lundi 2 mai 2011

REPORTAGE - Le rêve envolé des Portugais - Dominique Audibert

Le Point, no. 2015 - Monde, jeudi 28 avril 2011, p. 62,64,65

Banqueroute. Comment vivre quand le pays s'effondre. Reportage à Braga.

Ce lundi matin d'avril, Braga (175 000 habitants) rayonne sous un soleil d'été. La vieille capitale du Minho, dans le nord du Portugal, irradie la splendeur baroque d'un passé révolu. Dans les faubourgs, devant l'entrepôt de la Banque alimentaire contre la faim, les premiers camions chargent déjà. C'est ici que 90 organisations caritatives de la région viennent s'approvisionner chaque mois. La crise avait déjà frappé de plein fouet les industries traditionnelles, comme le textile ou la chaussure, qui faisaient vivre la région lorsque le Portugal était encore l'atelier de sous-traitance de l'Europe. Aujourd'hui, c'est le plan d'austérité drastique imposé par l'Union européenne et le FMI pour renflouer le pays qui résonne comme une nouvelle menace. Dès 2008, la Banque alimentaire avait ouvert ses portes sous l'égide d'Isabel Varanda, avocate, et d'un groupe de bénévoles. A l'époque, elle distribuait 28 tonnes de vivres. L'an dernier, on a dépassé les 400 tonnes. Près de la moitié des bénéficiaires ont entre 25 et 60 ans, des citoyens qui ne peuvent simplement plus joindre les deux bouts.

Braga est à l'image du Portugal : une ville qui s'est délitée à petit feu en laissant son avenir lui filer entre les doigts. Dans les années 80, c'était encore la « belle époque ». Les entreprises poussaient comme des champignons, on voyait des chantiers et des grues partout. Depuis, le textile est parti en Chine ou ailleurs, le BTP est au point mort, et rien ne les a remplacés. Quelque 200 entreprises ont mis la clé sous la porte, en laissant 70 millions d'euros de salaires et d'indemnités impayés. Celles qui survivent sur le fil du rasoir ne paient que le smic, 485 euros par mois. Pour les habitants, c'est la double peine : l'impact de la crise structurelle est aggravé par le tour de vis sur les prestations sociales censé contenir l'envolée des déficits.« Les gens sont inquiets et révoltés, témoigne le patron de l'Union des syndicats de Braga (proche du PC), Adao Mendes, un vieux de la vieille qui a fait la révolution des OEillets en 1974.Les salaires, les indemnités de chômage, les allocations familiales et l'aide médicale, tout diminue sans cesse ! » Selon lui, 40 % seulement des chômeurs de la région touchent une indemnité, 4 500 familles se sont retrouvées exclues des allocations familiales, 8 000 salariés n'ont pas été payés depuis deux ou trois mois.

Sidération

Dans ce pays où l'apparence tient lieu de statut social, Braga fait encore bonne figure. Pas un SDF à l'horizon, un parc automobile dernier cri, des rues coquettes. Mais en pleine ville, au centre d'aide de l'église dos Congregados, c'est la vraie misère du Portugal qui défile. Paula, 24 ans, a l'air d'une enfant perdue. Au chômage depuis six mois avec son mari, le couple n'a pas travaillé assez longtemps pour toucher quelque chose. Elle demande si on peut lui payer sa facture d'eau, 14 euros, et le vaccin pour son bébé. Renata, 33 ans, mariée, deux enfants, est aux abois. Femme de ménage dans un centre commercial, elle vient d'être licenciée. Son mari, peintre, gagne 477 euros net. Quand ils ont réglé leur loyer et leurs charges, il leur reste 100 euros par mois pour vivre à quatre.

Comme patron d'une PME d'installation électrique, Joao, 47 ans, avait une bonne vie : 50 salariés, 30 voitures, 3 camions. En 2008, les commandes baissent, il a des problèmes de trésorerie et se voit refuser un chèque de 1 800 euros. Interdit bancaire sans préavis, victime d'un AVC qui le met hors circuit plusieurs mois, la faillite est incontournable. Avec sa barbe de quatre jours et son vieux tee-shirt, il vient chercher ici de quoi nourrir les siens, et on lui donne les antidépresseurs qu'il n'a plus les moyens d'acheter.

