vendredi 3 juin 2011

ANALYSE - Les BRICS ne cassent pas l'ordre ancien - Alain Frachon

Le Monde - Analyses, vendredi 3 juin 2011, p. 18

A la mi-mai, ils ont tapé du poing sur la table : non ! le Fonds monétaire international (FMI) n'appartient pas aux vieilles puissances du Nord, en l'espèce à l'Europe. Traduction : la direction du FMI doit revenir à l'une des nouvelles puissances émergentes.

Le communiqué, diffusé à Washington, siège du Fonds, portait cinq signatures, celles du groupe dit des BRICS - Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud. Au lendemain de la démission de Dominique Strauss-Kahn, le club des cinq se rebiffait. Il réclamait son dû.

Deux semaines plus tôt, réunis en Chine, à Sanya, dans la province du Hainan, les dirigeants du club avaient adopté un communiqué solennel, sorte de charte de leurs revendications. Le Sud-Africain Jacob Zuma, la Brésilienne Dilma Rousseff, le Chinois Hu Jintao, l'Indien Manmohan Singh, le Russe Dmitri Medvedev affirmaient leur volonté de peser davantage dans toutes les organisations internationales.

Ils exigent un rôle politique à la mesure de leur importance économique. Ils veulent être les porte-parole d'un groupe émergent qui conteste l'ordre ancien, héritage de ces temps où le monde était encore dominé par les Etats-Unis et l'Europe - bref, par l'Occident. Ils dénoncent la tradition adoptée à la création du Fonds et de la Banque mondiale, en 1945, qui veut que le premier soit dirigé par un Européen et la seconde par un Américain.

Résultat ? La Française Christine Lagarde sera très vraisemblablement la prochaine directrice générale du FMI... Une raison, une seule : les émergents ne paraissent pas capables de s'entendre sur une candidature commune.

Mais l'affaire dépasse le cas du FMI. Elle est révélatrice de la scène internationale. Elle montre que s'il y a bien des puissances émergentes, elles n'ont ni l'homogénéité politique ni la communauté d'intérêts ou de valeurs nécessaires pour former un bloc.

Le club des cinq n'existe pas - ou alors sur le papier seulement, le temps d'une réunion et d'une photo de famille dans une station balnéaire chinoise. Et Mme Lagarde finira par être élue avec les voix de plusieurs d'entre les BRICS.

En somme, les émergents ne sont pas convergents, les BRICS ne cassent pas l'ordre ancien ! L'appellation a été créée par les économistes de la banque américaine Goldman Sachs. Ils voulaient pointer cette incontestable vérité : la croissance est au Sud; les économies émergentes comptent pour près de 20 % de la richesse mondiale; le produit intérieur brut (PIB) de la Chine est le deuxième du monde après celui des Etats-Unis, celui du Brésil est le 8e, celui de l'Inde le 11e, etc.

Mais rien ne serait plus faux que d'interpréter ce bouleversement dans la géographie de la puissance économique comme débouchant sur une cassure en deux de l'ordre politique : d'un côté, le Sud conquérant; de l'autre, fatigué, l'Occident, sur la défensive. Au-delà d'une rhétorique commune, un tantinet tiers-mondiste, héritée de la guerre froide, le Sud est profondément divisé.

Dans un article - " Les BRICS existent-ils ? " - de l'excellent site Telos (Telos-eu.com), le politologue Zaki Laïdi observe que les émergents sont une force de revendication, de protestation, mais pas de proposition. Ils restent marqués par de vieilles rivalités régionales.

Dans la course à la direction du FMI, on imagine mal le Brésil soutenir franchement le seul vrai bon postulant d'Amérique du Sud, le Mexicain Agustin Carstens. Affaire d'ego latino. On n'imagine pas un Indien défendre une candidature chinoise. Affaire de prépondérance asiatique.

Il en va de même sur le front politique. Le communiqué de Sanya masque des attitudes divergentes. La Chine et la Russie ont été les premières à désavouer, il y a un an, la médiation tentée par le Brésil et la Turquie pour amener l'Iran à discuter de son programme nucléaire. Membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, Moscou et Pékin tiennent à leurs prérogatives !

La Chine est incapable de regrouper derrière elle un front asiatique. Ses revendications acariâtres sur nombre d'îlots de la mer de Chine du Sud terrorisent ses voisins. Ceux-ci, rassemblés derrière le Vietnam (ironie de l'histoire...), réclament le maintien à tout prix, voire le renforcement, de la présence américaine dans la région.

La Russie est entre les deux mondes. BRIC d'honneur, elle n'est pourtant pas une économie émergente, plutôt surnageante ! Membre du G8, censé regrouper les vieux pays industriels et exclusivement des démocraties, la Russie n'est pas non plus un Etat de droit. Alors que les vraies puissances émergentes disposent d'élites technocrates performantes, les " sherpas " russes passent pour des amateurs dans les forums de la gouvernance mondiale.

Face à quelques-uns des grands problèmes de l'heure, les émergents n'ont aucun programme singulier. Ils n'ont rien à dire qui leur soit propre - de la lutte contre la prolifération nucléaire au combat contre la piraterie maritime, de la déstabilisation du Proche-Orient au réchauffement climatique, le gros du " travail " est encore fait par le " vieux monde ".

Les émergents peuvent, sur le plan bilatéral, participer généreusement, ici et là, à l'aide au développement. Mais ils se défient, dans les enceintes multilatérales, de tout ce qui ressemble à de l'ingérence dans les affaires d'un Etat.

A Deauville, les 26 et 27 mai, c'est le vieux G8, criblé de dettes, qui dégage 20 milliards de dollars (13,9 milliards d'euros) de prêts pour appuyer la transition démocratique en Egypte et en Tunisie. Riche, le club des BRICS est incapable de s'entendre sur un tel programme. Eventuel pendant du G8, le G5 n'est pas prêt d'exister : cours camarade, le vieux monde est toujours là !

Alain Frachon

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