, c'est la renaissance. C'est tourner l'humanité vers son avenir en rendant hommage au passé. Reconstruire à partir de cendres est un travail de mémoire. " Un art conceptuel, qu'il n'est pas encore facile de proposer aux Chinois, lesquels sont pour le moment plus friands de la mode " Mao Pop ", pseudo-contestation finalement très douce.

Né en 1965 dans la province du Henan, Zhang Huan a d'abord enseigné l'histoire de l'art. Très vite, il utilise son corps, nu le plus souvent, comme toile, comme pinceau, comme langage vers le monde, comme oeuvre en somme. En 1994, il se couvre de miel et d'huile de poisson et s'offre en dégustation aux mouches des latrines publiques de son quartier de Pékin. Il disparaît ensuite peu à peu dans un étang jusqu'à ce que les mouches se détachent...

A l'âge de 33 ans (1998), il prend la " nouvelle route de la soie ", celle du Pacifique vers les Etats-Unis. De magnifiques photographies immortalisent ses performances. " Zhang Huan est certainement le plus grand artiste de performance qui soit. Il intègre sa performance à son travail classique et, inversement, il transforme sa performance en une oeuvre durable ", analyse le commissaire de l'exposition et critique d'art William Zhao.

Le 3 avril, quelques jours avant le vernissage de Macao, l'artiste et blogueur Ai Weiwei s'est fait arrêter. Quand on mentionne le fait, Zhang Huan soupire avant de répondre : " Si vous êtes le président d'un grand pays et que vous avez une énorme cicatrice sur le visage, une cicatrice que vous voyez tous les jours en vous levant et à laquelle tout le monde vous identifie, est-ce que vous avez vraiment besoin de quelqu'un qui vous mette sans arrêt le doigt dessus ? " Lui-même ne se sent pas du tout menacé. Il dit être " comme un poisson dans l'eau parce que la terre est ma terre ". Et d'ajouter, pesant ses mots : " Je ne connais pas de pays au monde où les gens soient plus libres qu'en Chine. " Il explique que tout ce qui est interdit existe " underground " et que le gouvernement est parfaitement au courant. " Nous n'avons sans doute jamais joui d'autant de libertés. "

Il connaît bien Ai Weiwei, son aîné de 8 ans. " Comme Ai Weiwei et comme tous les artistes chinois, nous adorons notre pays. Et malgré tout le mauvais du passé, nous espérons construire un monde meilleur. C'est à cela qu'il faut tendre, pas seulement une Chine meilleure... " Les deux artistes ont beaucoup en commun. Tous deux ont quitté leur terre natale pour les Etats-Unis. Tous deux manient le " concept artistique " avec brio. Tous deux travaillent sur la mémoire. Tous deux ont choisi de revenir en Chine où ils sont moins reconnus qu'à l'étranger. Tous deux sont riches.

Zhang Huan, lui, ne peut être que richissime. Il passe d'ailleurs pour l'un des artistes préférés de deux grands mécènes français, Bernard Arnault et François Pinault. Au point qu'à présent, il ne se complique plus la vie. S'il a une idée d'oeuvre qui, il le sait, plaira à l'un, Zhang Huan en fait tout de suite une semblable, pour l'autre. Ce n'est pas la main-d'oeuvre qui lui manque. Dans son immense atelier qui s'étend sur 3 hectares à deux heures de route de Shanghaï, il emploie environ deux cents personnes. " Les maîtres de la Renaissance qui répondaient à des commandes venues des quatre coins de l'Europe ne faisaient pas autre chose ", commente le galeriste Edouard Malingue qui exposera l'artiste, fin mai, à Hongkong.

Mais c'est l'avenir de l'humanité qui mine Zhang Huan : " L'homme fait face à un drôle de dilemme : il voudrait vivre plus longtemps et fait beaucoup en ce sens, mais en même temps et, avec beaucoup plus d'efficacité, il détruit ce qui pourrait lui garantir sa survie. " Et de lancer : " Comment l'homme n'aura-t-il pu durer que si peu de temps sur cette planète. Est-il trop bête ou trop intelligent ? "

Florence de Changy

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