lundi 9 mai 2011

Révélations : Les Wildenstein sont soupçonnés d'avoir « blanchi » un Monet


Le Point, no. 2016 - Société, jeudi 5 mai 2011, p. 74,75,76

L'affaire du vrai-faux Monet

Les touristes venus admirer les « Nymphéas » sursautent en entendant les éclats de voix. Ce vendredi 15 avril, au musée Marmottan, un visiteur, repoussé par des vigiles, tente de mesurer une des toiles accrochées au mur. A l'origine de l'esclandre dans ce musée parisien voué à Monet, une des « Meules » peintes par le maître impressionniste dans son atelier de Giverny. Une pièce rare qui, après avoir fait la fierté de Marmottan, menace aujourd'hui sa réputation. Il y a quelques années encore, cette toile était considérée comme une oeuvre mineure à la paternité incertaine. L'un des anciens propriétaires du tableau, qui assure l'avoir vendu en 1995 pour 50 000 francs, vient de déposer plainte contre X pour « complicité d'usage de faux en écriture ». Il accuse Guy Wildenstein, l'héritier de la célèbre dynastie de marchands d'art, d'avoir fabriqué un Monet d'un coup de baguette magique, avec la complicité de Marmottan. Ce n'est pas la première fois que les « W », comme on les appelle dans le milieu, se retrouvent dans une tourmente judiciaire au côté du musée à cause d'un tableau qui se « change en Monet ». Véritable plaque tournante du marché de l'art, les Wildenstein traînent une réputation sulfureuse, avec à la clé un mélange des genres : tantôt experts, tantôt exécuteurs testamentaires, tantôt marchands... Au gré des successions, certains tableaux disparaissent ou réapparaissent comme par magie. Récemment, une trentaine d'oeuvres déclarées volées ou disparues ont ainsi été découvertes dans le coffre-fort de l'Institut Wildenstein lors d'une perquisition (voir Le Point n°2003).

Retour sur l'affaire du vrai-faux Monet. Au milieu des années 90, Simon Nahmani, un galeriste parisien, pense avoir déniché l'affaire du siècle. Il récupère pour 2 500 francs un tableau en piteux état. Il en est sûr, il vient de mettre la main sur un Monet. Ne reste plus qu'à décrocher le coup de tampon de l'expert qui permettra de revendre la toile avec une grosse plusvalue. Entre alors en scène Charly Nadjar, un touche-à-tout des affaires, mi-collectionneur mi-revendeur, qui a ses entrées à Drouot. L'homme se fait fort de présenter le tableau à Daniel Wildenstein. Le patriarche de la famille est aussi l'expert incontournable de Monet, celui qui délivre les précieux certificats d'authentification. Le deal est clair : si l'intermédiaire parvient à obtenir le sceau de l'expert, il empochera la moitié du prix de vente. « M. Wildenstein m'a reçu dans son boudoir, rue La Boétie, à Paris, se souvient Charly Nadjar, la cinquantaine, veste en cuir et catogan. Durant une vingtaine de minutes, il a examiné la toile sous toutes les coutures. » Pour Daniel Wildenstein, le Monet n'en est pas un. Il s'agit plus probablement d'une copie du maître par sa belle-fille. Dans un courrier daté du 9 mai 1995 que Le Point s'est procuré, l'expert écrit : « Je ne puis vous donner un certificat, mais il me semble que votre tableau "La meule" est une oeuvre peinte par Blanche Hoschedé. » Dépité, Nahmani vend sa toile pour 50 000 francs.

Entourloupe. Dix ans plus tard, l'ancien propriétaire apprend qu'une « Meule » ressemblant fort à la sienne est en vente aux Etats- Unis. Le tableau, présenté comme un Monet, est proposé pour 13 millions de dollars. La citrouille s'est transformée en carrosse. Guy Wildenstein, qui a repris les rênes de l'empire à la mort de son père Daniel, a délivré, en 2005, un certificat authentifiant « La meule » comme un Monet. Fureur de Simon Nahmani quand il comprend qu'il a bradé un chef-d'oeuvre. Soupçonnant une entourloupe, il demande des comptes à son acheteur de l'époque, un certain Gernot Distler. Drôle de personnage que cet Allemand, domicilié dans un petit village de Rhénanie, qui vend à de riches clients des Ferrari et des oeuvres d'art. Comment Distler a-t-il obtenu le certificat tant convoité qui a fait du tableau un authentique Monet ? Sollicité par Le Point, l'homme d'affaires n'a pas donné suite. Détail troublant, quand, en 2007, Gernot Distler cède « La meule » pour un montant tenu secret, il offre en compensation un joli pactole à Simon Nahmani : 700 000 euros payés par une banque luxembourgeoise sur un compte en Grande-Bretagne. Pur acte de générosité ou aveu de culpabilité ? Guy Wildenstein, lui, nous a fait savoir par la voix de son avocat qu'il n'avait rien à voir avec cette histoire. « Mon client ne connaît ni l'acheteur ni le vendeur du tableau, s'agace Me Hervé Témime. Pour certifier qu'il s'agissait d'un Monet, Guy Wildenstein s'est appuyé sur une expertise scientifique de l'Institut d'art, conservation et couleur. »

Le 15 octobre 2008, le Tout-Paris se presse à Marmottan pour le vernissage de « L'oeil impressionniste ». Le clou de l'exposition est une « Meule » qui vient de faire son entrée au musée. Dans le catalogue édité pour l'occasion, la toile ressemble fort à celle de Nahmani, authentifiée par Guy Wildenstein, à un détail près : il lui manque 8 centimètres de largeur. L'historique du tableau est, lui, carrément passé à la trappe, alors qu'il figure pour toutes les autres oeuvres. Le Point a interrogé le directeur du musée sur cette anomalie dans les dimensions du tableau. Jacques Taddéi, qui dirige Marmottan depuis 2007, invoque « une coquille » au moment de l'impression. Coquille qui réapparaît dans les catalogues des deux expositions suivantes, en 2010 et 2011. Fait étrange, la restauratrice qui a toiletté le tableau l'année dernière affichait sur son site « La meule » avec les bonnes dimensions... du moins jusqu'à ce que Le Point la contacte et que la mention disparaisse !

