lundi 9 mai 2011

Presse : ces études psycho qui nous prennent pour des andouilles - Marie Huret

Marianne, no. 733 - France, samedi 7 mai 2011, p. 52

Pas une semaine sans qu'une université publie une enquête pseudo-scientifique sur l'amour, l'argent, la famille, la réussite, et que la presse relaie... Sans intérêt ? Pourtant on les lit, comme on lit un horoscope.

Etre normal, disait Freud, c'est aimer et travailler. Et pour être heureux, on fait comment ? On a une soeur. C'est le psychologue Tony Cassidy, de l'université d'Ulster en Irlande du Nord, qui le dit : la soeur écoute, la soeur rassure, la soeur favorise la communication. L'étude menée auprès de 600 jeunes adultes, de 17 à 25 ans, révèle que ceux ayant grandi avec une frangine sont généralement " plus aptes au bonheur ".

Sinon, il y a une variante, pour ceux qui galèrent avec leurs modestes frères. Avoir deux filles, ça marche aussi. C'est une autre enquête qui l'affirme, menée par le site américain Bounty auprès de plus de 2 000 parents. Deux filles, c'est LA combinaison parfaite : ça joue, ça ne se frappe pas et ça adoucit la vie de famille.

Placebo pour jeunes bobos ?

Le pire schéma ? Quatre filles : une épuisante bataille d'ego, conclut l'étude qui a récemment créé le buzz sur les blogs et le réseau Facebook. A Paris, le jour de son échographie à cinq mois de grossesse, Stéphanie, 32 ans, a envoyé des SMS à ses amis : " C'est une fille ! " La seconde pour le couple. Elle a reçu la même réponse de cinq proches différents, lui envoyant tous le même lien sur Internet : " Pour être heureux, ayez deux filles. " Placebo pour jeunes bobos débordés, flippés par le passage sur le divan du psychanalyste ? Pas une semaine ne passe sans qu'une université anglo-saxonne ne publie sa pseudo-étude scientifique brassant les ingrédients du roman à l'eau de rose : l'amour, l'argent, la réussite. Qui dit " je t'aime " le premier, l'homme ou la femme ? Les plus beaux sont-ils plus heureux ? Pourquoi se forcer à sourire au travail fait-il souffrir ? On lit tout, comme on lit l'horoscope, par narcissisme compulsif et pour se rassurer.

" Les couples, au nom du bonheur individuel, se séparent, se recomposent, divorcent. De plus en plus isolés, ils cherchent des réponses dans les livres, les magazines, ou ce genre d'études, souligne la psychiatre Sylvie Angel, qui a publié Ah, quelle famille ! (Robert Laffont). Ces titres accrocheurs sur la fratrie idéale, par exemple, c'est très réducteur. On peut avoir deux filles et une maladie, deux filles dans une famille violente ou apaisée, de nombreux paramètres qui font partie de la vie. "

Mais qu'importe si on y croit ou pas, l'effet cohorte réconforte. Vous êtes une femme. Vous serez fatalement attirée par les hommes qui vous ignorent, c'est comme ça, affirment trois psychologues à Harvard et l'université de Virginia : ils ont confié à un groupe d'étudiantes que c'était leurs photos que préféraient quatre hommes, et à l'autre groupe de filles, rien dit du tout. C'est justement celles du second qui se sont dites les plus attirées. Vous êtes un homme. Portez du rouge, le véritable piège à filles, selon le Journal of Personnality and Social Psychology qui a publié une enquête menée auprès de 228 femmes et 25 hommes : " Les femmes considèrent les hommes en rouge comme étant d'un statut supérieur, ayant plus de chance de gagner de l'argent et de gravir l'échelle sociale ", disent les chercheurs.

Des stéréotypes pipeau ? Au cours des années 50, Roland Barthes épinglait dans ses Mythologies l'horoscope des lectrices du magazine Elle - la chance, les histoires de coeur - qui reflétait selon lui leur univers petit bourgeois : un " pur miroir " destiné à exorciser le réel " sans aller jusqu'à le démystifier ". Là, c'est pareil. Les unions se fragilisent, les divorces explosent, mais la référence ultime reste le couple. Et les études surfent sur l'envie qu'il dure. C'est prouvé, la femme heureuse en ménage dormirait mieux que la femme larguée, estime-t-on à l'université de Pittsburgh. Les couples qui parlent avec le même vocabulaire gagnent en longévité, assure-t-on à l'université du Texas.

Chez nous, au pays de Lacan et de la psychanalyse pure et dure, les enquêtes des psychologues à l'anglo-saxonne ne sont guère prises au sérieux par les pontes de l'université. Surtout lorsqu'elles nourrissent les stéréotypes sexués. La voix des femmes est plus attrayante durant l'ovulation, elles se font alors plus belles et mettent des jupes. Les femmes qui ovulent marchent avec les genoux rapprochés. Leur envie de shopping varie avec leur cycle menstruel. " On est dans le marécage de la science, pas dans la vraie science. Ces études pratiquent le réductionnisme, or un être, c'est un corps en mouvement, exposé à l'environnement, relève le neurophysiologiste Jean-Didier Vincent, membre de l'Académie de médecine, qui a publié le Sexe expliqué à ma fille (Seuil). Mais nous sommes tous friands de ces sujets-là. Dans les dîners, quand je raconte le cas de la lapine qui s'endort après le coït, pour expliquer le sommeil paradoxal, les convives se pâment ! " Si nous les lisons, ces études, plus que nous n'y croyons, c'est parce qu'elles nous font du bien : c'est la psychologie positive, un courant né aux Etats-Unis à la fin des années 90. " C'est un vent nouveau qui commence à toucher la France ; la psychanalyse se focalise sur ce qui ne va pas et insiste sur nos troubles, alors que la psychologie positive s'intéresse à ce qui nous épanouit, à la manière de nous rendre meilleurs ", souligne Renaud Gaucher, spécialiste en psychologie positive (Psychologie de l'argent et économie, L'Harmattan).

Illusion

Au sujet des ados, vous ne lirez ainsi rien sur l'anorexie des filles, ni sur le suicide des garçons, mais une ode revigorante à la lecture : les jeunes qui lisent régulièrement auront un meilleur parcours professionnel, selon une récente étude britannique. Le philosophe Michel Lacroix, spécialiste du développement personnel (Se réaliser, Robert Laffont), se méfie de ce type de recettes qui nous rassurent à bon compte : " Elles peuvent donner l'illusion qu'en suivant les consignes, on peut contrôler et programmer le bonheur, dit-il, or s'il y a un domaine où il n'y a pas de recette, c'est bien celui-là. Ces études ont par ailleurs un aspect positif, elles prônent les valeurs altruistes, la gentillesse, la modestie... "

Pas la peine d'être un gros dur. Se montrer indulgent envers soi-même rend plus heureux. Pas la peine d'être un surhomme. Vous vous sentez perdu chez Ikea ? C'est normal : le magasin égare ses clients pour favoriser les achats. Un chercheur de l'University College London a analysé nos déplacements : " C'est si dépaysant que vous êtes conscients de ne pas pouvoir retourner sur vos pas pour acheter l'objet plus tard, donc, vous le fourrez dans votre panier. " Vous jurez quand vous vous écrasez le doigt au marteau ? Rien de plus normal. Proférer des insanités rendrait la douleur plus supportable. Vous lisez toutes les études qui ne servent à rien ? On attend l'étude...

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