Les Portugais semblent frappés de sidération. Ils sont humiliés de voir leur pays réduit à quémander l'aide de l'UE et du FMI pour éviter le naufrage. En colère, aussi, contre une classe politique, droite et gauche confondues, qui les a menés en bateau jusqu'à ce désastre. Le plan de sauvetage va coûter au bas mot 80 milliards d'euros à l'Europe, l'équivalent de 7 500 euros d'aide pour chaque Portugais. Pour éviter la cessation de paiement au mois de juin, les autorités portugaises doivent faire avaliser par l'Europe avant le 16 mai un nouveau plan d'austérité. Premier objectif : ramener le déficit budgétaire record - 8,6 % du PIB en 2010 - à 2 % en 2013. Pas évident alors qu'une bonne partie du pays vit déjà« au taquet ». L'armée n'a plus un sou en caisse, la police nationale n'a pas reversé à l'Etat l'impôt à la source prélevé sur les salaires pour garder un fonds de roulement minimal. Otelo de Carvalho, le capitaine mythique de la révolution des OEillets d'avril 1974, se prend à regretter : « Si j'avais su que mon pays aurait 2 millions de pauvres en 2011, je n'aurais peut-être pas fait la révolution. » Ce 25 avril à Lisbonne, l'anniversaire de la révolution des OEillets dégagera un parfum de chrysanthèmes.

Comment le Portugal en est-il arrivé là ? A l'orée des années 2000, le pays faisait encore figure de petit dragon du continent. En 1998, rien n'était trop beau pour fêter ses succès lors de l'Exposition universelle de Lisbonne. C'était le dernier feu d'artifice. La manne des aides européennes masquait encore la réalité, mais la fuite en avant dans l'endettement et les déficits avait déjà commencé. La crise portugaise est le prix à payer pour une décennie perdue. Dix ans pendant lesquels le Portugal a vécu au-dessus de ses moyens tout en laissant filer sans réagir ses derniers avantages concurrentiels. Au sein de l'Europe, l'arrivée des nouveaux venus de l'Est à très bas salaire a fait beaucoup de mal. Sur la scène mondiale, la globalisation a condamné la plupart des industries traditionnelles.« Le Portugal est rattrapé par la réalité, résume un diplomate.Ce pays a cru qu'il allait passer de la vieille industrie à l'économie postmoderne en sautant l'étape des restructurations. Personne n'a su lui parler le langage de la vérité. » D'un côté, on avait un pays shooté à la consommation et au crédit facile. De l'autre, un déficit de l'Etat abyssal, un endettement record des particuliers et des entreprises, une croissance au point mort, un tissu économique usé où 90 % des entreprises ont moins de 10 salariés. Résultat : pour chaque Portugais, l'endettement global du pays représente une charge de 14 000 euros.

Encore plus d'austérité

Dans son bureau de Lisbonne avec vue sur le Tage, Manuel Carvalho da Silva, secrétaire général de la CGTP, le syndicat proche du PC, déplore : « On a mis dans la tête des gens que l'Europe était le ticket d'entrée dans le club des riches. On n'était pas montés dans le train qu'on se croyait déjà dans le wagon de tête. » Pas étonnant qu'après cette longue anesthésie collective le réveil soit douloureux. Ecrivain et chroniqueur, Miguel Sousa Tavares résumait récemment dans l'Expresso : « A voir l'énorme distance entre les attentes démesurées du peuple et les réelles capacités du pays, je me pose sans cesse la question : mais qui sont les fous qui veulent encore nous gouverner ? »

Car voilà qu'en prime le Portugal doit aussi affronter le 5 juin des élections générales. Mais, au lieu du compromis national face à la crise, c'est la foire d'empoigne entre les deux grands partis, le PS et le PSD. Le 23 mars, le Premier ministre socialiste, Jose Socrates, a démissionné : la droite et la gauche radicale ont additionné leurs voix pour refuser son 4e plan d'austérité, insupportable à leurs yeux pour le pays. Favori du scrutin, le leader du PSD, Passos Coelho, devra pourtant, s'il est élu, appliquer comme Premier ministre un plan d'austérité plus dur encore que celui proposé par son prédécesseur. Pas de quoi arranger l'image de la classe politique.

De notre envoyé spécial Dominique Audibert (avec Rui Araujo)

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