« Blanchiment » Et si « La meule » de Marmottan et celle du tandem Nahmani-Nadjar ne faisaient qu'une ? Pour en avoir le coeur net, nous avons soumis à l'historien d'art américain spécialiste de Claude Monet Paul Tucker une photo du tableau prise en 1995 par Simon Nahmani. L'expert a spontanément reconnu la toile exposée à Paris. Tout en précisant : « Je n'ai pas étudié suffisamment l'oeuvre pour dire s'il s'agit d'un vrai ou d'une copie. » Les anciens propriétaires de « La meule » dénoncent, eux, un « blanchiment du tableau » . A chaque nouvelle exposition à Marmottan, « La meule » change de statut. En deux ans d'intervalle, elle a successivement été étiquetée « BogArt Collection », « Paris Musée Marmottan Monet prêt permanent de la BogArt Collection », puis « BogArt Collection Ltd., en dépôt au musée Marmottan Monet ».

Il ne faut pas compter sur le discret Jacques Taddéi, organiste de formation, pour en savoir plus. Les liens entre Marmottan et les Wildenstein sont étroits. Daniel a été près de trente ans membre de l'Académie des beaux-arts, qui gère le musée. Quant à Guy, après avoir caressé l'idée de se faire élire à la vénérable institution, il a nancé en 2007 les travaux qui ont permis à Marmottan d'exposer la collection d'enluminures léguées quelques années auparavant par son père. Président de l'académie, Laurent Petitgirard minimise la relation de proximité entre l'institution et la famille de marchands d'art. « Les Wildenstein n'ont aucun tableau en dépôt ou en prêt dans les réserves de Marmottan », assure-t-il.

Trusts. Sur le marché de l'art, les « W » sont un passage obligé, comme la case départ au Monopoly. « Grâce à des trusts nichés dans les paradis fiscaux, les tableaux passent de main en main loin des regards indiscrets. Et ils changent parfois d'auteur au gré des expertises, s'agace Me Dumont-Beghi, l'avocate de Simon Nahmani. Entre marchands d'art et experts, la frontière est trop poreuse. Quand celui qui vend ou achète est aussi celui qui décide de l'authenticité de la toile, on flirte avec le conflit d'intérêts. »

Un autre « procès en paternité » à propos d'un Monet empoisonne les Wildenstein et le musée Marmottan. En 1984, Paulette Howard- Johnston, veuve d'un amiral anglais, cède à Daniel Wildenstein un portrait de Claude Monet non signé qu'elle attribue au peintre John Singer Sargent. Quelque temps plus tard, le marchand d'art revient sur son achat en prétextant que le tableau n'est pas de Sargent, mais d'un peintre mineur. La veuve accepte de rendre la moitié de l'argent à condition que le tableau soit donné au musée Marmottan. Dix ans plus tard, stupeur ! Paulette Howard-Johnston, qui avait perdu la trace de son tableau, le retrouve dans l'encyclopédie des oeuvres de Monet réalisée par Daniel Wildenstein. S'estimant lésée, la veuve décide en 1999 de faire annuler l'accord qu'elle a conclu avec Daniel et porte l'affaire en justice. Comme par enchantement, l'autoportrait réapparaît à Marmottan. Dormaitil dans les caves du musée, comme l'a prétendu alors l'avocat des Wildenstein ? En enquêtant, Le Point a découvert un détail qui n'avait à l'époque pas attiré l'attention : dans le châssis du tableau était punaisée une étiquette portant la mention Coutts. Le nom de la banque qui gère le Delta Trust des Wildenstein aux îles Caïmans. Après dix-sept ans de bataille, la Cour de cassation a fini par donner raison à Paulette Howard-Johnston - défendue par Me Jean-Mathieu Boussard -, décédée il y a deux ans. L'affaire doit être réexaminée en appel. Mais, à Marmottan, le Monet n'en est plus un. L'autoportrait est redevenu un Sargent.

« La meule » de Nahmani et Nadjar, elle, est toujours là. Mais pour combien de temps? En juin, Marmottan prêtera pour une exposition en Suisse vingt-cinq de ses Monet à la fondation Gianadda. « Y seront mis en lumière les principaux thèmes de l'artiste, notamment Argenteuil, Vétheuil, les Peupliers, les Nymphéas et... les Meules », lit-on dans la presse helvétique. Une fois « La meule » passée en Suisse, pas sûr que le mystérieux propriétaire qui se cache derrière la BogArt Ltd ait envie de la voir revenir sous les spots de Marmottan. Le coffre d'une banque helvétique est quand même plus sûr...

Jean-Michel Décugis, Mélanie Delattre et Christophe Labbé

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